Après de longues minutes à fixer le plafond, ce qui devait arriver arriva : je me suis endormi. Le mouvement tranquille de la camionnette me rappelait sans doute le flux et le reflux des vagues qui m'avaient bercé pendant… je ne sais combien de temps, d'ailleurs. Je suppose que je serai fixé lorsque je saurai quand ce Chris m'a vu pour la dernière fois, et quelle date nous sommes aujourd'hui.
En parlant d'aujourd'hui, la situation dans laquelle je me trouvais était assez particulière. J'étais à l'arrière d'une camionnette sombre, conduite par mes deux 'sauveurs', qui m'inspiraient assez confiance mais dont je ne savais presque rien, et qui m'emmenaient je ne sais où pour une raison inconnue, le tout après avoir brûlé leur maison.
Je ne savais pas à quoi ressemblait ma vie d'avant, mais sans expérience préalable, je trouvais le dernier enchaînement des événements assez inhabituel.
A un moment, nous nous sommes arrêtés, et Jonah a ouvert les portes de la camionnette en grand, un sac à dos sur l'épaule, pour venir s'installer près de moi, assis contre la paroi du coffre. Il posa son sac à côté de lui, et la camionnette repartit.
-Excusez-moi, dit-il soudain. Je ne vous ai même pas demandé si vous accepteriez de la compagnie. Si vous voulez, je peux retourner à l'avant.
-Non, ça va, admis-je. Vous ne me dérangez pas du tout.
-Tant mieux. Parce que je suis là pour la mise au point. C'est par ça que j'aurais dû commencer. Ma sœur me dit toujours que je suis trop gentil.
-Ce n'est pas toujours un défaut. Je vous écoute.
Ma vision nocturne devait être développée, car je vis Jonah sourire.
-Je vous remercie, dit-il. Pour l'attention et pour le compliment.
Jonah sortit des papiers de son sac, je reconnus les papiers que sa sœur lui avait tendus quand nous étions chez eux. Il les relit rapidement – je voyais même les mouvements de ses yeux – et les posa. Il prit une grande inspiration et commença son explication.
-Je ne sais pas comment vous vous êtes débrouillé pour avoir le virus C dans votre organisme, surtout en si grande quantité, mais il s'avère que votre métabolisme y a été extrêmement réceptif. Vous êtes resté en semi mort cérébrale un certain temps, mais votre cœur, lui, battait toujours, vous maintenant en vie. Le virus s'est propagé dans votre sang, et votre organisme s'y est adapté. Mon hypothèse est que la pression de l'eau a ralenti la propagation extérieure. Cela voudrait dire que vous êtes resté dans l'océan au moins six mois.
-Six mois ? répétai-je. Je n'avais aucune notion du temps, à vrai dire.
-Logique. Vous étiez mort. Ou presque. Je pense que c'est le retour à l'air frais qui a ranimé vos poumons, et vous a fait reprendre conscience.
-Oui, ça se tient.
-Evidemment que ça se tient. Je suis médecin, s'esclaffa Jonah
-Et pourquoi avons-nous dû partir en catastrophe ?
-Je suis désolé, mais je n'en sais rien. C'est Anna qui gère les évasions. J'ai juste l'habitude de l'écouter. C'est elle l'aînée, après tout. De quelques secondes, mais quand même.
-Donc vous êtes jumeaux, compris-je
Jonah s'allongea près de moi, juste à côté de mon bras mutant. Son inexplicable confiance en moi me désarçonnait un peu, mais elle me faisait plaisir en même temps.
-Ouaip. Elle a teint ses cheveux en noir pour plus ressembler à papa. Normalement, elle est aussi blonde que moi. Mais moins intelligente, ricana-t-il
-Vous avez dit travailler avec votre mère, me souvins-je. Elle n'était pas avec vous dans la maison ?
-Bien sûr que non. Nous ne sommes pas assez stupides pour transformer notre mère en méchoui pour charognards quand même. Non, elle m'envoie ses résultats par mail, et on parle par Skype. Elle voyage beaucoup, et Anna la remplace comme elle peut. Et quand elle peut.
-Que fait votre père ?
-Anna est dans l'armée avec lui, et moi je bosse en labo avec maman. On s'est bien répartis. Les cerveaux et les… moins cerveaux. Vous comprenez ?
-Oui. En ce qui concerne ma famille, il n'y a que de l'armée.
Jonah se redressa d'un seul coup pour me fixer, et je compris en même temps que lui. J'ouvris les yeux en grand, devant les images qui avaient défilé dans ma tête sans que je ne m'en rende compte. Je voyais un homme d'un certain âge me remettre une médaille militaire, avant de me prendre dans ses bras pour me féliciter. Mon père, sans doute. J'arrivai à voir le nom sur la médaille : Piers Nivans. C'était donc mon nom.
Puis, une autre image. J'ai une arme, dans les mains. Une autre arme très lourde et très bruyante, mais je me vraiment bien, vraiment à l'aise avec. Comme si c'était une extension de mon corps. La preuve, dans le flash suivant, mon arme ne me parait plus si lourde, je peux facilement courir avec pour suivre d'autres soldats.
Voyant que Jonah me dévisageait encore, je lui racontai ce que je venais de voir. Il sembla satisfait, avant de se remettre allongé.
-Voilà une autre raison pour laquelle je voulais vous parler, expliqua Jonah. Si on continue d'explorer les possibilités, vous aurez d'autres flashs mémoriels.
-Oui, sans doute. Maintenant que vous savez mon nom de famille, voulez-vous me dire le votre ?
-Ah oui, bien sûr. Je m'appelle Jonah Muller. Je vous serrerais bien la main, mais vu notre position, ça me paraît compromis.
Je réussis à me redresser, et lorsqu'il fit de même, je lui tendis ma main gauche. Evidemment. Il me fit donc une poignée de main gauchère franche et souriante, avant que nous nous rallongions tous les deux. Jonah Muller. Ce nom me paraît franchement familier.
-Nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ? demandai-je
-Non. Je m'en souviendrais. Pourquoi ?
-Votre nom me rappelle quelque chose.
-Si vous êtes dans l'armée, vous avez peut-être entendu parler de mon père. Il s'appelle Jacob. Jacob Muller. Ça vous dit quelque chose ?
-Non, dis-je en secouant la tête. Ce n'est peut-être que le prénom, ou que le nom de famille.
-Bah, ça finira par vous revenir, dit Jonah en me pokant l'épaule mutante. Ne vous en faites pas, on vous aidera.
-Encore merci, au fait. Vous n'êtes pas du tout obligés de faire tout ça.
-Un de mes parents est militaire, et l'autre est médecin, Piers. J'ai la philanthropie dans le sang, et Anna aussi. Nous n'allions pas vous laisser pourrir sur la plage, voyons.
-Si ça se trouve, vous vous mettez en danger pour moi.
-Regardez-moi, Piers, m'ordonna Jonah
Je tournai la tête vers la droite, où mes yeux rencontrèrent le regard et l'expression inhabituellement sérieuse de mon nouvel ami. Pour le coup, ses iris que j'avais trouvé belles et rassurantes avant ne me faisaient plus le même effet. Jonah se permit même de serrer la plus grosse de mes quatre griffes dans sa main. Cela me mettait mal à l'aise, plus pour lui que pour moi à dire vrai, mais je n'arrivai pas à décoller mes yeux des siens.
-Anna et moi, on en a vu d'autres, croyez-moi. Ce n'était pas la première fois qu'on mettait nos nez là où il ne fallait pas, et qu'on devait disparaître en urgence. Ne vous inquiétez pas pour nous, faites-nous confiance comme moi j'ai décidé de vous faire confiance, et tout ira bien. Suis-je clair ?
-Très clair, dis-je, comme hypnotisé
-Parfait.
Jonah me fit un sourire et un clin d'œil, avant de lâcher ma griffe pour remettre ses deux mains sur son estomac, les yeux vers le ciel. Je me remis également à regarder le plafond.
-Jonah ?
-Ouais ? dit-il en tournant la tête vers moi
-Puis-je vous poser d'autres questions ?
-Bien sûr. Surtout que ça peut vous aider à vous souvenir d'autres choses.
-Quel âge avez-vous ?
-Je viens d'avoir vingt ans. Quant à vous, je pense que vous avez entre vingt-cinq et vingt-huit ans. C'est ce que votre métabolisme me dit.
-Vous êtes aussi jeune et vous avez autant de diplômes ?
-J'ai eu mon baccalauréat général à treize ans. J'ai eu un double cursus pendant les six années suivantes, tout en travaillant avec ma mère. J'ai eu les diplômes dont je vous ai parlés il y a quelques mois, à peine. Tout frais sorti de l'école, ouaip.
-Et vous dites que vous n'êtes pas un génie.
-Ce n'est pas ce que j'ai dit, Piers. J'ai dit que je n'étais pas un génie comparé à ma mère. Je suis assez perceptif pour me rendre compte de ma propre intelligence.
-C'est quand même assez impressionnant.
-Il y a autre chose que vous voudriez savoir ?
-Vous avez peu parlé de votre sœur. Est-elle aussi efficace que vous ?
-Plus, je dirais, dit Jonah en frictionnant sa barbiche du bout des doigts. Mais pas dans les mêmes domaines. Elle a un diplôme d'expertise dans les forces armées, un en sciences physiques et chimie avancée, un en commerce et un en cuisine. C'est elle qui a préparé vos plats, pour votre réveil.
-Vous faites la paire, tous les deux, affirmai-je. Et vous avez l'air proches.
-Nous sommes jumeaux, et nos parents sont absents. Evidemment qu'on est proches. Nous nous débrouillons seuls trente-sept semaines sur cinquante-deux depuis l'âge de neuf ans.
-Ça a dû être dur. Moi je n'ai pas de frères et sœurs, je ne sais pas comment…
Des images de mon père, encore. Nous étions tous les deux dans une grande maison. Pas de traces de ma mère. Il a dû arriver quelque chose, et je pensais pouvoir affirmer que je ne voulais pas forcément m'en souvenir. D'autres images de mon père, puis plus rien.
-Et mes parents sont morts, dis-je d'un ton neutre. Ma mère quand j'étais très jeune et mon père il y a peu de temps.
-Oh. Je suis désolé, Piers.
-Pas de problème.
Après ça, bizarrement ou pas, je n'avais plus envie de parler. Et Jonah sembla le comprendre, car il ne fit aucun commentaire, touchant négligemment mon bras mutant. Je compris qu'il s'était endormi, et je finis par m'endormir aussi peu après, encouragé par ses ronflements silencieux.
Je fus réveillé lorsque la camionnette s'arrêta de nouveau. Lorsque la porte du coffre s'ouvrit, il faisait plein jour. Je me demandais pendant combien de temps on avait roulé, et aussi un peu pendant combien de temps on a dormi. Jonah se redressa avant moi, sa main négligemment posée à côté de ma mutation.
-Qu'est-ce qui se passe frangine ? demanda-t-il en se frottant les yeux
-Bonjour les garçons, répondit Anna. Je vais nous amener de la nourriture. Nous repartons dans une demi-heure, le temps de manger et de faire de l'essence. Vous pouvez sortir, Piers, ajouta-t-elle à mon égard. Il n'y a personne sur cette aire de repos.
-Je veux bien, oui. Cela fait un moment que je n'ai pas bougé.
-Vous voulez un coup de main ?
-Non merci. Passez devant, je vous rejoins.
Jonah sauta sur ses pieds pour descendre de la camionnette, et j'essayai de suivre à mon rythme. Une fois que je mis pied à terre, je regardai autour de moi. Effectivement, cette aire de repos était déserte. Les seules voitures du secteur étaient garées très loin de nous, de l'autre côté du parking, et le magasin était presque vide. Si je restais à proximité du véhicule, aucun des rares clients ne devraient me voir.
Pendant qu'Anna faisait les courses, et que Jonah s'agitait et tournait en rond dans tous les sens près de la camionnette, sans doute pour garder un œil sur moi, je respirais l'air frais. J'étais presque sûr qu'il faisait nuit lorsque nous sommes partis, et là, le soleil semblait à son zénith. Dépendant de la saison, nous avions donc roulé entre dix et quinze heures. Il était donc légitime que mes ravisseurs doivent faire le plein. Dans tous les sens du terme.
Au final, mon bras pesant assez lourd, je finis par m'asseoir sur le rebord du coffre ouvert de la camionnette, et, au bout de quelques minutes, Jonah vint me rejoindre.
-Alors Piers, déclara-t-il. Comment vous sentez-vous ?
-Pas trop mal. Mais je vous avoue que j'irai mieux après avoir mangé.
-Anna ne devrait plus tarder. Encore un peu de courage, soldat !
Jonah me donna une grande claque indolore sur l'épaule, et retomba sur ses pieds pour aller courir en rond près de la camionnette. Je le regardai, avec un sourire amusé. J'avais vraiment l'impression de le connaître, mais il affirmait ne pas me connaître lui. Et, comme il l'avait dit lui-même, je devais lui faire confiance comme lui me faisait confiance. Ce ne serait pas tellement dur, à bien y réfléchir.
-Me revoilà, déclara Anna en déposant deux énormes sacs de courses à mes pieds. Prenez ce qui vous plaît, nous partons dans vingt minutes.
-D'accord, opinai-je
-La bouffe ! s'exclama Jonah en courant vers nous
-Vous ne mangez rien ? demandai-je à Anna
-Je verrai avec ce que vous laissez, et je mangerai au volant. Nous ne pouvons pas nous permettre de ralentir plus que prévu.
-Donc vous avez vingt minutes pour me dire ce qui se passe.
-Je suppose que oui, soupira-t-elle
Pendant que Jonah fouillait dans les sacs, Anna prit sa place près de moi sur le rebord de la camionnette. La ressemblance au niveau des yeux et du visage entre elle et son frère était aussi flagrante que la différence de leurs expressions de prédilection. Anna arborait toujours un air sérieux, du moins du peu que je l'avais vue, alors que Jonah, lui, respirait l'enthousiasme et la joie de vivre.
Enfin, vu ce qu'Anna s'apprêtait à me dire, je compris son expression.
-Comme le suggère votre uniforme, vous étiez dans l'armée, commença Anna. Si vous êtes réellement Piers Nivans, cela fait sept mois que vous êtes déclaré mort au combat.
-Sept mois, répétai-je, plus tellement surpris
-C'est ça. Vous faites partie du BSAA, l'armée spécialisée dans le combat contre les armes biologiques, et le Chris dont vous vous souvenez n'est autre que Chris Redfield, un des grands héros de la guerre biologique et l'un des directeurs du BSAA.
Chris, Chris. Plus j'entendais ce nom, et plus je sentais qu'il signifiait quelque chose d'extrêmement important pour moi. Si c'était un directeur, et que je n'étais qu'un soldat, nos relations ne devaient rien avoir d'officiel.
Alors pourquoi son souvenir était-il aussi douloureux ?
-Comment ai-je pu avoir le virus en moi, alors que mon travail était de combattre de genre de menaces ? demandai-je plutôt
-Selon les rapports de fin de mission de Redfield, vous vous êtes vous-même injecté le virus pour le sauver. Vous avez reçu une sacrée flopée de médailles posthumes, et Chris a fait une rechute dépressive, menant à sa retraite temporaire anticipée.
-Chris a démissionné à cause de moi ? dis-je, un peu choqué
-On dirait bien. Vous deviez être proches.
Cela me confortait dans l'idée qu'il y avait anguille sous roche entre nous. Quelque chose n'allait pas dans ce récit. Les faits et mes souvenirs me disaient que Chris tenait à moi, mais mon cœur, lui, n'y croyait pas du tout. 'Comment un type comme lui pourrait-il aimer un type comme toi ?', qu'il répète. 'Comment ?' Mais la question n'est pas là pour l'instant.
-Et donc ? Quel est le rapport avec moi, vous, et notre fuite précipitée ? m'enquis-je
-Neo-Umbrella, l'organisation qui a fabriqué le virus C, n'est pas morte avec sa créatrice, comme nous et votre armée le supposions. Ils ont refait surface, et ont commencé à vouloir en savoir plus sur le virus C renforcé.
-Renforcé ? Comment ça ?
-Carla Radames, la créatrice du virus et fondatrice de Neo-Umbrella, a amélioré son virus C déjà dangereux avec le sang de l'homme qui devait servir à fournir un antidote. Elle n'avait que trois doses, et c'est l'une d'elles que vous vous êtes injectée.
Plus Anna me racontait l'histoire, plus les morceaux se recollaient dans mon esprit. La femme en robe bleue, l'homme en noir, des soldats qui se changent en monstres par douzaines, puis des rues toutes entières… Tout ça est l'œuvre d'une seule femme ?
-Mais… elle est morte, dis-je en voyant une image très nette
-Oui. Mais elle a un successeur dont personne ne sait rien.
Je ne pus m'empêcher de toucher mon bras mutant en entendant ça. Au final, mon quotidien que j'avais supposé comme plutôt tranquille était étonnamment agité. La situation dans laquelle je me trouvais n'était qu'un bête concours de circonstances, en fait.
-Donc les employés de Neo-Umbrella nous ont retrouvés ? devinai-je finalement
-Oui. C'est pour ça qu'il faut qu'on file.
-Et je suis celui qu'ils veulent.
-Vous avez compris. Prenez votre nourriture et remontez dans le camion.
Anna fit le tour de la camionnette pour monter au siège du conducteur, et Jonah, que j'avais presque oublié, revint vers moi avec les deux sac de nourriture, en me tendant trois sandwichs au bœuf, deux sandwichs au thon crudités, une tartelette à la poire et une tartelette aux fraises. Je les pris, en le remerciant, et je montai dans le coffre, avant qu'il ne me rejoigne en fermant derrière lui. Et en une minute, nous fûmes repartis.
Jonah et moi étions assis face à face à manger nos sandwichs respectifs, lorsque le camion s'arrêta de nouveau. Je lançai un regard intrigué à mon voisin d'en face, qui dégaina son téléphone. Il tapota rapidement, et reçut un message quelques secondes plut tard, alors que la camionnette démarrait.
-Qu'est-ce qui se passe ? chuchotai-je
-Un péage. Nous venons de franchir la frontière ouest de la Russie.
-Vraiment ? D'où sommes-nous partis ?
-De France. De la côte atlantique. Joli village, ça va me manquer.
-Vous êtes français ?
-Du côté de notre mère. Et notre père est britannique d'origine allemande. Le nom de famille Muller est un indice assez évident, il me semble.
-Oui. Ça sonne assez…
Soudain, j'eus un autre flash. Muller. L'homme que Chris et moi devions sauver, celui qui était l'antidote au virus C, il s'appelait Muller. Jake Muller. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu autant de mal à me souvenir d'un détail aussi capital. Lorsque je le dis à Jonah, il fit une expression partagée avant de me répondre.
-Mon hypothèse est que vous ne l'aimiez pas, déclara-t-il. Votre esprit amnésique essaye de refouler tout ce qui lui a été désagréable lors de sa dernière mise à jour.
-Ah d'accord. C'est quelqu'un de votre famille, donc ?
-Oui. C'est notre cousin. Le fils de la sœur de mon père. Eux aussi ont grandi sans l'aide de personne, et cela expliquerait pourquoi votre type s'appelle Jake.
-Comment ça ? dis-je, intrigué
-Mon père s'appelle Jacob, rappelez-vous. Ma tante a donné à son fils unique celui du dernier membre de sa famille qui lui restait. Jacob Muller. C'est aussi pour ça que ma sœur s'appelle Anna. C'est le nom de la mère de Jake.
-Oui, ça se tient, dis-je en analysant tous ses propos
-Evidemment que ça se tient. Je suis…
-Vous êtes médecin, le coupai-je en riant. Oui, je sais.
Jonah rit aussi, et nous avons poussé tous les deux un soupir satisfait avant de reprendre notre repas. Au dessert, il avait même retenu que mon fruit préféré était la poire, c'était très gentil de sa part. cela fit que je m'endormis rapidement après, le ventre bien plein, et les ronflements qui résonnaient dans la camionnette me faisaient comprendre que Jonah aussi dormait. Je ne savais pas si c'était parce que j'étais fatigué ou parce que j'adorais dormir que je m'endormais comme ça, mais en tous les cas, ça ne me faisait que du bien. En théorie.
Un coup de frein sec me réveilla. Je me redressai, et je vis que Jonah n'était plus là. Je regardai autour de moi, j'étais toujours dans la camionnette. J'ôtai donc la perspective d'avoir été enlevé dans mon sommeil de mon esprit. Les portes de la camionnette s'ouvrirent, et je tournai ma tête vers la lumière.
-Bonjour Piers, dit Anna. Vous êtes réveillé, parfait. Venez, on met les voiles.
-A pied ? demandai-je, un peu inquiet
-Non. On change juste de véhicule. Avant que les mercenaires de Neo-Umbrella ne nous rattrapent. Ils nous suivent depuis la frontière allemande, mais j'ai réussi à les semer en faisant un détour par la Mongolie.
-Où sommes-nous ?
-Nous sommes en Chine. Nous allons prendre un camion, qui prendra la mer pour aller aux Etats-Unis. Vous rentrez chez vous, Piers.
Je ne sus trop l'émotion que je ressentis après les derniers mots d'Anna, mais cette émotion était très forte. Sans doute un mélange étrange de soulagement, d'euphorie et d'incrédulité. Suite à l'injection, mon esprit avait fait une croix sur la perspective du retour. Du coup, je me mis à chialer bêtement, et Anna me tendit un mouchoir, comme par réflexe. Je bredouillai un merci, et je m'essuyai ce qui restait de mon visage, avant de remettre le mouchoir dans ma poche.
-Venez Piers, dit-elle en me tendant la main. On lève le camp.
Je pris sa main, et elle m'aida à descendre de la camionnette, avant de me mettre un drap sur les épaules. Je n'eus pas trop de mal à deviner pourquoi, mais elle m'expliqua quand même que, malgré le caractère désert de cet aéroport illégal, on ne savait jamais sur quoi on pouvait tomber.
J'ouvris la marche, d'une démarche lente et mal assurée, et Anna se tenait juste à côté de moi, les bras autour de mes épaules mais sans me toucher, pour m'aider à maintenir mon équilibre.
-Où est Jonah ? demandai-je soudain
-Je m'étonne que vous n'ayez pas demandé ça avant, dit Anna d'un ton légèrement amusé. Il est allé faire notre réservation et régler les derniers détails. Il a pensé qu'il ne devait faire tout le travail psychologique avec vous. Il vous a mis entre mes pattes, en gros.
-Le travail psychologique ? répétai-je
-Pourquoi croyez-vous que Jonah passe autant de temps avec vous ? Il vous aime bien, certes, mais c'est surtout pour vous mettre à l'aise. Il a déjà travaillé avec des amnésiques, et selon ses études, qu'ils soient méfiants ou non, le contact de quelqu'un d'avenant et qui inspire la confiance aide à trouver la plénitude chez le patient.
-C'est pour ça que je me souviens de choses aussi vite, compris-je
-Oui. En ce qui concerne le mental, mon frère est très doué. On ne dirait pas comme ça, mais c'est quelqu'un d'extrêmement calculateur. Il fait toujours tout pour que tout marche dans son sens. Là, en l'occurrence, il fera tout pour que vous alliez mieux.
-Et vous ? Que pensez-vous de cette histoire ?
-Comme il vous l'a sans doute dit, je suis aussi dans l'armée. Je suis bien contente de vous avoir trouvé, moi aussi, parce qu'il faut dire que je m'ennuyais un peu en ce moment. Rester enfermée dans un labo, ce n'est pas tellement mon truc.
-Donc vous êtes contente de m'avoir trouvé parce que je vous mets dans une situation délicate ?
-C'est ça, dit-elle avec un rire discret. Nous sommes bientôt arrivés, regardez.
Je regardai devant moi, et nous arrivions à une sorte d'embarcadère, où était amarré un gros camion, sur un bateau à peine plus grand. Un type en tenue de steward nous regarda arriver d'un air curieux, et nous adressa la parole dès que nous fûmes près de lui.
-Bonjour mademoiselle Muller, déclara-t-il. Votre frère vous attend aux commandes.
-Il faut que j'amène mon passager dans le camion, avant, répondit Anna en me montrant. Dites à Jonah que j'arrive.
-Bien sûr. Je vais transmettre.
L'homme me jeta un regard chargé de curiosité avant d'aller vers la cabine avant du bateau, alors qu'Anna me dirigeait vers l'arrière. Elle m'ouvrit la porte du coffre, et m'aida à monter avec une facilité qui m'étonnait. Elle non plus n'était ni dégoûtée ni effrayée par la proximité de mon bras mutant, qui passait juste en face de son visage.
-Je me demande quand je serais invité à ne plus aller dans le coffre, dis-je en riant
-Ah, merci de m'y faire penser, répondit Anna
Je me retournai vers elle, et elle me planta une seringue dans l'épaule droite, en mettant sa main devant ma bouche. Je poussai un cri étouffé avant de tomber à la renverse, et je tombai rapidement, alors que les portes du camion se refermaient.
J'eus un sommeil agité, par une douleur aiguë au bras et par le mouvement des vagues, mais pour une raison inconnue, je n'avais aucune envie de me réveiller, ni même d'ouvrir les yeux. J'étais comme bloqué dans mon cauchemar.
Je me voyais dans une sorte d'installation pétrolière, avec un autre type. Nous avons tous les deux une arme. La mienne, je l'avais déjà vue, dans un de mes premiers flashs mémoriels. Celle de mon équipier était plus conventionnelle. Nous étions en train de courir, poursuivis par quelque chose. Mais l'autre homme me répétait de ne pas regarder derrière moi, de continuer à foncer. Alors je gardai le regard rivé sur lui, qui était juste devant moi.
Après, tout alla très vite. Ce qui nous poursuivait finit par nous rattraper. C'était une sorte de créature marine, une sorte de pieuvre, mais dont les tentacules formaient parfois des mains, et dont le crâne avait une forme plus humaine. Elle a attrapé mon équipier d'une main, alors que l'autre me projetait contre un mur. Un énorme bout de métal me transperce l'épaule. Je hurle, mais je ne ressens rien. Mon esprit tout entier est focalisé sur mon équipier, qui a besoin de moi.
Je réussis à me libérer de mon emprise, m'arrachant le bras droit au passage, et une seringue tombe de la poche de ma veste. Je jette un regard à mon partenaire qui se débat sans succès dans les tentacules du monstre, et je rampe jusqu'à la seringue, comme si nous vies à tous les deux en dépendait. Et, de mon bras restant, je me l'injecte à la base de mon épaule, là où je viens de perdre mon bras.
Puis je me réveille en sursaut, en proie à une ignoble douleur fantôme. Mon bras est encore là, monstrueux mais encore là. C'est là que j'ai eu la révélation.
Ce n'était pas un rêve, mais un souvenir. Je m'étais bel et bien injecté le virus pour sauver Chris Redfield. Sa survie à lui était bien plus importante que la mienne, même si je ne savais pas pourquoi, là, maintenant. En tous cas, sur le moment, ça m'avait paru comme une évidence.
Je me suis rendormi douloureusement, pour me réveiller un petit peu plus tard, sans rêve cette fois, quand la porte du camion s'ouvrit, laissant entrer une grosse vague de lumière.
-Bonjour Piers, chantonna Jonah. Alors, comment vous vous sentez ?
-Bonjour Jonah. Je ne me sens pas trop mal, admis-je en me mettant assis. J'ai eu une nuit agitée, mais là, je suis plutôt bien réveillé.
-Oui je sais. On vous a entendu hurler. Vu ce que vous avez vécu, ce n'est pas surprenant. Je suis content de voir que tout roule, en tous cas, dit-il avec un franc sourire
-J'ai raté un truc ? m'enquis-je, intrigué
-Vous n'avez rien remarqué ? Regardez votre bras droit.
Je tournai la tête vers la droite, et je retins un cri d'horreur en voyant que mon bras droit avait repris une forme humaine. Il était toujours grisâtre, mais il n'était plus énorme et gluant. C'était la même chose pour mon torse et mes côtes. Je réalisai, en plus, que ma voix était plus humaine, aussi.
-Comment ? bégayai-je
-Anna est chimiste, je vous l'ai dit. Pendant qu'on était en Chine, elle a trouvé le remède au virus C. Elle a dû l'améliorer pour qu'il s'adapte à votre version du virus. Même si c'est vrai que je l'ai un peu aidée, ajouta Jonah d'un ton fier
-C'est ça qu'elle m'a injecté en Chine, compris-je
-Malheureusement, ça ne sera que temporaire. Vous aurez une semaine. Dix jours, au maximum. En tous cas, je vous ai acheté des vêtements avant qu'on arrive à l'aéroport, déclara Jonah en m'envoyant un sac. Changez-vous, nous sommes bientôt arrivés.
Jonah me fit un petit sourire et referma les portes du camion. De ma main droite, je touchai la partie droite de mon visage, qui, elle aussi, semblait être redevenue humanoïde, et je fouillai dans le sac pour trouver des vêtements qui me conviendraient. J'eus un peu de mal à ôter on uniforme militaire pour diverses raisons, et j'enfilai caleçon, un t-shirt noir à manches longues, une chemise blanche à manches courtes, un jogging gris foncé, des socquettes, des chaussures de tennis hautes, une casquette et des gants. Les linges sentaient le frais, ce qui était plus ou moins logique si Jonah les avait achetés, et n'y avait pas touché depuis.
Une fois changé, autant dire que je me sentais… changé. Je m'étais étrangement habitué à ma dégaine de mutant, pour ainsi dire, ou alors je m'y étais résolu. Autant dire qu'un si gros changement mettrait du temps à s'imprimer dans mon esprit. Et comme je restai éveillé, cette fois-ci, je vis quatre heures passer avant que les portes du camion ne s'ouvrent de nouveau.
-Debout, Piers, dit Anna. Nous sommes arrivés à San Francisco.
