Été 1752- Mount Vernon
Aucun doute que la propriété des Washington à Mount Vernon était impressionnante. La fête tant attendue s'annonçait grandiose. Tous les domestiques et esclaves avaient été réquisitionnés dans le domaine et le propriétaire avait même fait venir des artificiers. Autant dire que son retour des Caraïbes serait remarqué.
Malgré sa naissance dans les strates les plus aisées de la société française, Pascaline en était venue à mépriser toute cette opulence. Elle-même ne possédait plus que trois robes noires reprisées à plusieurs endroits qui l'avaient suivie depuis qu'elle avait quitté le vieux continent. Cela lui était bien suffisant. Elle avait fait vœu de pauvreté en rejoignant les Hospitaliers et ne s'en portait que mieux depuis. Les Templiers ne manquaient pas de ressources mais vu leur train de vie, ils savaient en tirer profit. Parfois, Pascaline se rappelait que la richesse dans laquelle elle avait grandie enfant provenait du même Ordre et cela lui laissait trop souvent un goût amer.
Mais ce qui la préoccupait le plus actuellement tournait autour de l'état de santé de Lawrence Washington. La tuberculose était une maladie dangereusement contagieuse. Elle avait tenté de le convaincre au maximum d'éviter ce genre de célébration, ou du moins d'y rester à distance. Ce n'était pas pour rien que certains malades étaient placés en quarantaine, mais le Templier n'avait rien voulu entendre et Pascaline n'avait eu d'autre choix que de céder. S'il tenait à répandre la phtisie parmi la bourgeoisie de Virginie, elle ne l'en empêcherait pas davantage.
Quand messieurs Smith, Weeks et Wardrop vinrent saluer leur supérieur et que le frère cadet du Templier fut congédié, Pascaline comprit que pour elle aussi le temps était venu de se retirer. Dans les cuisines, une servante lui servit une infusion à base de tilleul et de miel. Cette boisson l'accompagnait toujours avant d'aller se coucher depuis que Pierre, un chevalier Hospitalier et ami très proche de son défunt mari, lui en avait fait concocter juste après son arrivée dans la commanderie où elle avait vécu avec son époux. Une jeune cuisinière vint la rejoindre.
- Les feux d'artifices sont magnifiques ! On dirait des millions d'étoiles multicolores qui naissent et disparaissent. On pourrait presque les attraper au bout des doigts.
- Si tu n'étais pas occupé à te boucher les oreilles, ricana un valet qui venait reprendre des coupes de vin pour la grande réception.
- Et si tu ne crains pas de te brûler, ajouta une autre domestique.
- Il est rare que le maitre fasse des réceptions aussi somptueuses, songea un des fils de la cuisinière qui travaillait aux écuries.
- Il a peut être envie de sortir un peu d'or de ses coffres. Après tout, il ne les emportera pas au paradis, intervient un des jardiniers.
Pascaline les écouta distraitement discuter de la fête. Elle n'escortait l'aîné des frères Washington que depuis quelques mois quand Pierre lui avait ordonné de les rejoindre à la Barbade et ne les connaissait pas suffisamment pour juger. Mais si elle se fiait aux commentaires des domestiques, rares étaient les réceptions aussi fastueuses. Pascaline ne pouvait s'empêcher de penser que quelque chose se tramait. Tout le monde avait parlé de cet événement depuis des semaines et toute la bourgeoisie locale s'était rassemblée en ce lieu. Lawrence avait même profité de l'occasion pour faire venir d'autres Templiers, derrière le couvert de vieux amis. Il se préparait quelque chose mais Pascaline n'arrivait pas à mettre le doigt sur quoi. Elle pouvait juste certifier que ça se passerait bientôt.
Après avoir terminé sa tisane, elle rejoignit sa chambre. Elle avait promis d'écrire à Guillaume et même s'il était encore trop jeune pour lire seul, il y avait toujours quelqu'un pour lui faire la lecture. Son fils lui manquait énormément. Cela faisait des mois maintenant qu'elle servait Washington et malgré sa tristesse, elle se refusait à le prendre à ses côtés malgré la suggestion polie du cadet des Washington. Plus il restait éloigné des Templiers et de leurs manigances, plus son enfant serait en sécurité. Sans parler du risque de contracter la tuberculose. Dans ces dernières lettres, il lui demandait de rentrer. Pierre aussi était parti quelques semaines auparavant pour rejoindre Haïti, qui ne se remettait toujours pas du tremblement de terre qui y avait eu lieu. Si elle avait eu le choix, elle serait rentrée aussitôt mais son devoir d'hospitalière la contraignait de rester auprès du Templier. Elle avait tenté de négocier avec les frères Washington. Lawrence était condamné, on ne pouvait soigner sa maladie. Si le cadet s'était montré assez compréhensif, Lawrence n'avait rien voulu entendre et avait interdit à Pascaline de le quitter. Elle aurait voulu l'insulter, le gifler, l'étrangler mais son devoir s'est vite rappelé à elle. Elle devait rester aux soins de Washington jusqu'à son rétablissement ou qu'il la congédie, tel était son devoir en tant qu'Hospitalière.
Pascaline avait connu de nombreux Templiers avant d'émigrer pour le Nouveau-Monde. Sa famille faisait partie de l'Ordre depuis ses débuts. Ses ancêtres ont participé aux croisades et ont fait partie de ces chevaliers pourchassés par les sbires du roi en 1307. Au fil des siècles, ils ont su survivre dans l'ombre pour ensuite progressivement remonter dans les classes influentes de la société française. Son grand-père avait obtenu un titre de noblesse sous Louis XIV alors que Philippe le Bel leur avait retiré toutes leurs possessions pour renflouer son trésor. Pascaline n'appréciait pas tous les Templiers, chacun avait sa personnalité après tout et elle en avait côtoyé des dizaines. En France, leur puissance était limitée et ils devaient lutter pour leur survie. La famille royale restait sous influence assassine et les Templiers devaient rester soudés pour ne pas se retrouver éradiqués du pays, les obligeant à se tolérer et à mettre leurs ambitions personnelles de côté au service de l'Ordre. La Nouvelle-Angleterre était totalement différente. Ici l'esclavagisme était approuvé alors qu'il était clairement plus tabou sur le vieux continent. Son père vantait le contrôle par l'éducation alors qu'il pensait que l'exploitation abusive des êtres vivants servait uniquement à nourrir la propagande assassine. Visiblement, ici, peu de Templiers partageaient son opinion.
De plus, Washington utilisait les ressources de l'Ordre à son profit personnel. Pascaline se demandait comment le grand-maître de l'ordre britannique pouvait tolérer cela. Les richesses devaient servir à préserver la paix, l'ordre et à lutter contre ces terroristes d'assassins, pas à profiter personnellement aux membres de l'Ordre. Peut être que les Templiers devraient envisager d'instaurer un nouveau Grand Maître en Nouvelle Angleterre comme ce fut le cas dans les Caraïbes pour contrôler tout ça. Mais après tout, elle n'avait jamais fait partie des Templiers, qu'ils s'occupent de leurs problèmes eux-mêmes.
Alors qu'elle était encore en train d'écrire, le bruit de la musique et des rires laissa place aux cris et aux grondements du tonnerre. Inquiète, l'hospitalière observa par la fenêtre les jardins de l'hôte. Elle ne vit que des invités paniqués courir dans tous les sens alors qu'elle sentait le sol trembler. Si elle avait été raisonnable elle serait restée en sécurité à l'intérieur mais Pascaline savait que quelque chose s'était passé. Une fois dans les jardins, elle constata que tout n'était que chaos. Une odeur de poudre à canon flottait dans l'air et le vacarme ne provenait pas d'un orage mais de bateaux sur le fleuve. Pascaline comprit immédiatement. Elle lutta contre le courant paniqué des invités pour se frayer un chemin vers des gardes qui s'étaient rassemblés. Ces derniers la reconnurent à sa robe noire ornée de la croix à huit branches et s'écartèrent pour lui laisser voire le corps dans vie de Lawrence Washington. Pascaline s'approcha et essaya de chercher la trace de son pouls avant de lui fermer les yeux. Une lame avait transpercé son abdomen. La signature était évidente : assassin.
