La mélodie, qui donne envie de se faire prendre contre un tapis ou un mur sur l'instant, augmente un peu lorsque mes doigts manucurés touchent le métal froid du poteau de strip-tease. J'entends quelques raclements de gorge dans la salle, signe que les clients sont impatients et bien excités. Je monte sur le podium et balance mes hanches vers le public, afin qu'ils aient tous une bonne vue sur mon string noir. Je tourne une fois autour de la barre sans élever mes pieds du sol avant de lever une jambe et de l'enrouler autour, l'intérieur de ma cuisse frottant le métal.

J'épouse parfaitement la barre, du dessous de mon menton en passant par le creux de mes seins jusqu'à mon intimité caché par ma jupe, que j'enlève en deux mouvements parfaitement rythmés avec la musique. Je la balance dans les coulisses sans y jeter un coup d'œil et continue mon numéro en string et bustier. Je m'élève d'un geste souple dans les airs, mes mains et mes genoux crochetés autour la barre. Je glisse langoureusement en bas de la barre, mes fesses frôlant la surface lisse du podium. Je me tourne, dos au public, et délace mon bustier, qui tombe au pied de la scène, dévoilant ainsi mes seins galbés. Quelques sifflements sont émis tandis que je m'accroupis, toujours dos à l'assistance, avant de remonter en caressant la barre, comme si il s'agissait du sexe d'un homme. Et ça, ça enflamme la salle.

Je fais demi tour et grimpe sur la barre avant de me retourner, me trouvant ainsi la tête en bas. Mes jambes font un grand écart dans les airs, puis, elles se plient et je tourbillonne, jusqu'à atteindre le sol du podium à la fin de la musique. Je lève une main et ma tête se penche en arrière, tel un salut, tandis que les lumières s'abaissent graduellement et que je quitte la scène assombrie. Les applaudissements fusent. Annie me donne mon peignoir de soie et je reviens dans les coulisses, donnant l'accès à la scène à Johanna, toute excitée.

Cashmere, puis Madge me serrent dans leurs bras alors que Delly me saute presque au cou. La soirée est loin d'être terminée. Je vais ouvrir mon casier de rangement et en sors l'ensemble coquin que je porterai pour mes clients ce soir. Je recevrai Finnick avec mon peignoir, bien entendu.

Je vais dans ma loge, que je partage avec Johanna, souhaitant avoir un peu d'intimité. J'allume la lumière en entrant et glisse mon petit « Ne pas déranger » sur la poignée de la porte, ne souhaitant pas être troublée. Je me change rapidement, enfilant un soutien-gorge et un nouveau string bleu-roi parsemé de paillettes noires. Je mets ensuite une veste en queue de pie transparent de la même couleur et enlève mes talons lacés pour d'autres sans boucle, tout simples. Je me regarde dans le miroir. Mon cœur se serre en voyant le tatouage que je porte sur l'aine droite. Un pissenlit en gris et blanc dont les aigrettes ivoires s'envolent haut, en atténué, vers mon flanc. Le souvenir d'un lointain et paisible passé. Je détourne le regard rapidement et vais m'asseoir dans le sofa. Je prends mon portable et regarde si je n'ai pas de messages. Seules les filles, Finnick et madame Coin ont mon numéro. C'est tout.

Je clos mes paupières quelques instants. Quelques instants de trop. Le corps de mon père sur le bitume, assassiné par un meurtrier bipolaire. Ma petite sœur en flammes dans l'incendie de son école, ses cris perçants. Ma mère tombée dans l'anorexie, puis la drogue, après la mort de son mari et sa fille. Son suicide, ensuite. Ma première fois, avec le seul garçon que j'ai aimé de toute ma vie. Et ces garçons qui m'avaient violée dans les toilettes d'un motel.

Je suffoque. J'ouvre la fenêtre et respire l'air frais de la nuit, déjà avancée. J'aurais dû pleurer à cet instant mais la seule chose que je suis capable de faire, c'est de me mordre la lèvre jusqu'au sang. Toutes ces années… Ça faisait plus de deux ans déjà que j'étais sur les trottoirs, à vendre mon corps à de parfaits inconnus. A leur donner du plaisir tandis que je me détruisais intérieurement. Et puis, ce jour d'hiver, il y a quatre ans et des poussières, où, après une coucherie avec un homme violent qui m'avait fait saignée abondamment, madame Coin est apparue, me trouvant à moitié nue et grelottante dans la neige de décembre. Elle m'a offert son manteau de fourrure et m'a fait monter dans sa voiture. Sur le coup, je n'en avais qu'à faire de savoir si j'allais vraiment être en sécurité ou être tuée, comme mon père. Je ne savais plus où j'en étais. J'étais une gamine paumée qui n'avait plus rien, si ce n'est son corps à donner pour un pauvre billet.

Une goutte de sang tombe sur le dos de ma paume. Merde. J'essuie ma lèvre. Cette fois-ci, j'ai mordu trop fort. Je cours jusqu'à mon miroir après avoir fermé la fenêtre. Ma bouche est coupée et enflée là où j'ai entamé ma peau. Je peste intérieurement et prends un coton que j'imbibe avec l'eau de ma petite bouteille et tamponne. Je gâche mon rouge à lèvres mais après tout, il va être complètement usé dans quelques heures. Mon sang cesse de couler au bout de cinq bonnes minutes et je sors ma tablette personnelle, l'équivalent de mon carnet rose en personnel, de sa pochette. Trois clients se sont rajoutés. Des habitués. Et je vois que Peter Mebbarg a été noté pour deux créneaux, en tardif. Je suppose qu'il a aimé mon numéro.

Johanna entre, complètement nue, dans la pièce quelques instants après, alors que je classe mes clients par leur ordre de passage et que j'envoie la finalisation à Effie, la secrétaire de la maison, afin qu'elle les avertisse. Je montre l'armoire à Johanna afin qu'elle se change. Elle enfile sa guêpière rose pastel et blanc, ainsi qu'un string nacré et des talons aiguilles de la même couleur. Elle prend un saut de lit mauve et le met pour ne pas attraper froid avant de s'affaler dans notre canapé et de passer son bras autour de mes épaules.

- C'est quoi à ta lèvre, Kat' ? me demande-t-elle, en soulevant mon menton avec deux de ses doigts.

Un regard perdu lui suffit en guise de réponse. Elle me connaît par cœur.

- N'y pense plus, ma chérie. C'est du passé, tout ça…

- J'arrête pas de penser à ma famille et à lui. Je peux pas m'en empêcher… j'affirme, les larmes me montant aux yeux. Je l'imagine lui à la place des autres… Ça me soulage en quelque sorte…

Elle se pince les lèvres et embrasse ma tempe avant de m'avertir que son premier client l'attend dans quinze minutes, dans la chambre Gothique, au rez-de-chaussée. La salle de spectacle est au sous-sol et nos quartiers personnels, au premier et deuxième étages. J'ai réservé la chambre Victorienne pour mes clients, ce soir. Que ça leur plaise ou non, l'important pour eux, c'est de tirer un coup et basta. Je soupire en me levant et en sortant de ma loge pour prendre les escaliers qui nous mènent au rez-de-chaussée. Je vois que Cashmere et Glimmer sont déjà parties, Clove est probablement sur scène et Madge attend encore patiemment.

Je grimpe les marches avec mes talons et lorsque j'arrive dans le hall, après avoir emprunté un petit passage réservé au personnel, je salue Effie. Elle m'envoie un sourire blanc impeccable, ses joues fardés de rose flashy se rehaussant en même temps que mes fossettes. Son gloss violet donnerait le tournis à n'importe quel fashionista. Je me dirige vers la chambre que j'ai conservé à on usage et attends les clients.

Après avoir donné du plaisir à mes quatre premiers clients, j'attends Finnick dans ma chambre. Quand il entre, il ferme la porte à clef et vient me prendre dans ses bras. Bon sang, ce qu'il m'a manqué. Il ne vient que deux fois par semaine, et cela fait toujours du bien de se retrouver dans l'étreinte d'une des personnes qui compte le plus à vos yeux. Il caresse doucement mes cheveux et s'allonge sur le lit. Je pose ma tête sur son ventre tandis qu'il joue doucement avec une de mes mèches emmêlées.

- Ils ont été respectueux ? me questionne-t-il, comme à chaque fois qu'il me voie.

- Oui. Ils serrent un peu fort parfois mais ça va. Je t'aurais prévenu. On est bien traitées, ici, ne t'en fais pas ! Madame Coin interdit l'entrée à ceux qui nous violentent trop. Tu le sais, Finn'.

- Je peux pas m'empêcher de veiller sur toi, de près ou de loin. Annie me tient au courant de ton état si tu ne le fais pas. Et ne dis pas que c'est une rapporteuse, elle fait ça pour ton bien ! ajoute-t-il alors que j'allais réprimander.

Je me relève un peu, de façon à me trouver sur le flanc, la tête dans la paume de ma main. Je l'observe longuement avant de daigner prendre la parole de nouveau.

- Vous en êtes où des préparatifs du mariage ?

- Ça avance doucement. On ne se marie que dans sept mois, Kat' ! rigole-t-il avant de m'ébouriffer gentiment les cheveux, désormais en mèches longuement ondulées dans mon dos. Et toi ? Enfin, je veux dire… Tu comptes te marier un jour ?

- Tu connais ma réponse, Finn'… Pour ça, il faudrait que je trouve un autre job, un appartement et surtout, l'homme qui saura me rendre heureuse ! Je n'ai pas ça, j'ai pas la possibilité d'entreprendre des choses pareilles… Peut-être, un jour…

Il me sourit et jette un coup d'œil à l'horloge au-dessus de la porte. Il nous reste encore dix minutes avant que je ne reçoive mon avant-dernier client.

- Ce serait bien que tu passes à la maison pendant un de tes jours de repos. Tu es toujours la bienvenue. Et Cato serait content de te revoir… Il me parle souvent de ta pote Clove, tu sais ? me taquine-t-il. Il la trouve très mignonne.

- C'est la meilleure dominatrice de la maison, personne ne lui résiste, je réplique, un sourire creusant ma fossette à la joue. Mais je prends ta proposition en note, d'accord ?

Il hoche la tête en signe d'affirmation et se relève pour remettre ses chaussures et son manteau d'hiver. Je n'ai pas besoin de me décoiffer avec toutes les galipettes faites précédemment. Par contre, lui… Je passe mes mains dans sa chevelure et les dépeigne subtilement, assez pour que l'on croit à des ébats. J'ouvre le premier bouton de sa chemise, la plisse un peu et fait ressortir son écharpe. Je l'entraîne vers la porte, que je n'ouvre pas encore. Je le serre dans mes bras. Je n'ai pas l'habitude de prendre les devants alors forcément, je ressens sa surprise. Il m'étreint fort et pose un baiser dans ma tignasse. Il me dépasse d'une tête, facilement.

- Prends soin de toi, Katniss. Tu ne sais pas ce que tu vaux vraiment. Ils auraient été fiers de toi, tu le sais pertinemment.

Je relève les yeux vers lui et croise maladroitement mes bras sur ma poitrine, qui ressort finement de mon soutif. Je me gratte la base de la nuque, à la recherche d'une quelconque échappatoire à la situation. Je me mets à balbutier des mots incompréhensibles. Il rit.

- Au fait, dit-il, la main sur la poignée, j'ai eu une offre du club de tir à l'arc avant-hier pour toi. Il te propose un emploi à mi-temps comme professeur pour confirmés. Tiens moi au courant.

Sur ce, il me fait une bise sur la joue et je n'ai pas le temps de répondre quoi que ce soit qu'il est déjà parti. Je reste debout, comme une idiote, la bouche grande ouverte, à attendre que quelque chose se passe. Ce n'est que quand Effie frappe à ma porte pour me prévenir que le client arrive que je ne ressaisis. Je penserai à cela plus tard. Pour le moment, je dois poursuivre ce que j'ai entrepris depuis le début de la soirée.

Après cet homme, j'attends le fameux Peter Mebbarg. J'espère simplement que c'est un beau gosse et non pas un de ces gros porcs tout gras qui se présentent ici parfois. Heureusement pour moi, ce n'est que très rarement. La qualité de la clientèle est bien entretenue par les bons soins de madame Coin et Effie. Nous avons déjà eu des clients étrangers à satisfaire. Italiens, Français, Canadiens, Japonais, Sud-africains… De riches hommes, qui laissent de gros pourboires à la fin de chaque séance.

Je me masse les poignets quand le client entre dans la pièce. Je ne lève pas le regard tout de suite. Je suis d'office dans mon jeu de séductrice. Il se racle la gorge et se rapproche lentement. A mesure qu'il avance, une odeur - exquise - que je n'avais pas humé depuis des siècles, me semble-t-il, m'envoûte petit à petit. Des pas lourds retentissent à mesure que ses pieds frappent le sol couvert de moquette rouge bordeaux. Il s'arrête juste devant moi et prend un de mes poignets dans ses mains. Je retiens mon souffle en apercevant la paume qui me tient. Ces doigts… Ils ravivent en moi le souvenir d'une lointaine époque, éteinte avec ma tragédie familiale. Et cette douceur sur ma peau. L'air me manque.

Ce n'est que quand je décide de regarder vers le haut que je succombe complètement. Je me lève avec urgence, à moitié émue, à moitié paniquée, la main devant la bouche. Je rabats mon saut-de-lit sur mon corps et recule. Hors, j'ai inconsciemment oublié que j'avais un lit derrière moi et je m'écroule sur les fesses, sur les draps refaits à la hâte.

- J'espérais que je me trompais…

Sa voix. Sa voix m'avait manquée. Terriblement. Il avait toujours gardé le même timbre, si ce n'est qu'il était un peu plus grave qu'autrefois. Mais quelque chose, au fond, retentit violemment en moi. Il avait parlé avec tristesse. Il semble dépassé par la situation. Ma poitrine se soulève au rythme de ma respiration saccadée.

- Katniss…

Ne dis pas mon nom j'ai envie de lui hurler à la figure. Il est tellement sali. Et mon corps… N'en parlons même pas.

- Bon sang, Katniss, qu'est-ce qui t'est arrivé ?!