Il errait depuis quelques heures dans les bois bordant le Bute Park, au cœur de Cardiff. Cette ville qu'il avait aimé, dans laquelle il avait vécu plusieurs années, n'avait plus rien de commun avec celle qu'il avait connu. Trop de changements, trop de modernité, trop de monde… Mais à quoi s'était-il attendu ? C'était le lot de toutes les villes … S'agrandir, construire plus beau, plus haut… Était-ce parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse ? Ses premiers émois et… Sara ? La belle Sara, à la peau douce, aux yeux bleus perçants, dont la beauté n'avait pu lui être octroyée que par le Diable en personne.
Il ne sut que bien plus tard qu'il avait eu raison. Certes ce n'était pas le Diable qui avait fait d'elle cette perfection, mais c'était ce qui s'en rapprochait le plus.
Depuis qu'il était arrivé, il ne s'était pas nourri et son dernier repas remontait maintenant à une vingtaine d'heures. Il était assez fort pour résister encore le double de temps, mais la contrariété qu'il ressentait, la peine d'avoir « perdu » quelque chose en découvrant Mermaid Quay, ancien repaire des brigands et voleurs en tous genres, devenu le lieu à la mode de la jeunesse squattant bars et pubs, ainsi que l'odeur qui s'en dégageait, lui avait ouvert l'appétit.
Il avait alors décidé de chercher un endroit plus calme, histoire d'être tranquille lorsqu'il savourerait son repas, mais inconsciemment ses pas l'avaient mené bien plus loin, à l'écart de la foule, dans ces bois qui avaient abrité, il y a bien longtemps, son histoire d'amour avec Sara. Il s'était assis contre la souche d'un arbre près de l'emplacement de leur ancienne maison, détruite depuis, les genoux relevés, la tête posée sur ses bras et s'était laissé aller. C'est à ce moment là qu'il les avait entendus. Les voix. Deux voix distinctes qui venaient troubler son recueillement. Comment osaient-ils ?
Il se leva et s'avança vers les premiers arbres de la lisière. Les deux hommes étaient enlacés et le plus âgé, qui portait un long manteau qu'il reconnut comme étant celui de la RAF murmurait à l'oreille de l'autre des mots d'une douceur infinie. Puis ce même homme fut dérangé par la sonnerie de son portable. Après avoir rapidement réglé l'affaire, il le vit s'éloigner laissant le plus jeune, seul.
Lorsque le jeune homme se retourna, il eut un choc. La beauté qui se dégageait de cet éphèbe le ramena des dizaines d'années en arrière. Il avait les mêmes yeux. On aurait dit Sara. Mais ce n'était pas elle… Elle n'était plus et n'avait eu aucune descendance.
Il s'avança lentement vers lui, à pas feutrés mais avec rapidité comme il savait parfaitement le faire. Il était maintenant à quelques centimètres de lui, caché par l'arbre. Ianto, comme l'avait appelé l'autre homme, ce Jack, regardait de tous les cotés et se mit à crier : "Jack c'est toi? On ne va pas encore jouer à cache-cache s'il te plait... Je n'ai pas envie de retirer mes vêtements. Jack? Dis quelque chose!"
L'odeur de sa peur était forte et l'enivrait. Il devait agir maintenant s'il voulait éviter le second homme qui ne lui disait rien qui vaille, bien qu'il se sache capable de les terrasser tous les deux. Ses sens et son instinct lui avaient recommandé d'attendre qu'il soit parti pour se rapprocher de l'autre, et généralement ils ne lui faisaient jamais défaut. Rien que son odeur, bien qu'entêtante et enivrante, ne ressemblait à rien de ce qu'il avait connu en ce monde. Et il y avait peu de choses qui lui restaient inconnues. Donc ce qui l'était, était généralement à éviter.
Lorsqu'il vit Ianto se retourner pour s'éloigner, il sortit de sa cachette et l'immobilisa, en prenant garde de mettre sa main devant sa bouche afin qu'il n'avertisse pas son compagnon par ses hurlements. Il se retrouva dans la même positon que le couple avait eu quelques instants plus tôt. Lui, collé au dos du gallois. Mais il avait sous-estimé la combativité du jeune homme qui se débattait de toutes ses forces. Bien évidement, il n'avait aucune chance de se dégager de son étreinte, mais il obligea tout de même son assaillant à resserrer son étau. D'un croche-pied, il le fit tomber à terre et se positionna sur lui.
Son odeur, les pulsations de son cœur, le battement de sa jugulaire sur son cou eurent raison de la patience de l'agresseur. Ianto eut un sursaut d'horreur lorsqu'il vit les deux canines de l'homme s'allonger jusqu'à former deux crocs aiguisés. Il avait vu beaucoup de choses en travaillant à Torchwood… Mais ça … Il avait toujours cru que c'étaient des contes de grand-mères. Jamais il n'aurait imaginé qu'il mourrait sous les crocs affamés d'un … Vampire…
Il sentit son souffle froid dans son cou, ses lèvres glaciales se coller à sa veine, puis une grande douleur. Les deux crocs venaient de pénétrer dans sa chair et il pouvait sentir le liquide s'écouler le long du col de sa chemise ainsi que l'odeur forte et écœurante qui s'en dégageait. C'était donc ça mourir … Jack ressentait-il cette souffrance à chaque fois ? C'était un supplice et Ianto se demandait comment il pouvait y faire face chaque fois qu'il mourrait…
Une fois la première douleur passée, la sensation qu'il ressentit l'étonna. C'était un mélange de douleur lancinante et de bien être absolu. Il sentait clairement son sang remonter vers les deux plaies de son cou, mais en même temps, il était envahi d'un plaisir qu'il ne ressentait généralement qu'en présence de son amant.
Ianto était partagé entre ses pensées qui allaient vers son amour, son capitaine et celles qui lui disaient de rester là.
"Jack…" murmura t-il faiblement avant de s'évanouir.
Le Vampire aspira encore par deux fois le sang de Ianto avant de s'arrêter. La tête du jeune homme baignait dans une marre de sang. Il s'était laissé emporter, il ne se nourrissait pas aussi bestialement d'habitude, mais avec lui, il n'avait pu s'arrêter. Le Gallois était encore en vie, il respirait très faiblement et son cœur était à la limite de s'arrêter. Il achevait toujours ses victimes, mais aujourd'hui était un jour spécial. Aujourd'hui, il avait décidé qu'il ne serait plus seul dans ses errances. Aujourd'hui, il serait égoïste et ferait ce qu'il s'était toujours refusé de faire : transformer un humain. Aujourd'hui, il ferait le don de la vie éternelle à quelqu'un, comme Sara l'avait fait pour lui. Juste parce qu'il ne pouvait se résoudre à le tuer et qu'il ne pouvait le laisser vivre sachant qui l'avait agressé, et surtout, simplement, parce qu'il en mourrait d'envie depuis qu'il l'avait vu.
Il se releva puis se pencha afin de le prendre dans ses bras et l'emmener « chez lui ». Mais au moment où il allait se relever, il fut touché en pleine poitrine par une balle. Jack se précipita vers le corps de son amant allongé dans l'herbe, mais quand il vit la quantité de sang qui entourait sa tête, il s'effondra et ramena le corps inanimé de Ianto contre sa poitrine.
"Ianto ! " hurla Jack. "Oh mon Dieu, Ianto … Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? Ouvre les yeux, s'il te plait, ouvre les yeux ! "
Ses larmes eurent à peine le temps de couler qu'il se sentit tirer en arrière. Il lâcha le corps du gallois afin d'avoir les mains libres pour s'opposer à celui qui venait de l'arracher à son amant. Il se retourna et vit alors qui s'était attaqué à Ianto. Il s'attendait à tout sauf à ça. Il savait que cette espèce existait, il en avait déjà croisé à la Nouvelle-Orléans quand il y avait séjourné, mauvais souvenir d'ailleurs, mais jamais il n'en avait vu en Angleterre, encore moins à Cardiff.
Le vampire était en position d'attaque, courbé, prêt à bondir, les crocs sortis. Jack avait lâché son pistolet, mais de toute façon, il ne lui servirait pas à grand-chose dans cette situation. La seule façon de s'en sortir… Le tuer, lui couper la tête et le brûler… Et bien évidement, il n'avait rien pour le faire. Mais il restait encore une chance de sauver Ianto malgré son exsanguination et le capitaine ne la laisserait pas passer.
Au même moment, Jack et le Vampire se jetèrent l'un sur l'autre. L'assaillant de Ianto fut le plus fort et d'un geste précis il envoya Jack à plus d'une dizaine de mètres de là. Le corps du capitaine heurta violemment le tronc de l'arbre qui avait arrêté son vol plané, faisant craquer les os de son torse. Lorsqu'il atterrit sur le sol, il sentit que sa tête avait heurté quelque chose de dur, des racines ou un bloc de roche. Mais il n'eut pas le temps de s'en assurer, la commotion cérébrale et l'hémorragie interne dont il souffrait furent les plus fortes et entraînèrent le capitaine vers une nouvelle mort.
Le Vampire s'approcha de lui. De la tempe de l'homme du sang s'écoulait et allait rejoindre celui de Ianto qui s'était imprégné sur sa chemise. Le laissant pour mort, il s'en retourna près du gallois, s'en saisit et disparut rapidement.
