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Il était arrivé à cet ultime rendez-vous une demi-heure avant et comptait les secondes qui le séparaient encore d'elle. Quand sa montre indiqua enfin dix-neuf heures, il scruta chaque silhouette. Dix minutes passèrent encore, elle avait dit: vers dix-neuf heures; il refit le tour de la statue puis son cœur tressauta en apercevant la fine silhouette s'approcher. Elle portait un manteau noir et un chapeau cloche assorti, elle avait la tête baissée mais il la reconnaissait d'instinct. Elle s'approcha de lui et il entendit enfin à nouveau sa voix.

- Je suis venue Terry mais je n'aurais pas dû, je le regrette déjà ! Que veux-tu ?

- Je te l'ai dit, te dire ma vérité, le fond de mon cœur car je ne peux pas supporter que tu te maries avec un autre.

- Tu voudrais que je reste vieille fille toute ma vie alors que toi tu es marié avec elle ?

- Non, je voudrais seulement que tu te maries avec moi, je t'aime trop et pour toujours. Je vais divorcer de Suzanne et je te supplie de m'attendre pour pouvoir t'épouser.

- Divorcer ? Tu n'as pas honte ? Elle t'aime ! Elle t'a sauvé la vie ! Elle a sacrifié une jambe pour toi !

- Elle ne m'aime plus depuis longtemps, je n'ai été qu'un caprice pour elle, elle me fait mener un enfer et je ne retournerai plus jamais près d'elle, elle a assez profité de ma culpabilité, c'est terminé, j'ai assez payé.

- Que dis-tu ? Un caprice ? Je n'y crois pas Terry, c'est impossible, elle semblait si sincère, si digne de t'aimer ! Non ! Tu exagères, tu devrais retourner la voir et régler les choses avec elle, c'est sûrement un malentendu.

- Le malentendu c'est de l'avoir épousée, d'avoir été assez stupide et faible pour te laisser partir, c'est ça le malentendu !

- Terry ! Il n'y avait pas d'autres solutions, tu devais t'occuper d'elle, tu as fait ton devoir et moi je n'aurais pas accepté que tu la sacrifies, pas plus avant que maintenant !

- Mais je t'assure qu'elle n'est pas celle que tu crois, elle est égoïste, mesquine, jalouse et menteuse, elle n'est pas comme toi, elle ne mérite plus ce sacrifice!

- Ça suffit maintenant Terry ! Tu me déçois beaucoup ! Et toi ? Qu'as-tu fait pour la rendre heureuse comme tu me l'as promis ? T'es-tu comporté comme un mari exemplaire où est-ce que ce que tous les journaux racontent de toi est vrai ? Es-tu exempt de torts Terry ? Dis-moi !

Il blêmit mais ôta sa casquette pour lui dire dans les yeux :

- Non Candy, je ne suis pas un mari exemplaire c'est vrai mais… jamais je ne lui ai fait croire que je l'aimais, elle savait que je n'éprouvais pas pour elle d'amour, juste une amitié. J'ai été sincère mais elle a voulu que je l'épouse quand même tout en le sachant. Ensuite, j'ai essayé d'être au moins un mari tendre et prévoyant, je l'ai fait jusqu'à ce qu'elle ne supporte plus que je ne veuille pas d'elle dans… mon lit, c'est ça qui a été insupportable pour elle et qui a fait qu'elle a fini par me détester et a voulu se venger. J'ai supporté encore six mois ses méchancetés mais… il y en a eu une de trop qui m'a fait… aller moi aussi me réfugier dans d'autres semblants de réconforts. C'est… quand elle a volé mon harmonica pour le jeter dans l'Hudson. Ça je ne l'ai pas supporté car c'est tout ce qu'il me restait de toi !

- Mon Dieu ! Ce n'est pas possible !

Elle releva la tête et il vit enfin son visage, ses yeux et son air horrifié d'entendre ça.

- Je suis désolé d'être aussi cru Candy mais je te jure que je dis la vérité, hélas !

- Terry ! Ce que tu me dis est triste à pleurer mais… tu me le dis trop tard, je vais me marier !

- Je sais mais… es-tu sûre de… l'aimer assez pour te lier à lui toute ta vie ?

- Evidemment que j'en suis sûre !

Il blêmit encore et recula de sa vue.

- Ah !

- Terry ! Je t'ai aimé très fort et si longtemps ! Probable que je t'aime encore mais… quand j'ai rencontré… Philip… je… n'avais plus une seule raison de croire que la vie nous redonnerait une chance et… après une grande lutte avec moi-même, j'ai laissé mon cœur s'ouvrir et… il est très gentil et m'aime vraiment alors…

- N'en dis pas plus Candy ! Je ne doute pas qu'il t'aime, c'est si facile de t'aimer, tu es si… unique ! Je comprend et je suis heureux pour toi, tu as tenu ta promesse, je préfère que tu sois heureuse même avec un autre.

- Terry ! Que vas-tu faire maintenant ?

- Comme je te l'ai dit, repartir mais pas près de Suzanne, juste vers le théâtre, mon seul plaisir. Ne t'en fais pas Candy, je ne vais pas aller me saouler, j'ai fini aussi tout ça, je te le promets, je me contenterai juste du tabac pour calmer mes nerfs. Et vu que je n'ai plus d'harmonica !

- Je peux t'en offrir un nouveau si tu veux ?

- C'est gentil mais je préfère partir tel que je suis venu, sans rien de plus. Adieu Candy, je te souhaite tout le bonheur du monde, sincèrement.

- Adieu Terry ! Essaie quand même d'ouvrir la porte de ton cœur, je suis sûr que tu peux trouver un nouvel amour si tu te fais confiance. Il n'y a pas que moi et Suzanne dans ce monde, heureusement !

- La vie nous le dira Candy ! Adieu mademoiselle taches de son, merci d'avoir mis du soleil dans ma vie !

Il ne s'attarda pas pour ne pas encore lui offrir le spectacle de ses larmes, il regrettait déjà tellement d'être venu lui faire de la peine pour rien. Il retourna à l'hôtel, emballa ses affaires et partit vers la gare en espérant trouver vite un train pour New York. Il lui faudrait quand même attendre six heures demain matin mais il préféra ne pas retourner à l'hôtel et erra dans les rues en se retenant de ne pas aller cuver, mais il lui avait promis et même si elle ne le saurait pas, il tenait à enfin honorer cette promesse-ci puisque toutes les autres avaient été trahies.

Il s'éloigna des bars et partit vers les quais en regardant l'eau sombre avec envie, il aurait voulu s'y noyer s'il n'avait pas promis de continuer sa route. L'avenir allait être encore plus sombre, il resterait donc seul toujours mais la solitude était son amie, sa seule amie. Il alluma une cigarette et récita un poème de Charles Baudelaire appelé :

« Recueillement.

« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

« Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

« Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

« Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

« Pendant que des mortels la multitude vile,

« Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

« Va cueillir des remords dans la fête servile,

« Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

« Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes années,

« Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

« Surgir du fond des eaux le regret souriant ;

« Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,

« Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

« Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche. »

Puis il se rendit compte qu'il avait déclamé trop fort car un type l'applaudit et lui lança une pièce. Terry le salua et ramassa son obole. Il la mit dans sa poche, ce sera le seul souvenir matériel de cette nuit mortelle. Il repartit vers la gare et s'installa sur un banc, la tête sur son sac en attendant son train.

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Candy avait regardé Terry partir et dès qu'elle ne le vit plus, elle laissa ses larmes couler. Elle faillit lui courir après mais elle ne pouvait pas trahir encore ses choix, il était trop tard hélas. Elle repartit le cœur lourd en espérant qu'il finisse par l'oublier sinon il ne sera jamais heureux.

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A suivre...