Chapitre publié le 5 juillet 2017

Finalement après réflexion, cette fic sera en trois chapitres plutôt qu'en deux.

S'il vous plaît, n'hésitez pas à laisser des commentaires ! j'ai souffert pour écrire tout ce truc.


Partie 2 : Renaissance

Elle se souvenait parfaitement de comment sa mère était morte.

C'étaient des souvenirs qui s'étaient gravés au fond de son cœur, se figeant dans l'immortalité. Impossible de les effacer, et malgré tout elle avait essayé pendant toutes ces années, en vain. Après réflexion, elle n'était pas certaine qu'elle désirait les perdre. Aussi douloureux soient-ils, ces souvenirs étaient son héritage.

Mais ils étaient aussi un poison mortel qui corrompait son cœur, poison que les paroles d'Axel avaient fait ressortir de son cœur exsangue. Elle réalisait qu'elle s'était laissée empoisonner à petit feu pendant toutes ces années. D'une certaine manière, ses mots cruels avait fonctionné comme une antidote douloureuse, permettant au poison de s'évacuer.

Avant cette tragédie, ses parents et elle habitaient une petite maison au cœur du Jardin Radieux. Son père était un scientifique travaillant au château, sous les ordres d'Ansem, et sa mère tenait une petite boutique où elle vendait les gâteaux qu'elle confectionnait. Ils vivaient une vie plutôt modeste mais elle se souvenait qu'ils étaient heureux. Elle aimait cette vie et ce monde resplendissant de lumière, et elle était convaincue qu'une vie tout aussi enrichissante l'attendait.

Et puis, quand elle avait treize ans, la tragédie s'était abattue sur le Jardin Radieux : elle était alors jeune et n'en avait pas compris tous les détails, mais elle avait perçu de légers changements dans l'atmosphère du monde avant même que les premiers nuages noirs n'apparaissent à l'horizon. Elle avait remarqué les ombres qui naissaient sur les visages et dans les cœurs des habitants. Elle ne s'en était d'abord pas inquiétée, bien qu'au fond de son cœur avaient émergé ses premiers doutes.

Un beau jour, son père n'était pas rentré du travail et elle ne l'avait plus jamais revu. Elle savait maintenant qu'il s'était opposé à des expériences secrètes menées par certains de ses collègues et qu'il avait été éliminé quand il avait menacé de dévoiler la vérité au grand jour, mais à l'époque, elle n'avait pu que regarder sa mère pleurer avec confusion.

Peu de temps après, sa mère et elle avaient été emmenées. Un groupe d'hommes armés, des gardes du palais, s'étaient présentés un matin à leur porte. Les yeux ensommeillés, tirée du sommeil, elle les avait vus investir leur maison. Leur expression ne lui avait pas plu, mais elle avait toute confiance en sa mère, certaine qu'elle maîtrisait la situation. C'était pour cette raison qu'elle avait été plus perplexe qu'inquiète quand, après avoir échangé quelques mots avec les intrus, sa mère s'était tournée lentement vers elle, les épaules basses, lui enjoignant de venir en lui expliquant qu'elles devaient partir quelques temps. Les gardes les avaient escortées dans les rues désertes – elle se souvenait parfaitement qu'il était si tôt qu'il faisait encore nuit. Aeris avait demandé avec insistance où elles se rendaient, mais comme sa mère ne répondait pas, elle s'était tue et s'était laissée conduire, encadrée par la petite troupe d'adultes qui la dominaient d'une ou deux têtes, jusque dans le palais où son père travaillait. En reconnaissant les larges couloirs à la décoration sobre où son père l'avait parfois amenée, elle avait d'abord pensé qu'on les emmenait rejoindre son père et elle avait senti la joie renaître dans son cœur, malgré le silence inquiétant de sa mère. Cette joie s'était vite changée en confusion et en désarroi quand elles furent conduites dans les sous-sols de la forteresse, où elle n'avait jamais mis les pieds, jusqu'à un cachot sombre. Elle se souvenait quand le garde avait tiré la lourde porte d'acier percée d'une unique fenêtre munie de barreaux, dévoilant un trou de ténèbres, et leur avait enjoint d'entrer : elle était demeurée pétrifiée sur le seuil, peu convaincue que son père soit dans cet endroit, et si sa mère n'avait pas doucement pressé son dos pour la contraindre à avancer, il n'y avait nul doute que les gardes à l'air féroce s'en seraient pris à elle.

La porte s'était refermée derrière elles, les laissant seules dans le noir. Seule la faible lueur du couloir par la fenêtre et la chaleur de sa mère contre elle l'empêchaient de paniquer : elle ne comprenait pas ce qu'il se passait, mais sa mère était là, et elle était certaine qu'elles sortiraient vite de cet endroit.

Son père n'était pas là, comme elle l'avait deviné, et il ne vint pas les voir, mais après ce qu'il lui avait semblé être une éternité, d'autres individus, des inconnus, étaient venus remplir peu à peu la cellule : une femme âgée, deux adolescents, un ancien garde du palais... Et elle fut un peu plus soulagée au début, car elles n'étaient plus seules, sa mère lui disait de ne pas perdre espoir, la réconfortant et lui promettant de la protéger, et elle était certaine que son père viendrait les sauver très bientôt...

Il ne vint pas cependant. Une éternité passa dans ce puits d'obscurité, et sa peur grandissait. Elle voulait comprendre pourquoi elles étaient là, qui étaient tous ces gens, qui étaient amenés et puis emmenés, elle voulait sortir de cette cellule, de ce gouffre de Ténèbres !

Un jour, son vœu fut exaucé : encadrées par deux gardes, elles furent emmenées hors de la cellule obscure et puante. Avant qu'elles ne furent arrachées à leur cellule, sa mère s'était tournée vers elle, l'air alerte, et lui avait enjoint d'un ton tendu de fuir dès qu'elle lui ferait signe, ce qui l'avait laissée perplexe et agitée. Mais retrouver la lumière crue du couloir fut un vrai soulagement, et elle suivit la suite des événements avec de la curiosité plus que de la peur, certaine qu'elles étaient libres. Après une longue route dans des couloirs interminables, on les avait emmenées dans le bureau d'un homme aux cheveux argentés, revêtu de la blouse blanche des scientifiques, qui se disait être Ansem, leur roi qu'elle avait cru bon et juste.

« Vous devez être la femme et la fille du professeur Gast ? » demanda-t-il aussitôt, sans les saluer et encore moins leur offrir un siège.

Il les fixait par-dessus son bureau d'un regard sans émotion, neutre avec peut-être une pointe d'indifférence méprisante comme si leur existence ne l'intéressait pas.

Livide de colère, sa mère serra les poings et Aeris recula d'un pas derrière elle, observant l'homme d'un air intimidée. Elle ne l'aimait pas ; il suait les Ténèbres, plus que n'importe qui qu'elle avait rencontré.

« Comment osez-vous... siffla-t-elle. Qu'avez-vous fait à mon mari ? »

Imperturbable, Ansem la considéra sans changer d'expression.

« Le professeur Gast était un obstacle pour notre projet, dit-il simplement. C'est pour cette raison qu'il a été écarté.

-Écarté ?! Vous... »

Ifalna baissa soudain les yeux vers elle et toute trace de colère quitta son visage. Elle avait apparemment jugé préférable de se montrer conciliante pour leur sûreté.

« Que nous voulez-vous ? » demanda-t-elle finalement, le regardant droit dans les yeux.

Il prit un peu de temps pour répondre, toujours avec un visage vide, comme s'il n'était pas en train de se livrer à des activités criminelles.

« Nous menons des expériences sur le cœur, expliqua-t-il d'une voix neutre. D'après Gast, votre cœur est très lumineux, tout comme celui de votre fille. J'ai cru comprendre que vous faisiez partie d'un peuple ancien et oublié, n'est-ce pas ? »

Ifalna ne répondit pas et Ansem poursuivit, sans sembler troublé.

« Nous allons étudier vos cœurs. C'est une étape importante dans notre recherche. J'ose espérer que votre sacrifice nous permettra de comprendre les mystères du cœur. »

Elles avaient ensuite été remises à des gardes et emmenées à nouveau. Ce fut après cette rencontre déplaisante qu'elles s'étaient enfuies.

Aeris avait peur et se serrait contre sa mère, la dévisageant avec insistance, espérant des explications. Sa mère, elle, s'était tue. Son visage neutre ne trahissait aucune pensée.

Le signal vint quand ils s'arrêtèrent au bout d'un de ces couloirs tous semblables, le temps que les gardes ouvrent une porte en validant un code sur un écran tactile incrusté dans le mur.

« Cours ! » s'écria sa mère.

Au même instant, une tornade de flammes se matérialisa dans les airs entre les gardes et elle, invoquées par le petit bout de matéria de feu que sa mère gardait toujours sur elle. Sans doute ne l'avait-elle pas utilisée plus tôt car elle ignorait alors ce qu'ils leur voulaient et, quand elles s'étaient retrouvées enfermées dans une cellule de fer, elle était devenue inutile.

Aeris n'hésita qu'une fraction de seconde : la peur au ventre, elle tourna les talons et se jeta à toutes jambes dans le couloir qu'ils venaient de parcourir. La panique lui donnait des ailes, et les cris incompréhensibles, mêlés à des détonations et des coups de feu qui s'élevaient dans son dos ne la faisaient courir que plus vite, espérant de tout son cœur ne pas être rattrapée, et que sa mère la suive...

Aveuglée par la panique, elle emprunta une direction au hasard, sans la moindre idée de l'endroit où elle se trouvait. Alors qu'elle tournait à l'angle d'un couloir, elle croisa un garde alerté par le vacarme. Il ne s'attendait pas à voir débouler une fillette car il demeura sans réaction, et elle le dépassa aisément avant qu'un cri ne retentisse dans son dos.

Elle ne sut dire combien de temps elle galopa dans ces couloirs déserts et sombres, sans fenêtres. Seuls des lanternes fichées aux murs éclairaient sa route, et elle se souvint qu'elle était en sous-sol, et elle était perdue...

Alors qu'elle tournait à l'angle d'un énième couloir obscur, incapable de dire si elle était déjà passée par là et à quelle distance de la sortie elle se trouvait – il y avait une sortie, n'est-ce pas ? – quelqu'un attrapa sa main et la tira en avant, lui arrachant un cri perçant.

« Cours ! cria sa mère. Ne t'arrête pas ! »

Elle l'entraîna vers une porte proche qui, entrouverte, donnait sur un escalier étroit qui s'enfonçait dans les ténèbres, et la poussa à l'intérieur avant de refermer derrière elles le battant heureusement pourvu d'un loquet. Aeris, des larmes de panique aux yeux, l'observa s'adosser à la porte pour reprendre son souffle.

« … Un petit instant, murmura-t-elle. Juste... quelques secondes. »

Sa mère avait l'air mal en point. Une odeur de fumée s'élevait d'elle et des zones brûlées parsemaient ses vêtements. Elle était échevelée et en sueur, sur le point de s'effondrer et... étaient-ce des traces de sang sur son cou et ses bras ?

« Maman... tenta timidement Aeris avant qu'un coup brutal porté contre la porte ne les fasse sursauter.

-Elles sont là-dedans ! rugit une voix étouffée. Ne les laissez pas s'échapper ! »

Il n'avait pas fini sa phrase que déjà Ifalna avait attrapé la main d'Aeris et l'entraînait en avant, s'enfonçant davantage dans le sous-sol obscur aussi vite que ses jambes tremblantes le lui permettaient.

Un bruit d'eau leur parvenait dans l'obscurité et Ifalna la tira dans cette direction dès qu'elles eurent atteint le pied de l'escalier.

Aeris ne sut combien de temps elles coururent dans les ténèbres, avec pour seule compagnie le bruit erratique de leur respiration, leurs pas qui résonnaient entre les murs et les sons lointains de leurs poursuivants qui se rapprochaient. Elles finirent finalement par atteindre la source du son d'eau, un canal qui se déversait dans un conduit au fond d'un hall sans issue.

« Maman, il n'y a rien ici ! » s'écria-t-elle nerveusement mais Ifalna continua de l'entraîner en avant.

Elles allaient se retrouver piégées dans ce hall si elles ne sortaient pas de là immédiatement... Mais sa mère semblait savoir ce qu'elle faisait.

Elles atteignirent l'entrée du boyau obscur où s'enfonçait le canal. Aeris y jeta un coup d'œil et frissonna. L'obscurité y semblait encore plus oppressante que celle de leur cellule et l'eau glauque ne lui inspirait pas confiance.

Alors qu'elle tirait sur la main de sa mère, une balle siffla très près d'elles, trop près d'elles, et des cris retentirent de l'autre côté du hall. Ils les avaient rattrapées ! Aussitôt, Aeris sentit sa mère l'attraper sous les aisselles et la jeter dans l'eau.

Le courant l'entraîna immédiatement dans le conduit obscur. Quand elle reprit ses esprits et parvint tant bien que mal à sortir la tête de l'eau, elle aperçut sa mère qui se jetait à sa suite, entre les balles qui sifflaient en tous sens. Et l'obscurité les avala.

La terreur qu'elle ressentit alors qu'elle était emportée dans le noir total fut plus terrible que celle de leur fuite précédente. Ce fut l'expérience la plus terrifiante de sa vie. Elle était persuadée qu'elle allait finir noyée. Pourtant, bien plus rapidement qu'elle ne l'avait pensé, le canal émergea dans la lumière du jour et elles furent précipitées dans un bassin, quelques mètres plus bas, au pied de la forteresse qui jetait son ombre menaçante sur elles. L'eau poursuivait sa route dans un canal qui redescendait le flanc de la colline où la forteresse était perchée, et elles se laissèrent emporter, mettant rapidement une grande distance entre elles et leur ancienne prison.

Après cela s'ensuivit une longue marche le long de la rive du canal. Elles étaient glacées et épuisées, pataugeant dans la boue et dans l'eau, et sa mère était blessée, manifestement touchée par une balle bien qu'elle ne s'en plaignit pas. L'odeur de sang lui agressa les narines, mais elle ne lâcha pas une seule seconde la main de sa mère, avançant sans s'arrêter : elle lui avait à plusieurs reprises proposé de se reposer, morte d'inquiétude, mais sa mère avait refusé avec fermeté, consciente qu'elles avaient une chance, et qu'elles ne devaient pas la gâcher...

Sa mère ne lui répondait plus, et elle se retrouvait à la tirer par la main quand elles atteignirent les quartiers défavorisés tout en bas de la ville. Il commençait à faire sombre ; leur fuite avait pris plus de temps que prévu, et les soldats devaient probablement les chercher partout, mais elles étaient trop fatiguées pour s'en soucier. Aeris serra la main de sa mère dans la sienne : elles s'étaient retrouvées, trempées, blessées et échevelées, dans une rue inconnue, où elle ne reconnaissait personne.

Elle tira sur la main. Sentant une résistance, Aeris se retourna et écarquilla les yeux : sa mère s'était effondrée au sol, au beau milieu de la rue, et ne faisait pas mine de se relever.

« Maman ? »

Aeris secoua son épaule, les larmes aux yeux. Que lui arrivait-il ? Elles ne pouvaient pas s'arrêter là !

Après quelques secondes, sa mère réagit enfin et tourna un visage épuisé et maculé de poussière et de sang vers elle.

« Aeris, murmura-t-elle si faiblement que la fillette dut se rapprocher. Tu dois... tu dois partir... trouve un endroit sûr...

-N-non, tu as dit qu'on restait ensemble ! s'écria Aeris, ignorant les regards qui se tournaient vers elles.

-... Ne reste pas là, souffla Ifalna. Tu ne dois pas... perdre espoir, tu m'entends... Aeris...

-Maman ? Maman, qu'est-ce qu'il se passe... ?

-Madame, vous ne vous sentez pas bien ? »

Ce fut ainsi que mourut Ifalna et qu'Aeris fit la connaissance d'Elmyra, qui l'accueillit sous son toit.


Tu ne dois pas perdre espoir, lui avait dit sa mère. Elle ignorait pourquoi elle se remémorait cela dans un moment pareil, tombée à genoux près de l'entrée de l'église, contemplant les flammes vociférer dans la pénombre et détruire ce qui constituait son monde. Mais soudain, la voix chaleureuse de sa mère s'éleva du fond de son cœur, comme pour la réconforter.

Habitée par une résolution nouvelle, Aeris sentit le désespoir la quitter, s'évaporant au contact de ce feu neuf qui brûlait dans son cœur. Un feu chaleureux et familier, bien plus agréable que le brasier affamé et avide qui la dominait. La jeune fille se releva, la détermination flambant dans son regard ; la matéria serrée dans son poing brilla d'une lueur si forte qu'elle détourna les yeux et, accompagné d'un craquement qui résonna dans la nef comme le tonnerre, un cristal de glace jaillit du sol au cœur des flammes, le plus énorme qu'elle ait jamais produit, emplissant le chœur entier, engloutissant les flammes, s'élevant jusqu'au plafond sous ses yeux ébahis. Une vague de froid la submergea, la faisant reculer d'un pas et rentrer la tête dans les épaules.

En quelques secondes, le silence total avait envahi les lieux.

Les mains serrées contre son cœur, la jeune fille demeura figée au cœur de la nef, contemplant le cristal de glace qui se dressait, majestueux, là où le brasier se trouvait quelques secondes plus tôt, étincelant sous la lueur des quelques flammèches qui subsistaient. C'était elle qui avait fait ça ?

Le sort de glace prit bien vite fin avec sa concentration et elle observa le cristal se désagréger en un million d'éclats qui disparurent rapidement à leur tour, comme s'ils n'avaient jamais existé. Elle osa enfin s'approcher avec lenteur, frissonnant sous le souffle froid qui s'élevait encore du chœur, remplaçant la chaleur torride. Elle s'arrêta à la ligne inégale où le plancher laissait place à une épaisse couche de cendres, dans lesquelles subsistaient encore quelques morceaux de bois, et contempla la scène.

Les piliers et les murs les plus proches du brasier portaient des marques noires, tout le plancher du fond de l'église avait été réduit en cendres, mais, à part cela, l'église ne semblait pas avoir subi de dommage majeur et ne risquait pas de s'effondrer à tout moment. Son jardin en revanche... Là où s'épanouissait quelques heures plus tôt son champ de fleurs où elle avait mis tant de son être ne subsistait plus qu'une mare de cendres. Elle laissait ses yeux errer sur les cadavres de ses fleurs sans trop savoir que penser quand un cri s'éleva derrière elle, vers l'entrée de l'église.

Trois enfants, probablement alertés par la fumée, se tenaient devant la porte, regardant la scène avec des yeux écarquillés d'horreur. Aeris reconnut parmi eux la fillette qu'elle avait sauvée. Derrière eux suivirent quelques adultes, qui aussitôt tirèrent en arrière les enfants à la vue des vestiges de l'incendie.

Aeris leur offrit un pâle sourire.

« Ne vous inquiétez pas, j'ai réglé le problème. Il n'y a aucun danger. Ce n'était qu'un simple accident. »

Elle ne précisa pas qu'elle se doutait parfaitement de qui était derrière cet « accident ». Lissant ses cheveux ébouriffés pour tenter de donner une impression rassurante, elle s'avança vers eux :

« Vous pouvez rentrer chez vous. Je m'en occupe. »

Ses visiteurs ne parurent pas convaincus, regardant autour d'eux les yeux exorbités et la bouche entrouverte, comme s'ils venaient de découvrir la scène d'un meurtre. Ce n'était pas si éloigné de la réalité, se dit-elle, songeant à ses pauvres plantes.

« Mon dieu, murmura une femme, mais que s'est-il passé ici ?

-Vous n'êtes pas blessée ? s'enquit un homme qui s'avançait avec prudence comme s'il craignait de voir surgir un assassin de l'ombre d'un pilier.

-Non, répondit Aeris en levant sa matéria. Le feu s'est déclenché durant mon absence. Je l'ai éteint avec un sort de glace.

-Oh, quelle chance que vous passiez par là, soupira l'homme en hochant la tête. Vous euh... cette église n'est pas à vous, quand même ? »

Avant qu'elle ait pu répondre, la fillette le rejoignit en courant :

« C'est le jardin d'Aeris ! s'écria-t-elle avec passion, les larmes aux yeux. C'est là qu'elle cultive les fleurs qu'elle vend dans la ville. »

L'homme écarquilla les yeux.

« Vraiment ? Oh, je suis navré ! C'est vraiment... » Il lança un regard désolé vers l'énorme tâche noire au fond de la nef. « Quel désastre... Qu'est-ce que vous allez faire ? »

Que faire... Une bonne question. Mais l'espoir flambait dans son cœur.

« Je m'en occupe, répéta-t-elle en souriant. J'ai la situation sous contrôle. Et je vais m'assurer que cela ne se reproduise pas. »

Quand elle se tourna vers les vestiges de son jardin, cependant, quelques doutes percèrent sa détermination. L'immense tâche noire, mer de cendres, semblait la narguer et elle réalisa enfin l'ampleur du travail qui l'attendait.

« On va vous aider, madame Aeris ! »

Aeris se retourna vers la voix qui venait de s'élever. La fillette, toujours la même, s'était avancée vers elle et lui offrait un grand sourire où demeurait une once de timidité.

« Qu'est-ce que tu as dit ?

-On va vous aider, répéta-t-elle. Si on travaille tous ensemble, on pourra construire un jardin encore plus magnifique que le premier.

-Je vais vous aider moi aussi ! s'écria un petit garçon, rejoignant la fillette. Vous avez juste à nous montrer ce qu'il faut faire ! »

La femme qui avait parlé la première lui attrapa la main et le tira en arrière.

« Voyons, ne dis pas de bêtises. C'est le travail des adultes ! Il est tard, tu devrais être couché depuis longtemps...

-Ta mère a raison, tenta de le raisonner Aeris en souriant aimablement. Ne t'inquiète pas, je peux me débrouiller.

-Mais... !

-Cependant, le gamin a raison, intervint une femme qui venait d'arriver. On ne va pas vous laisser vous débrouiller, voyons. Surtout après tout ce que vous avez fait pour nous... »

Des murmures approbateurs s'élevèrent de la foule. Aeris cligna des yeux, perplexe, ne sachant comment réagir. Elle ne s'était pas attendue à cette proposition qui, elle devait l'avouer, tombait à pic.

Une main tira sur sa robe pour attirer son attention. La fillette la regardait d'un air suppliant.

« Madame, je peux vous aider un peu ? J'ai encore du temps avant de devoir rentrer chez moi, et j'aimerais bien faire quelque chose, même si ce n'est pas grand-chose... »

Aeris la considéra un instant, puis céda. La perspective de lui donner un coup de main semblait ravir la petite fille, alors pourquoi ne pas lui faire plaisir ?

« D'accord, mais je te préviens, ça va pas être du gâteau. Qu'est-ce que tu peux faire ? demanda-t-elle avec un sourire taquin.

-Euh... marmonna-t-elle en baissant les yeux, gênée. Je peux tout faire du moment que je sache comment...

-Je plaisantais ! fit Aeris en lui caressant les cheveux. Je vais pas te donner du travail dangereux, enfin ! Mais puisque tu insistes pour m'aider, si tes parents n'y voient pas d'inconvénient, j'accepte volontiers ton aide... Comment tu t'appelles ?

-Madeleine !

-Hé bien, Madeleine, tu vois cette salle là-bas ? Il doit y avoir un seau en fer et un vieux robinet. Tu crois que tu pourrais rapporter de l'eau ? »

Le visage de l'enfant s'illumina.

« Je m'en occupe ! » cria-t-elle avant de partir en courant.

Le petit garçon, de son côté, la suivit du regard, puis se tourna vers Aeris :

« Madame, est-ce que vous avez un deuxième seau ? »

Elle sourit, croisant le regard résigné de la mère de l'enfant.

« Je crois qu'il doit en avoir un ou deux autres dans la même salle », répondit-elle, le regardant aussitôt se lancer à la suite de la fillette.

Un des adultes prit aussitôt le relais.

« Et nous ? Vous ne nous avez pas dit ce que vous voulez qu'on fasse ! »

Et ce fut ainsi qu'Aeris se retrouva à distribuer des instructions à un groupe d'inconnus rassemblés pour une même cause, mus par la même détermination.

Ils commencèrent par éteindre les quelques flammèches qui subsistaient encore à travers la salle. Ensuite, ils entreprirent d'enlever les cendres sous son commandement. Malheureusement, ils ne possédaient qu'une seule pelle, celle qu'utilisait Aeris pour son jardinage, conservée dans une des salles annexes, et ils ne possédaient pas de sac pour disposer de la cendre. Il était tard, la nuit était tombée, et le manque de lumière ralentissait leur travail, aussi décidèrent-ils de rentrer chez eux pour la nuit et de revenir le lendemain pour continuer leur œuvre.

Le lendemain, la jeune fille eut la surprise de constater en arrivant sur les lieux qu'un véritable attroupement l'attendait, bien supérieur en nombre à celui de la veille. Apparemment, la nouvelle avait vite circulé et la moitié de la ville était désormais au courant que le précieux jardin de la fille aux fleurs avait été vandalisé.

Armés de lourdes pelles, ils ôtèrent la cendre et l'entassèrent dans de grand sacs qu'un volontaire se chargeait d'emmener hors de l'église. Cela leur prit une grande partie de la matinée, le soleil qui illuminait l'église, tombant du plafond au-dessus de leurs têtes, frappait fort, et la pelle pesait dans ses mains, la sueur coulait sur son front, mais l'effort chassait les troubles de son cœur et de son esprit. Elle se sentait légère, transportée par la bonne humeur qui régnait sur le chantier. Des rires s'élevaient régulièrement, des enfants venaient jouer près d'eux, contribuant au chantier à leur manière en ôtant des poignées de cendres avec de petites pelles ou en ramassant les débris de plancher, et quelques volontaires, qui ne se connaissaient pas avant ce matin, bavardaient gaiement. Un ouvrier vint même lui annoncer, non sans fierté, qu'il avait débarrassé les salles annexes de leurs gravats et qu'il allait vérifier l'état des murs et de la charpente, promettant de demander l'aide de ses collègues pour des réparations si des parties menaçaient de s'effondrer. Elle se répandit en remerciements, qu'il repoussa avec un sourire gêné, affirmant qu'il ne faisait que son travail, qui ne pourrait jamais rembourser la dette que ce monde avait envers elle.

Au fur et à mesure que la matinée s'écoulait, d'autres curieux arrivèrent sur les lieux. Certains se décidèrent à participer, venant enrichir le groupe des travailleurs, et d'autres venaient seulement observer la scène.

« Alors c'est ici qu'elle cultivait ses fleurs... Quel dommage », murmuraient les gens, observant le désastre avec sympathie.

Vers midi, quelques âmes charitables vinrent apporter aux travailleurs moulus de courbatures de l'eau et des sandwiches. S'essuyant le front, Aeris posa sa pelle et contempla leur œuvre avec satisfaction : il n'y avait presque plus de cendre, et on avait apporté des sacs remplis de terre pour combler le trou.

Un travailleur ruisselant de sueur vint lui apporter une bouteille d'eau, dont elle avala une goulée avec soulagement.

« Est-ce que vous comptez refaire le plancher ? demanda-t-il. J'ai des amis menuisiers que je peux contacter... »

Aeris secoua la tête et écarta ses bras comme pour embrasser le trou béant, un grand sourire satisfait aux lèvres.

« Merci, mais non. Nous allons laisser le terrain comme tel, et mettre de la terre. J'ai décidé qu'on aura un champ encore plus grand que le premier ! »

Ce fut alors qu'elle aperçut la silhouette, grande, maigre et vêtue de noir, dans la pénombre des bas-côtés. Elle aurait juré qu'il avait les yeux tournés vers elle. Son visage ne laissant paraître aucune surprise, Aeris salua l'ouvrier et s'éloigna du chantier où les volontaires prenaient une pause, occupés à pique-niquer sur les vestiges du plancher tout en bavardant gaiement. Le temps qu'elle traverse la nef, l'autre avait disparu. Le regard curieux, elle contourna le pilier pour ne découvrir que l'allée sombre qui longeait le mur de l'église.

« Tu me cherches ? » demanda une voix plaisante dans son dos.

Elle ne pouvait pas dire qu'elle ne s'y était pas attendue, et elle se retourna lentement avec un regard calme. Axel était adossé nonchalamment au pilier, les bras croisés, la regardant amicalement comme s'il venait rendre visite à une amie, mais elle ne se laissa pas duper : au fond de ses iris verts scintillait une lueur maligne.

Elle avait parfaitement conscience qu'ils se trouvaient dans un des coins les plus isolés de la nef, à l'abri du regard des travailleurs qui parlaient trop fort pour les entendre. Mais étrangement, elle ne ressentait pas de peur, seulement une forte confiance en elle.

« On peut dire ça, acquiesça-t-elle. Ou plutôt, je savais que tu reviendrais me voir. »

Elle avait renoncé à le vouvoyer. Après tout, il n'en faisait pas autant pour elle. Il lui adressa un sourire qu'elle sut lire comme moqueur.

« Je t'ai dit que j'aimerais parler de nouveau avec toi, tu te souviens ?

-Je sais que tu es le responsable, annonça-t-elle d'une voix calme en ignorant son ton sarcastique. C'est toi qui a détruit mes fleurs. »

Il parut surpris de l'entendre aller d'emblée droit au but. Une lueur calculatrice trouva son chemin dans ses yeux, mais il ne changea pas de ton quand il répliqua :

« Tu sembles bien sûre... Comment peux-tu être certaine que tes accusations sont fondées ?

-Je ne suis pas naïve, rétorqua-t-elle. J'étais sur mes gardes depuis le début. J'ai senti les Ténèbres qui t'habitaient, je savais que tu me mentais. Tu n'étais pas venu me remercier, seulement venu détruire.

-Un point pour toi, je t'ai peut-être sous-estimée, murmura Axel sans détacher son regard du sien. Mais tu n'as pas tout à fait raison : je ne suis pas un être des Ténèbres.

-Les Ténèbres ne sont-elles pas l'absence de lumière ?

-Pas tout à fait. »

Il ne fit pas mine de s'expliquer et Aeris décida de l'ignorer pour retourner au sujet le plus préoccupant.

« Ça ne marchera pas, dit-elle d'un ton ferme, sans détourner le regard des iris verts. Ton plan ne marchera pas, Axel. Je n'abandonnerai pas. Je vais reconstruire ce monde et sauver Cloud. »

Son sourire fléchit imperceptiblement mais ni sa posture décontractée, ni son regard perçant, ni sa voix faussement aimable ne montra un quelconque trouble.

« J'espérais que tu cèdes aux ténèbres de ton cœur, dit-il d'un ton badin. Mais tu es plus résistante que je pensais. Es-tu sûre que ça en vaut la peine ? Quelle plaie... »

Aeris ne se laissa pas démonter et risqua même un léger sourire confiant. Si les choses tournaient mal, et elle était certaine qu'il n'en serait rien, elle avait toujours sa matéria de glace, pour lui qui aimait tant le feu, et pouvait espérer le distraire le temps de fuir. En dépit de sa détermination, elle ignorait la force de son opposant et était persuadée qu'il serait mortel de le sous-estimer.

« Je vais te sauver toi aussi », dit-elle, le regard dur.

Cette fois, Axel ne parvint pas à cacher sa surprise assez vite : son sourire s'évanouit et il tourna des yeux inexpressifs vers elle, les épaules tendues. Elle enchaîna :

« Je ne sais pas ce que tu es, mais je sens ce trou noir dans ton cœur. Alors, je te sauverai, toi aussi. Tu m'as acheté une fleur après tout, tu te souviens ? »

Axel ne répondit pas tout de suite ; les yeux baissés, il haussa vaguement les épaules, la voûte du bas-côté jetant une ombre sur son visage qui dissimulait son expression.

« C'est impossible, lui assura-t-il enfin dans un marmonnement. Tu perds ton temps. Tu n'es qu'une gamine. Tu ne peux rien pour nous.

-Je peux toujours essayer », répliqua la jeune fille qui était demeurée imperturbable. Une idée lui vint en tête et, repoussant la voix intérieure qui lui reprochait son manque de prudence, elle lui décocha un sourire de défi. « C'est un challenge. On verra qui de nous deux réussira le premier. »

Axel la considéra de longues secondes, puis son sourire retors revint lentement sur ses lèvres.

« Je ne comprends pas ton obstination, mais pourquoi pas ? J'accepte ce... challenge. Mais ne te fais pas trop d'illusions. »

Aeris claqua des mains, ravie. Elle savait qu'Axel la prenait sans doute pour une gamine insouciante et naïve, mais il ne pouvait pas voir la détermination qui enflammait son cœur.

« C'est décidé, alors ! »


Malgré les menaces d'Axel, la restauration du jardin se poursuivit dans la joie et la bonne humeur. Il fut livré gratuitement de la terre, don de plusieurs habitants qui s'étaient réunis pour aider la jeune fille et avaient pris soin de choisir la meilleure qualité, refusant tout payement de sa part. Certains s'inquiétèrent pour les graines à utiliser : fort heureusement, la jeune fille en avait conservées dans un vieux pot dans sa chambre et elle autorisa les enfants à l'aider à les planter, pour leur plus grande joie. La rue de l'église, d'ordinaire abandonnée, était vite devenue très fréquentée par des curieux venus de toute la ville, parfois des gens qu'elle reconnaissait pour les avoir aidés dans le passé. Elle ne vit cependant ni Tifa ni Cloud.

Les enfants, Madeleine la première, avaient apparemment décidé de monter la garde devant son jardin neuf à tour de rôle, pour éviter que la tragédie ne se répète. Elle dut y mettre un terme ; elle n'avait pas la moindre idée de jusqu'à où Axel était capable d'aller, et elle se refusait à les mettre en danger. Elle ne put cependant pas les empêcher de venir surveiller son jardin quand elle était absente, ce qui l'inquiétait davantage à chaque fois qu'elle en retrouvait un endormi sur le plancher, ou jouant innocemment dans la nef.

Curieusement, Axel ne semblait pas avoir décidé de s'en prendre directement à son jardin, comme la première fois. Sans doute s'était-il prêté au jeu et avait-il décidé de se divertir. Les seaux commencèrent par disparaître mystérieusement ; elle n'avait aucune preuve qu'il s'agissait de lui, mais elle ne voyait pas qui d'autre aurait intérêt à les prendre. Elle n'en fut pas contrariée : une demi-douzaine de concitoyens se proposèrent aussitôt pour lui offrir les leurs. Le second jour, cependant, elle eut droit à une stratégie plus agressive : en arrivant sur les lieux au matin, elle retrouva les derniers sacs de cendres demeurés près du chantier éventrés, la cendre se déversant par les longues déchirures et se mêlant à la terre. Sans se décourager, et aussitôt aidée par quelques volontaires, elle retira la terre souillée et un vieil homme lui promit que son fils leur en apporterait de la neuve le lendemain.

Le troisième jour, le petit chariot rempli de terre que venait leur apporter ledit fils subit des dommages inexplicables. Alors qu'il arrivait en vue de l'église, les roues avants se brisèrent en mille éclats comme percutées par un projectile violent, et le véhicule se renversa, déversant la terre sur le sol.

« Vous n'avez pas de chance en ce moment, plaisanta amèrement l'homme en contemplant avec mécontentement son chariot inutilisable. On dirait presque que quelqu'un vous en veut. »

Aeris avait compris qu'Axel s'amusait, et elle commençait à bouillir d'exaspération quand ils furent contraints d'employer des seaux et une dizaine d'aller-retours pour apporter la terre à l'église. En quittant l'église après le sixième, elle surprit Axel, à moitié dissimulé derrière les ruines d'une cabane voisine, regardant la scène, les yeux pétillants. Ce fut à cet instant qu'elle perdit patience et lui envoya de plein fouet un sort de glace qui le fit instantanément déguerpir.

Finalement, le jardin fut prêt, une mare de terre meuble fraîchement arrosée dont les fleurs ne demandaient plus qu'à pousser. Elle se sentit très satisfaite, comme venant d'accomplir une grande victoire, et elle remercia les volontaires pour leur soutien avec un large sourire bien qu'elle avait parfaitement conscience que rien n'empêcherait Axel de venir à nouveau détruire son œuvre. Elle prit ensuite le chemin du retour, moulue de courbatures, les mains terreuses et la robe maculée de traces brunes.

Aeris suivit le chemin de sa maison d'une démarche fragile. Exténuée, elle voyait à peine où elle mettait les pieds, le soleil ayant disparu à l'horizon. Elle sentit le téléphone peser dans sa poche, éternellement silencieux : Tifa ne l'avait pas rappelée et elle ne savait si c'était une bonne chose ou non. D'un côté, rien ne devait être arrivé à Cloud – Tifa l'aurait immédiatement contactée –. D'un autre côté, ce silence qui s'éternisait la mettait sur les nerfs. L'esprit embrumé par la fatigue, la joie de sa petite victoire et les inquiétudes qui réémergeaient, elle poussa la porte de sa maison, et fit aussitôt un pas en arrière.

Elle aurait dû s'y attendre, songea-t-elle avec une grimace. Dans la salle principale, Axel, toujours vêtu de son habituel manteau noir, était attablé avec Elmyra autour d'un thé. Ils se tournèrent vers elle dès qu'ils entendirent la porte.

Aeris se figea. Ses yeux passèrent alternativement du visage légèrement inquiet de sa mère, au sourire de renard d'Axel, et aux tasses fumantes entre leurs doigts.

« Ah, Aeris, te voilà ! l'accueillit sa mère qui ne semblait pas remarquer son trouble. Ton ami t'attendait. Je lui ai dit que tu rentrais parfois très tard, mais il a insisté que c'était urgent. Et... Aeris ? Tu vas bien ? »

Cette dernière eut une nouvelle grimace puis se maîtrisa.

« Oui, oui, je suis juste fatiguée. J'arrive. »

Consciente du regard inquisiteur d'Axel qui suivait tous ses faits et gestes, elle referma la porte derrière elle et s'avança jusqu'à la table, essuyant adroitement ses mains sur sa robe, ignorant le regard désapprobateur de sa mère. Elle se planta devant Axel, sourire aux lèvres mais yeux sévères.

« Alors ? Qu'est-ce que tu voulais me dire ? » demanda-t-elle d'une voix ferme.

Il leva les mains devant lui, comme s'il tentait de calmer un animal en furie, alors même qu'Aeris n'avait pas manifesté la moindre colère.

« H-Hé, ne t'énerve pas ! J'étais juste venu m'excuser pour l'autre fois », répliqua-t-il d'un air innocent.

Elle lui jeta un regard soupçonneux. Il ne semblait pas abriter d'intention hostile, mais elle ne se laissait pas tromper par l'expression humble et penaud qu'il arborait soudain.

« Ah, je m'excuse pour la dernière fois, dit-il soudain en abaissant les yeux, l'air contrit. C'était... insensible de ma part. J'avais oublié à quel point tu tenais à tes fleurs. J'ai dû te causer beaucoup de soucis. »

Etait-il venu pour la narguer ?De plus en plus soupçonneuse, Aeris le dévisagea avec insistance, sourcils froncés, mais elle ne parvint pas à deviner ses pensées.

« A quoi est-ce que tu joues ? » hésita-t-elle.

Axel ne fit pas mine de l'avoir entendue et continua son monologue :

« Mais tu sais, j'étais sincère la dernière fois ! Si tu le désires, je pourrais t'acheter un nouveau jardin, encore plus grand et magnifique que le premier ! »

Oui, il était vraiment venu la narguer. Elle leva les yeux au ciel. Ces paroles soignées et grandioses, qu'elle était certaine qu'il avait piquées dans un quelconque livre romantique, ne lui allaient pas.

« Axel, si tu es juste venu remuer le couteau dans la plaie, tu peux repartir. »

Il perdit aussitôt son air éploré et lui décocha un sourire narquois.

« Non, c'est bon. »

Les yeux d'Elmyra passaient de l'un à l'autre.

« Vous, euh, vous voulez que je vous laisse ? » demanda-t-elle d'un ton aimable, l'air de ne pas savoir où se mettre.

Axel se tourna aussitôt vers elle comme pour la rassurer.

« Ne vous inquiétez pas, madame. En réalité, nous aurons bien besoin de vos conseils. N'est-ce pas, Aeris ? »

Celle-ci croisa les bras en réprimant un soupir. A quoi jouait-il ? Elmyra, qui était sur le point de se lever, se renfonça dans son siège.

« Vous ne vous êtes pas disputés, au moins ? demanda-t-elle en les dévisageant à tour de rôle, mains croisées devant elle.

-Non, répliqua Aeris.

-En réalité, j'ai bien peur que oui, rétorqua aussitôt Axel sur le ton de la confession, se grattant la nuque d'un air désolé. Mais j'espère qu'avec votre aide on viendra à bout de tous ces malentendus.

-Très bien, alors... commença Elmyra qui semblait un peu perdue, quoique moins que sa fille et disposée à aider. Axel, si je puis me permettre, quelle est votre relation ?

-Ahh... » A nouveau il se grattait la nuque en feignant l'embarras et Aeris redoutait déjà ce qu'il allait dire. Elle songea qu'elle aurait dû le faire taire dès le début. « Aeris et moi on se connaît depuis longtemps... même si on s'était perdu de vue depuis quelques années. Mais le lien entre nous est resté très fort, n'est-ce pas, Aer ? »

Aer ? C'était tout ce qu'il avait trouvé comme surnom ? Elle se prit la tête entre les mains puis leva un doigt menaçant vers le visage d'Axel.

« Ok, stop, c'est bon ! Tu n'as pas intérêt à oser ! »

Il lui retourna un regard innocent démenti par le sourire sarcastique au coin des lèvres.

« Oser quoi ?

-Si je comprends bien, Aeris, commença Elmyra, le regard pétillant, c'est ton petit ami ?

-Maman, non ! »

Malgré ses efforts pour exprimer son exaspération, elle ne put empêcher un petit sourire d'apparaître sur ses lèvres, se sentant malgré elle amusée par la situation. Elle s'efforça de reprendre son sérieux.

« J'espère que tu as de bonnes explications », lança-t-elle à Axel, mains sur les hanches.

Il lui adressa un clin d'œil.

« T'inquiète, j'en ai de meilleures que tu ne le crois, dit-il avant de se tourner vers Elmyra qui patientait. Mme Gainsborough, Aeris et moi avons eu une discussion... tendue l'autre jour après ce qui est arrivé à son jardin. J'étais venu m'excuser et essayer de trouver un compromis.

-Son jardin ? De quoi parlez-vous ? » répondit Elmyra, surprise par les paroles de son interlocuteur et le regard alarmé de sa fille.

Axel plissa le front, mimant une face soucieuse.

« Vous voulez dire que vous ignoriez qu'Aeris tenait un jardin dans une vieille église abandonnée, à quelques rues de là ?

-J'étais vaguement au courant, oui, dit Elmyra après un rapide coup d'œil vers Aeris. Pourquoi ? Que s'est-il passé ? »

Quelque chose brilla dans le regard d'Axel quand il se pencha vers elle et baissa la voix, comme pour une révélation bouleversante.

« Madame, est-ce que votre fille a des ennemis ? Elle m'a répondu que non, mais après ce qu'il s'est passé...

-Non, pas que je sache, répliqua aussitôt Elmyra, qui commençait à s'agiter. Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ?

-Vous... n'avez pas entendu parler de l'incendie qui a ravagé le jardin, il y a quelques jours ? »

Aïe. Aeris commença à comprendre le plan d'Axel quand sa mère se redressa soudainement et tourna des yeux horrifiés vers elle.

« Un incendie ? Tu ne m'en avais pas parlé !

-Ne t'inquiète pas, je vais bien ! s'empressa-t-elle de lui assurer en décochant un regard noir à Axel qui avait l'air très content de lui. Je n'y étais pas quand l'incendie s'est déclaré et je l'ai éteint tout de suite avec un sort de glace. J'ai reçu de l'aide pour les réparations, tout est rentré dans l'ordre ! Et j'ai une petite idée du responsable... » marmonna-t-elle avec un regard en coin vers Axel.

Hors de question qu'elle soit la seule à être mise dans l'embarras.

Sa mère, elle s'en était doutée, semblait loin d'être convaincue, bien au contraire, et, avec un nouveau sourire rusé dans sa direction, Axel décida d'en remettre une couche :

« Je n'en suis pas aussi sûr, renchérit-il. L'église est vieille et j'ai peur que le feu n'en ait affaibli la structure, et il y a toujours le risque que le responsable revienne terminer ce qu'il a commencé, mais elle ne veut pas m'écouter ! On s'est disputés à ce propos il y a deux jours, mais... »

Il secoua la tête, l'air navré. Elmyra laissa échapper une exclamation horrifiée et ouvrit la bouche, mais Aeris ne lui en laissa pas le temps :

« Écoute, on en parle tout à l'heure, d'accord ? la coupa-t-elle avec une impolitesse qui lui était inconnue. J'ai quelque chose à régler d'abord. »

Aussitôt dit, elle empoigna Axel et le tira vers la porte. Curieusement, il se laissa faire, la suivant mollement avec un grand sourire énervant, ayant accompli son œuvre. Elmyra ne fit pas mine de les retenir.

Elle referma la porte sur la chaleur et la lumière de son foyer avant de se tourner vers Axel, qui s'était nonchalamment adossé contre le mur, bras croisés, ses yeux verts transperçant son âme dans le silence de la nuit. Aeris était patiente, mais Axel avait dépassé une borne.

« A quoi tu joues, Axel ? » siffla-t-elle sans se soucier d'être entendue par un promeneur nocturne.

Il haussa les sourcils sans se départir de son rictus.

« J'avertis une pauvre mère des dangers permanents dans lesquels se fourre sa fille pardi ! Je ne fais que rendre service...

-Non, tu es venu parce que... parce que tu espères que ma mère m'empêchera d'y retourner pour éviter qu'il m'arrive malheur ? devina Aeris, incrédule. Ça ne marchera pas, tu sais ? »

Ce ne devait pas être l'unique raison. En vérité, quand elle tenta de comprendre pourquoi elle était aussi troublée, il lui vint à l'esprit que la présence d'Axel dans sa maison était porteuse d'une menace sous-jacente, et très probablement volontaire : c'était comme s'il lui montrait sans le dire qu'il savait où elle habitait, où sa famille vivait. Combien savait-il d'elle ?

Elle lui adressa un regard sombre auquel il ne répondit que par des yeux brillants de triomphe.

« Laisse ma famille en paix, et ne remets plus les pieds ici, tu m'entends ?! »

Avant qu'il ait pu répondre, elle poussa le battant et s'engouffra à l'intérieur, claquant la porte derrière elle avec sécheresse, la verrouillant à double tour. Il ne tenta pas de la suivre et elle fut soulagée, quand elle jeta un regard par la fenêtre, de constater que la ruelle était déserte.

Elle se retourna alors vers sa mère, qui avait profité de son absence pour débarrasser la table et se tenait désormais à côté de la porte de la cuisine, la dévisageant calmement, trahie par la lueur inquiète de son regard. D'une main nerveuse, Aeris ramena ses mèches de cheveux derrière ses oreilles et tenta un sourire faux que sa mère ne lui retourna pas.

« Ce qu'il a dit... c'est vrai, n'est-ce pas ? demanda-t-elle d'une voix basse.

-C'est vrai, répondit Aeris en hochant la tête. Mais...

-Aeris, j'espère que tu ne te mets pas en danger... ? Tu sais bien que ces vieux bâtiments ne sont pas sûrs, non ? Je te l'ai déjà dit...

-Je sais, répliqua-t-elle rapidement, mais ne t'inquiète pas, tout est réglé je t'assure ! Un ouvrier de la ville a même offert de jeter un œil au bâtiment pour s'assurer qu'il ne risquait pas de s'effondrer, et il a promis de s'occuper des réparations en cas de...

-Je n'en ai pas entendu parler », la coupa Elmyra d'une voix un peu froide.

Aeris ne sut que répondre pendant une fraction de seconde, pas vraiment sûre de savoir de quoi elle parlait.

« Je ne mens pas, je te le jure ! lui assura-t-elle. Je peux même donner son nom si tu veux..

-Je parlais de l'incendie de ton église. »

Aeris s'interrompit et Elmyra soupira après quelques secondes de silence.

« Tu ne me dis jamais rien, Aeris. Ces derniers temps, tu... Tu es de plus en plus souvent absente, parfois tard le soir, la nuit, malgré tous mes avertissements. On ne se parle plus beaucoup, et...

-Je sais mais tu n'as pas à t'inquiéter ! répéta-t-elle avec un sourire vacillant. Je peux me débrouiller, je suis une adulte...

-Je sais ! Mais comment je pourrais savoir que tu ne risques rien ? Tu ne me dis jamais rien ! »

Aeris la dévisagea avec de grands yeux. Elmyra elle-même semblait surprise de son accès de colère. De toute sa vie, Aeris ne l'avait jamais vue autant énervée, même quand elle faisait des bêtises quand elle était plus jeune.

A bout de souffle, Elmyra se détourna. Elle avait l'air honteuse de s'être laissée emporter.

« Excuse-moi, dit-elle finalement. Je...

-Non, la coupa Aeris d'une voix si basse que c'était presque un murmure. C'est moi qui suis désolée. Tu as raison, tu sais ? Ça fait longtemps qu'on n'a pas eu une vraie conversation. En fait, ce soir, c'est la première fois depuis longtemps qu'on a vraiment parlé, je crois. »

Elmyra la regarda à nouveau en se mordant la lèvre.

« Aeris...

-Je suis désolée, répéta-t-elle. J'étais... très préoccupée ces derniers temps. Mais... »

Avec un soupir, sa mère ouvrit grand les bras et Aeris s'y réfugia aussitôt, sans se soucier de paraître enfantine. Elle enfouit son visage dans le tissu de la robe d'Elmyra, sentant quelques larmes émerger au coin de ses yeux.

« Aeris, tu sais que si tu as besoin de parler, je suis là, non ? Tu peux tout me dire ? Je suis ta mère, rappelle-toi, dit Elmyra d'une voix rassurante en lui tapotant le dos.

-Pardon, maman, souffla la jeune fille en laissant un hoquet lui échapper. Cloud a des ennuis, tu sais ? Et je ne sais pas si... »

Un sanglot coupa ses paroles et elle ferma les yeux.

« Aeris, je te promets de t'écouter, mais d'abord, je tiens à te rappeler que je veux seulement que tu sois heureuse et en sécurité. D'accord ? Je ne veux pas... je ne veux pas que ce qui est arrivé à ton père se reproduise. »

Elle ne parlait pas de son père biologique, mais de son mari décédé qu'Aeris n'avait pas connu : il avait déjà disparu quand Elmyra l'avait prise sous son aile. Peu de temps après son arrivée, Aeris avait senti son âme et elle avait ainsi compris qu'il avait disparu dans les Ténèbres, pour le plus grand désespoir d'Elmyra. Parfois elle se disait que si Elmyra n'avait pas décidé de s'occuper d'elle, elle aurait sans doute elle aussi succombé aux ténèbres de son cœur.

« Je ne disparaîtrai pas, murmura-t-elle dans l'épaule de sa mère. Je te le promets. Je me suis souvenue de ma mère il y a quelques jours : elle m'avait toujours dit de ne pas perdre espoir. Tu te souviens ? Je te l'avais dit quand tu as appris que papa était mort. »


Comme elle l'avait prédit, le plan d'Axel échoua une seconde fois : elle parvint à apaiser les inquiétudes de sa mère, qui ne songea pas à lui interdire de se rendre à son jardin. Mieux, il avait permis de déboucher sur la discussion dont elles avaient tant besoin, et pour la première fois depuis des années, Aeris avait trouvé l'occasion de confier ses troubles à une personne chère. Il n'y avait pas eu d'autre coup portée contre son sanctuaire, et les premières tiges émergeaient déjà, pointant à travers la terre. Fidèle à sa promesse, l'ouvrier était revenu examiner l'église et l'avait déclarée utilisable, même s'il avait amené quelques-uns de ses collègues pour restaurer le haut des murs des salles annexes, qui présentaient des faiblesses. Il refusa tout payement malgré son insistance, déclarant qu'après tout ce qu'elle avait fait pour ce monde, ce n'était que maigre rétribution.

Ce fut donc le cœur léger qu'elle aborda les jours suivants.

Elle ne revit Axel que cinq jours après leur précédente rencontre, cinq jours qui se déroulèrent sans encombre. Elle s'était rendue au bar de Tifa – qui faisait aussi office d'auberge ! – dans l'espoir de parler à cette dernière, peine perdue : Barret lui avait annoncé qu'il ne l'avait pas vue depuis deux semaines. Déçue, elle quittait les lieux quand elle se figea en découvrant qui se tenait de l'autre côté de la rue, lui tournant le dos, accoudé à la balustrade de vieilles pierres : la rue grimpait le versant de la colline rocheuse surplombée par la forteresse vide, et de leur position, ils avaient une vue magnifique sur la cité qui s'étendait à leurs pieds jusque dans le lointain, que le ciel crépusculaire peignait de douces couleurs.

Aeris considéra son profil sans bouger, plongée dans ses pensées. Elle ignorait toujours qui il était et ce qu'il voulait. Peut-être était-ce l'heure de le découvrir ? Elle s'avança lentement en le contournant pour le rejoindre à la balustrade. Il ne réagit pas à sa présence, plongé dans la contemplation de la cité en contrebas, une lueur dans les yeux... était-ce de la nostalgie ?

« Belle vue », commenta-t-il d'une voix atone.

Elle suivit son regard. La cité en ruine était vraiment magnifique ce soir-là, bercée dans le crépuscule multicolore. Les sons de la ville remontaient jusqu'à eux, révélant une activité trahissant son image de monde à l'agonie, et un vent frais leur apportait une odeur de nourriture.

« Oui, répliqua-t-elle d'un ton léger. Ce serait dommage que ce paysage vienne à disparaître. »

Comme il ne répondait pas à sa pique, elle enchaîna :

« Pourquoi tiens-tu à ce point à t'en prendre à moi et à mes fleurs ? Je t'en avais vendue une, tu te souviens ? Elle t'a pas plu à ce point ? »

Il esquissa un sourire vide, dénué de joie, comme un réflexe machinal.

« Tu te méprends. J'ai rien contre toi, moi, soupira-t-il en s'étirant paresseusement. Mais les ordres sont les ordres.

-Les ordres ? répéta-t-elle, intriguée.

-Hé oui, directement émis par les supérieurs de notre organisation.

-Une... organisation ? Vous êtes donc plusieurs ? »

Elle ne savait trop si elle devait s'en réjouir. D'un côté, Axel n'était pas un serviteur des Ténèbres agissant seul, mû par ses seuls instincts et les ténèbres de son cœur, et un groupe hiérarchisé lui donnait l'idée d'un groupe avec qui on pouvait discuter, mais d'un autre côté, cela signifiait que ses ennemis, qu'elle n'avait jamais désirés, étaient plus nombreux et avaient plus de ressources que prévu.

« Bah c'est le principe d'une organisation. Les choses seraient plus simples si l'Organisation était moi seul, c'est vrai.

-Mais, dans quel but ? demanda-t-elle sans prêter attention à sa plaisanterie. Je n'ai rien à voir avec vous, je n'ai jamais entendu parler de cette organisation...

-Tu empêches le monde de sombrer dans les Ténèbres, répliqua-t-il avec lassitude. Je pensais que tu avais compris. Nous voulons que ce monde sombre. Et tu fais obstacle.

-Mais pourquoi ? » insista-t-elle.

Une pensée désagréable lui traversa l'esprit : était-ce cette organisation qui était responsable de la tragédie ayant frappé ce monde, des années plus tôt ?

« ...Est-ce que vous travaillez pour Ansem ? » marmonna Aeris, fronçant les sourcils.

Elle le vit du coin de l'œil tourner abruptement la tête vers elle, comme si sa réponse était inattendue.

« C'est un secret », répondit-il d'un ton sans réplique.

Elle soupira et s'avoua vaincue pour cette fois. Il ne lui dirait rien.

« Est-ce que tu habites au Jardin Radieux ? » demanda-t-elle soudain, ce qui lui valut un nouveau regard surpris. Sans doute s'était-il figuré qu'elle s'acharnerait.

« Tu es bien curieuse, répliqua-t-il d'un ton taquin. Pourquoi tu veux savoir ça ? »

Elle haussa les épaules.

« Tu connais ma propre adresse. Ce n'est que justice que je connaisse la tienne.

-Non, dit finalement Axel. Mais j'y ai habité... quand j'étais plus jeune. Avant la tragédie. »

Aeris esquissa un sourire. Elle l'aurait parié, grâce à son regard quand elle l'avait rejoint.

« C'était il y a presque dix ans... C'est bon de revenir chez soi après tout ce temps ?demanda-t-elle poliment.

-Difficile à dire, murmura-t-il après un instant de silence, si bas qu'il avait sans doute voulu se parler à lui-même. Je ne peux rien ressentir.

-Et ta famille ? Tu as de la famille ici ? »

Seule une grimace lui répondit.

Le soleil avait presque disparu à l'horizon et l'ombre recouvrait peu à peu la ville en contrebas, où s'allumaient les premières lueurs aux fenêtres des bâtisses. Les sons de la nuit naissaient dans l'air frais. Peut-être devrait-elle rentrer chez elle. Elle avait une petite trotte à faire et ne voulait pas trop inquiéter sa mère. Mais ni elle ni Axel ne fit mine de bouger. Elle lui lança un regard en coin : avait-il un endroit où rentrer ?

Elle ne le comprenait pas : il pouvait se montrer sûr de lui, sarcastique et nonchalant, et, cinq minutes plus tard, songeur et mélancolique. Elle ne savait même pas pourquoi il était venu la voir ce soir-là. Sans doute lui-même n'en avait-il aucune idée.

« Tu avais raison, dit-elle soudain, attirant de nouveau son regard sur elle. Quand tu disais que j'avais pris sur mes épaules le poids du salut du monde entier. Et que j'en avais négligé mes propres souffrances.

-Je te l'avais dit, non ? sourit Axel avec un geste de la main. Alors, charmée par ma clairvoyance ? »

Elle laissa échapper un petit rire puis redevint sérieuse. Axel n'avait pas la moindre idée de combien il l'avait aidée.

« Mais je vais changer maintenant. J'ai des amis sur lesquels je peux compter : je serai là pour eux, et ils seront là pour moi.

-Ah, oui, les amis que tu cherches partout depuis deux semaines, ironisa-t-il et elle réprima un soupir irrité.

-Tu n'as pas d'ami ? demanda-t-elle en le dévisageant avec intérêt.

-Bah, ce n'est pas si grave, tu sais ? On est parfois mieux sans un bagage émotionnel de ce genre... »

Les amis étaient un bagage, pour lui ? Aeris fronça les sourcils devant cette vision pessimiste, se demandant comment il avait pu en arriver à penser ainsi.

« Ne me dis pas que tu n'as pas d'être cher dans ta vie ou de personne qui t'aime ? » insista-t-elle sans se préoccuper de paraître niaise.

Il ricana sans y mettre de joie.

« C'est impossible pour moi, ça, petite », répliqua-t-il d'un ton blasé, mais elle y décela une note de jalousie.

Aeris se rappela le trou noir qu'elle avait senti à la place de son cœur et son estomac se noua. Une vague de pitié lui serra la gorge et elle lui adressa un regard dans lequel elle mit toute la sympathie qu'elle ressentait, mais il se contenta de balayer l'air d'une main, repoussant sa pitié comme il le ferait avec un insecte gênant.

« Ne me regarde pas comme ça. Mon sort n'est pas aussi horrible qu'il paraît. Après tout, tu es un peu comme moi, non ? Toi non plus, tu n'as pas... comment tu dis... « d'être cher dans ta vie ou de personne qui t'aime », acheva-t-il en mimant sa voix.

-De quoi tu parles ? se défendit-elle. Bien sûr que si ! J'ai ma mère, et Tifa et Cloud... »

Sa voix s'éteignit et elle comprit à son regard qu'il avait fait mouche. Un peu irritée, elle s'agita sur place et serra la balustrade entre ses mains.

« Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? s'enquit-elle. Tu... as un endroit où dormir, non ?

-Quoi, tu veux m'inviter chez toi ? s'exclama Axel, son entrain retrouvé, lui adressant un rictus quand elle leva les yeux au ciel. Je ne sais pas trop. Je ne peux pas rentrer pour le moment, alors... je vais aller trouver un endroit où acheter à manger.

-Le traiteur devant la place de la bibliothèque sert des plats délicieux et très peu chers, indiqua Aeris, décidée à se montrer bénévolente.

-Hein, il est toujours là celui-là ? D'habitude, c'est les endroits de meilleure qualité comme ça qui disparaissent en premier.

-Alors bon appétit, dit-elle en reculant d'un pas. Et ne fais rien de louche.

-Tu t'en vas déjà ? lui lança-t-il, l'air désappointé. Et on commençait à bien s'entendre ! »

Il faisait sombre désormais et ses yeux verts brillaient dans la pénombre, dans laquelle il se fondait aisément grâce à son manteau, lui donnant un aspect lugubre et menaçant. Elle se détourna, sentant dans sa poche le poids rassurant de sa matéria de glace.

« On se reverra, dit-elle d'un ton ferme.

-Ouais... tu peux compter sur ça. »

Axel la regarda descendre la rue et disparaître entre les passants. Sa main jouait avec sa fleur dans sa poche, celle qu'il avait achetée des jours auparavant, qu'il avait séchée d'un sort pour la conserver.

Aeris était mignonne, il devait l'avouer. Et plus intelligente qu'on ne pourrait le penser, mais aussi dotée d'une légèreté d'âme et d'un sens de l'humour qui lui allaient à ravir. Elle était le genre de fille avec qui il aurait aimé flirter, quand il était encore humain.

Mais le challenge devait continuer. Un sourire sombre effleura ses lèvres alors que son prochain plan se déroulait dans sa tête.


Le lendemain, Aeris put constater avec satisfaction que les jeunes pousses s'étaient multipliées, perçant avec détermination à travers la terre meuble, attirées par la lumière qui pleuvait du trou dans la charpente. Les deux enfants alors présents, Madeleine et le garçon qui l'avait accompagnée la première fois, poussaient des cris surexcités, ne cessant de la bombarder de questions, insistant pour savoir quand les premières fleurs apparaîtront. Ils arrosèrent ensemble le jardin, puis Aeris proposa de les emmener dans un café de sa connaissance, pour un goûter bien mérité, ce qui leur tira des exclamations ravies.

Aeris ferma la lourde porte de l'église derrière elle et prit la main de Madeleine dans sa main gauche, celle du garçon, qui s'appelait Vivien selon la petite fille, dans sa main droite, leur adressa un sourire, avant de se mettre lentement en marche, remontant la rue. Elle laissa les deux enfants babiller avec excitation, ses pensées tournées vers la tâche à venir : il ne lui restait que quelques pièces au fond de sa poche, et elle espérait que ce serait suffisant pour acheter une crêpe bien chaude aux deux enfants chétifs, quitte à se passer elle-même de goûter.

Ce fut à cet instant qu'un hurlement perçant vint détruire leur ambiance familiale.

Aeris s'arrêta net et les deux enfants se turent, bouche grande ouverte, écarquillant les yeux. La rue était déserte ; le hurlement provenait d'une ruelle voisine, quelques maisons plus loin. Ses pensées se tournèrent aussitôt vers Axel.

« Qu'est-ce qu'il a encore fait celui-là ? » marmonna-t-elle, sans cacher son inquiétude.

Le cri ne se répéta pas mais s'élevèrent dans le lointain des sons assourdis, qu'elle ne put identifier. On aurait dit... des grognements n'appartenant à aucune bête connue ? Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque.

« Vous deux, restez là, ordonna-t-elle. Je vais aller jeter un coup d'œil. »

Mais elle avait à peine esquissé un pas en avant que déboulèrent dans la rue une demi-dizaine d'habitants, fuyant à toutes jambes la rue d'où s'élevait le raffut, les yeux écarquillés de terreur. L'un d'eux les aperçut et leur cria quelque chose, qu'elle ne comprit pas.

« Qu'est-ce que... ? »

Elle eut la réponse à sa question avant même de l'avoir achevée. Surgit brusquement dans un grondement de tonnerre une créature comme elle n'en avait jamais vue, et la terreur glaça son cœur. Elle demeura médusée, observant le monstre sans manifester de réaction, même quand les enfants dans son dos laissèrent échapper un gémissement plaintif.

Elle reconnaissait vaguement ce type de créature : il était semblable à celles que devenaient les malheureux qui disparaissaient dans les Ténèbres : sa peau rêche à la couleur de la nuit, ses yeux jaunes flamboyants scrutant les environs à la recherche d'une proie, ses griffes acérées avides d'éteindre la lumière d'autres cœurs, et la puanteur des Ténèbres qui l'accompagnaient ne laissaient aucun doute sur sa nature. Mais c'était la première fois qu'elle en croisait un de cette taille : plus grand qu'une maison à un étage, il dominait la rue et les passants qui s'enfuyaient à grands cris, et ses bras puissants fendaient l'air, plus pour impressionner que faire réellement du mal.

« Il te plaît ? »

Aeris tourna aussitôt la tête en direction de la voix. Bien sûr. Comme elle s'y attendait, elle trouva Axel assis sur un toit voisin, contemplant la scène avec des yeux étincelants et un sourire narquois. Elle le fusilla du regard.

« C'est toi qui l'a invoqué ? cria-t-elle, furieuse. Tu as une idée de ce que tu as fait ? »

Le sourire d'Axel s'élargit.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Je pensais que tu serais ravie d'avoir une occasion de prouver tes talents. Je n'ai fait que te rendre service. Tu ne t'étais pas déclarée protectrice de ce monde, la dernière fois... ?

-Je ne... » Aeris était si ébahie qu'elle en perdait ses mots. « Axel ! Ce n'est pas drôle, arrête ça tout de suite ! Si ça continue, il risque d'y avoir des morts ! »

Il haussa les épaules, sans paraître ému par son regard scandalisé.

« C'est pas mon problème. C'est toi qui as juré de sauver ce monde, pas moi. Alors ? Tu penses pouvoir y arriver ? »

Comprenant qu'il n'y avait aucune aide à attendre de son côté, elle se retourna vers le Sans-cœur géant, fixant son regard féroce, ses bras puissants aux griffes mortelles et son trou béant en forme de cœur dans sa poitrine musculeuse. Quelque chose fit tilt dans son esprit, mais elle n'eut pas le loisir de s'interroger là-dessus que déjà Axel reprenait la parole d'une voix enjouée.

« Tu devrais te dépêcher avant qu'il ne détruise le centre-ville et bouffe quelques cœurs. Ces monstres-là se multiplient comme des petits pains ! Ah, et Aeris... »

Elle leva des yeux horrifiés et il lui fit un signe de la main alors qu'un tourbillon de ténèbres naissait autour de lui.

« Essaie de pas mourir ! » clama-t-il en disparaissant.

Il n'y avait maintenant plus qu'elle, les deux enfants qui se collaient à elle en tremblant et, plus loin en avant, le Sans-cœur qui la dévisageait de ses yeux brûlants et les quelques habitants qui quittaient leurs maisons en courant, la peur au ventre.

Le monstre rugit brusquement, la faisant tressaillir et, sans crier gare, son bras battit l'air, rasant le toit d'une maison, faisant pleuvoir une avalanche de tuiles sur la rue. Les hurlements redoublèrent tandis que citadins se courbaient en deux, courant en se protégeant la tête entre les bras et Aeris reprit ses esprits juste à temps pour attraper les deux enfants par le bras et les tirer hors de danger, une tuile s'écrasant là où se trouvait Madeleine quelques instants plus tôt. Elle se précipita vers le bâtiment le plus proche, une petite maison aux fenêtres minuscules coincée entre deux petits immeubles, espérant que ces derniers les protègent des coups du Sans-cœur, et ferma la porte grinçante derrière eux.

Elle s'adossa contre le mur, reprenant son souffle avec difficulté. Il faisait sombre ; la seule lumière provenait des deux fines ouvertures qui servaient de fenêtre, de chaque côté de la porte. C'était une maison abandonnée : une odeur de poussière lui monta aux narines, et elle sentit ses cheveux se prendre dans un voile de toile d'araignée.

De l'extérieur leur parvenaient toujours les rugissements menaçants qui accompagnaient le choc sourd de débris heurtant les pavés, et les hurlements de terreur.

« Madame, qu'est-ce qu'on va faire ? » demanda Madeleine d'une voix tremblante.

Les deux enfants se serraient dans un coin, les mains pressés contre leur poitrine. Elle tenta un sourire rassurant qui ne reflétait que son manque de confiance.

« Je m'en occupe. Vous, vous restez ici, et vous ne sortez pas tant que je ne suis pas venue vous chercher, d'accord ?

-Mais et si le monstre détruit le toit ? » s'écria Vivien, les larmes aux yeux.

Aeris grimaça. Elle pouvait difficilement leur répondre qu'il n'y avait qu'à espérer que cela n'arrive pas.

« Dans ce cas, fuyez pendant qu'il est occupé avec le toit. Courez jusqu'à l'abri le plus proche. Souvenez-vous : ne restez pas en pleine rue. Je vais essayer de l'attirer ailleurs. »

Tremblants de peur, ils hochèrent la tête.

Se collant à la paroi, Aeris jeta un coup d'œil par une des fenêtres, examinant les alentours. Le monstre n'avait pas tenté de les rejoindre. Il était toujours au même endroit, mais désormais, les tuiles, morceaux de charpente et débris de murs jonchaient la rue, volant en tous sens alors qu'il balançait ses bras avec fureur, arrachant des parcelles de bâtiments. Il n'y avait plus personne dans la rue, mais il lui sembla apercevoir un ou deux corps étendus sur le sol, immobiles, et son cœur se serra.

« Cloud, marmonna-t-elle. J'aurais tellement voulu que tu sois là... »

Mais Cloud n'était pas là, et elle devait se reprendre. Elle jeta un coup d'œil de l'autre côté de la rue. L'église était relativement proche : elle pourrait peut-être l'atteindre d'une traite en courant vite si le monstre ne se jetait pas à ses trousses. Elle ne pouvait pas prendre le risque que le monstre décide de s'en prendre à l'église, bien entendu, et elle ne comptait pas y rester. Mais elle avait conservé un bâton de combat dans une des salles, en cas d'ennui, sur lequel elle pouvait incruster des matérias : un sort invoqué par ce bâton serait bien plus puissant, et elle aurait besoin de toute la puissance possible pour espérer vaincre cet ennemi.

Elle se mordit la lèvre, respira à fond, calcula une fois encore la distance la séparant de l'église puis, avec un sourire tremblant vers les enfants, elle se précipita dans la rue.

La jeune fille faillit immédiatement trébucher sur un bloc de pierre gisant devant la porte, qu'elle n'avait pas vu. Elle se reprit en maudissant sa maladresse et se tordit le cou pour surveiller le Sans-cœur. Celui-ci l'avait vue et, comme elle était maintenant le seul être vivant dans la rue, elle attira aussitôt son attention. Quand ses yeux brûlants se posèrent sur elle, elle envisagea presque de retourner dans la maison, mais ce n'était plus une option valable sans mettre les enfants en danger.

Alors elle s'élança dans la rue, heureusement légèrement en pente en sa faveur, courant à toutes jambes vers l'église. L'air sifflait dans ses oreilles et la peur obstruait ses sens et elle n'avait pas la moindre idée de ce que faisait le Sans-cœur, s'il la suivait...

Elle eut aussitôt la réponse à sa question : elle n'avait pas parcouru le quart du chemin qu'une boule de feu passa au-dessus de sa tête, la manquant de peu, et la chaleur frôla son épaule. Une pluie d'éclats de pierre s'abattit sur sa voie quand la boule s'écrasa contre un mur, en arrachant la moitié. La fumée l'aveugla momentanément, mais elle continua, forçant sur ses jambes, espérant qu'elle la dissimulait aux yeux du monstre.

Elle n'était plus qu'à quelques mètres de la porte de l'église et criait déjà mentalement victoire quand, accompagnée d'un rugissement féroce, une boule de feu s'écrasa quelques pas sur sa gauche.

Elle n'eut pas le temps de crier : l'explosion la projeta dans les airs et elle retomba rudement sur les pavés, le souffle coupé, roulant sur elle-même sur quelques mètres. Elle avait l'impression d'avoir sauté du second étage quand, en vérité, elle n'avait dû quitter le sol que sur deux ou trois mètres. Tous ses membres lui faisaient mal, et surtout, son côté gauche la brûlait, la brûlait horriblement. Une odeur écœurante de tissu roussi lui monta aux narines tandis qu'elle tentait désespérément de se redresser sur un coude et de reprendre ses esprits. Quelque chose de chaud coula sur son front.

Le monstre rugit dans le lointain et tous ses sens furent occultés par une seule certitude : si elle ne bougeait pas immédiatement, elle allait mourir. Laissant échapper un cri étranglé, Aeris rampa en avant, cherchant fébrilement à se remettre sur pieds, s'attendant à sentir une boule de feu la percuter à tout instant. Elle s'élança aveuglément en avant, courbée en deux, et fut surprise quand elle percuta la porte de l'église : l'explosion avait dû la projeter en avant, la rapprochant de sa destination.

Le monstre rugit encore et elle entendit quelque chose s'effondrer sur sa droite dans un bruit de tonnerre. Un nuage de poussière la percuta de plein fouet, la faisant tousser, alors qu'elle tentait désespérément d'ouvrir la porte, la panique rendant ses mouvements imprécis. Elle se rappela enfin de comment tourner la poignée, poussa la porte et se précipita à l'intérieur, laissant le battant claquer dans son dos.

La sérénité de l'église l'accueillit. Elle savait seulement que son répit était de courte durée et elle se hâta de jeter un coup d'œil à son corps : elle ne semblait souffrir que de quelques éraflures qui suintaient le sang où elle avait percuté le sol, de légères brûlures sur son côté gauche (le tissu de sa robe avait tourné au noir et une large déchirure laissait entrevoir le haut de ses côtes), et la peau de son front s'était ouverte, laissant couler un rideau de sang sur son visage. Rien que sa magie curative ne puisse guérir, et elle y remédia aussitôt.

Quelque chose explosa près de la porte qui trembla sous le choc. La jeune fille s'en écarta prudemment avant de se diriger à grandes enjambées vers une des salles annexes, s'arrêtant net sur le seuil : son désarroi ne fit que croître quand elle parcourut la salle du regard, constatant l'absence de son bâton.

« Non... J'espère qu'il ne l'a pas pris... »

Elle se précipita vers la salle conjointe et soupira de soulagement en apercevant son arme sagement posée contre le mur. Voilà que la panique brouillait sa mémoire à présent.

Elle l'empoigna, sentant sa peur refluer quand elle caressa le manche peint en bleu, bien que ce fut les doigts tremblants qu'elle encastra une matéria de glace et une de soin dans les trous prévus à cet effet. Ainsi armée, elle repoussa ses mèches en désordre, essuya son front ensanglanté, et retourna dans la nef, marquant un temps d'hésitation devant la lourde porte, dernier obstacle entre elle et le danger.

« Du calme, murmura-t-elle en fermant les yeux. Tout va bien se passer. Je ne vais pas mourir aujourd'hui. »

Elle poussa prudemment la porte et fut aussitôt accueillie par un nuage de fumée et de poussière.

Le Sans-cœur s'était rapproché. La fixant de son regard brûlant, il s'avançait lentement parmi les gravats fumants, chaque pas retentissant comme le tonnerre, faisant trembler les murs. Elle demeura figée quelques secondes, plongeant son regard dans le danger imminent, puis se secoua et se jeta dans la rue.

Elle n'avait pas l'habitude de se battre. L'ennemi le plus dangereux qu'elle avait affronté était un colosse qui terrorisait les habitants d'un quartier voisin, un an plus tôt, ou alors cette énorme chien enragé qui avait rôdé dans les taudis, la nuit. Néanmoins, elle fit face.

Rassérénée par la lenteur du monstre qui ne faisait pas mine de l'attaquer, Aeris prépara aussitôt un sort. Sa matéria de glace étincela brièvement et un puissant cristal de glace se forma autour du Sans-cœur, qui rugit de douleur ou de rage et chancela. Malheureusement, le sort ne dura pas et se désagrégea rapidement, sans sembler avoir été terriblement efficace.

L'ennemi, en revanche, répliqua aussitôt par un puissant sort de feu et elle eut juste le temps de se précipiter sur le côté avant que la boule de feu n'explose sur le sol.

Frappée de plein fouet par une vague de chaleur et de poussière, Aeris se traîna en titubant sous l'arcade à moitié effondrée d'un vieux bâtiment, dissimulée à la vue de son ennemi par un énorme bloc de pierre arraché à un étage supérieur. Elle réfléchit rapidement en serrant le bâton contre elle. Son sort n'avait presque pas eu d'effet ; elle allait devoir recommencer et cette fois, y mettre toute sa puissance.

Elle jeta un regard de l'autre côté du bloc, mais le monstre était dissimulé par les colonnes effondrées de l'arcade. Elle devait s'approcher le plus possible pour que le sort soit le plus efficace. Elle n'aurait droit qu'à un seul essai.

Le monstre rugit quelque part dans la rue. Elle se faufila sous les débris de l'arcade, la remontant dans la direction du monstre, et pointa sa tête au coin d'un bloc. Il était là-bas, un peu plus loin devant elle, et ne regardait pas dans sa direction. Il fallait seulement qu'elle se rapproche encore un peu... Avisant un énorme morceau de mur gisant une vingtaine de mètres devant elle, elle jeta à nouveau un regard au monstre rugissant, rassembla son courage, et se jeta en avant.

Aucune boule de feu ne siffla dans sa direction tandis qu'elle courait de toute la force de ses jambes, sa robe volant derrière elle. Elle se jeta à genoux derrière les débris et, comme le temps passa sans que rien n'explose dans ses environs, se releva prudemment. Le monstre, très près, bien trop près lui soufflaient ses instincts, lassé de l'attendre depuis qu'elle avait disparu de sa vue, s'était détourné et commençait à s'enfoncer dans la rue, cherchant de nouvelles proies.

« Je ne peux pas le laisser s'en aller, murmura Aeris entre ses dents. Pas maintenant que je suis aussi proche et que je peux réussir... »

Elle se concentra ; sa matéria de glace brilla. Profitant que le monstre ne l'avait pas aperçue, elle prit tout son temps pour accomplir son sort, puiser dans son énergie, si concentrée que ses environs et le fracas des pas du monstre disparurent... C'était sa seule chance.

Elle pointa son bâton chargé de magie vers le monstre. Ses yeux brillèrent ; son bâton scintilla et un éclair aveuglant s'échappa de la matéria quand le sort fut relâché. Une colonne de glace se matérialisa autour du monstre, l'enserrant tel un étau. Il rugit de douleur et se débattit de toutes ses forces, mais la colonne s'étendit sans effort, toujours plus haut, la glace jaillissant de tous côtés en une série de piques cristallisées qui pénétrèrent les pavés. Une vague de froid la heurta et elle recula de quelques pas en protégeant son visage. Ce ne fut que lorsqu'elle entendit un lourd craquement qu'elle osa à nouveau regarder et demeura bouche bée.

Le monstre avait souffert du sort, certes, car il tremblait et chancelait, mais il n'avait pas eu besoin de beaucoup de force pour s'extirper de la colonne de glace, envoyant les morceaux voler en tous sens et s'écraser sur les toits des maisons ou à travers les fenêtres. Son regard dirigé vers elle brûlait d'une colère qu'on ne pouvait apaiser, et elle fit l'erreur de demeurer sur place une seconde de trop, stupéfaite par son échec...

Avant qu'elle ait pu cligner des yeux, la main du Sans-cœur frappa Aeris de plein fouet. Elle n'avait rien vu venir et une seconde plus tard, elle était envoyée voler dans les airs. Son dos s'écrasa brutalement contre le mur puis son flanc heurta le sol ; son bâton lui échappa des mains sous le choc. Aveuglée par la douleur, elle demeura inerte.

Sa tête tournait. Elle ne voyait plus rien ; les sons se mélangeaient en un brouillard incompréhensible. Elle ne sentait plus son corps. Que lui était-il arrivé ? Était-elle en train de mourir ? Sa main frémit et elle nota vaguement qu'il lui manquait quelque chose.

« Mon bâton... où est... ? »

Elle étendit le bras à l'aveuglette. Son bras frotta contre une surface rugueuse constellée de petits débris de pierre qui lui rentraient dans la peau. Elle était donc sur le sol, face contre terre.

Elle tenta de redresser la tête. Ce faisant, sa joue s'érafla contre le pavé impitoyable, mais elle put de nouveau voir à travers les mèches tombées sur ses yeux et le liquide coulant le long de son visage. Une odeur de sang monta à ses narines : elle avait rouvert sa blessure au front.

Au prix d'un effort insurmontable, elle se redressa sur un coude : elle venait d'apercevoir un éclat bleu devant elle : son bâton gisait dans les décombres, très proche mais hors de portée. Elle se traîna en avant, ayant peine à respirer ; chaque mouvement provoquait de nouveaux élancements douloureux dans son corps.

Avec un soupir de soulagement, la jeune fille referma enfin ses doigts tremblants sur la hampe de son bâton. Elle se traîna à genoux, le ramena vers elle et le serra contre sa poitrine. Un bruit retentit dans son dos et, avec une douleur lasse, elle tourna le cou vers la source du vacarme.

Le monstre venait de remarquer qu'elle bougeait encore et tournait à nouveau ses yeux de braise dans sa direction. Sa rage était manifestement loin d'être apaisée et soudain, la terreur afflua à nouveau en elle et ses instincts lui hurlèrent de se relever et fuir sur-le-champ.

Prenant appui sur son arme, la jeune fille se releva avec difficulté. Par chance, s'ouvrait dans le mur, deux pas plus loin, l'entrée d'une ruelle s'enfonçant entre les bâtiments en ruine, et elle s'y traîna, courbée en deux, haletant de douleur et d'épuisement. A peine s'y fut-elle engagée qu'elle entendit une boule de feu percuter le mur, mais elle persévéra, avançant sans se retourner dans la ruelle aux odeurs de poubelle. Bien lui en prit car le mur s'effondra derrière elle, les débris s'écrasant à l'entrée de la ruelle, où elle se trouvait deux secondes plus tôt, en barrant l'accès.

Aeris toussa quand le nuage de poussière agressa sa gorge et elle fit une pause, se soutenant d'une main sur le mur, jugeant s'être assez éloignée de la rue. Elle essuya d'une main tremblante le sang mêlé de sueur et de terre qui coulait sur son visage et se mêlait à ses cheveux – son ruban était à moitié défait et laissait de longues mèches tomber autour de son visage. Son corps entier souffrait et le bas de sa robe était réduit à l'état de lambeaux maculés de terre. Ses bras et ses jambes avaient subi tant d'ecchymoses, de coupures et d'éraflures qu'on aurait dit qu'elle venait d'affronter une armée entière, et elle espérait ne pas avoir quelques os cassés. Pire, elle avait épuisé toute son énergie magique et ne pouvait plus se soigner.

« Si je meurs ici, je ne pourrai jamais me le pardonner », marmonna-t-elle en s'essuyant le nez.

Elle enfonça une main tremblante et maculée de sang dans sa poche à la recherche d'un éther, pour ne découvrir que quelques piécettes. Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur : elle n'avait emporté ni éther, ni potion avec elle.

Un craquement sinistre retentit derrière la jeune femme et son cœur rata un battement. Sa main tremblante serrant son bâton avec tant de force que ses jointures devinrent blanches, elle se retourna lentement.

Le monstre avait atteint l'entrée de la ruelle, si grand qu'il l'observait par-dessus la pile de débris à l'entrée. Il se redressa de toute sa hauteur, et elle crut apercevoir un éclair de triomphe dans ses yeux jaunes.

Elle demeura figée sur place, appuyée contre le mur, son bâton gisant inutile dans sa main, le sang coulant sur son menton.

Je ne vais pas réussir.

Un grognement s'échappa de la gorge du monstre. Ses yeux brillèrent et il leva le bras vers elle...

« Ça ira comme ça. »

Un sifflement trancha l'air et quelque chose s'abattit avec violence contre la nuque du monstre, lui arrachant un rugissement de douleur. Sous ses yeux hébétés, le choc fut suivi d'une bourrasque de flammes qui tourbillonna autour de lui, l'engloutissant dans un brasier dans lequel il disparut en rugissant.

Aeris ne put que regarder alors que le monstre hurlait sa rage en se tordant de douleur dans le feu qui ne faiblissait pas. Elle ne comprenait plus ce qui se passait ; son cerveau était comme mis sur pause.

Le monstre se désintégra finalement dans un nuage noir, disparaissant dans les airs avec les dernières flammes, et le silence recouvrit les lieux, seulement brisé par le bruit sonore de son bâton qui glissa de ses doigts et tomba au sol.

Elle croisa le regard d'Axel qui se tenait debout près de l'entrée de la ruelle, des étincelles enflammées s'échappant encore de ses doigts. L'expression de son visage était indéchiffrable, comme s'il forçait une face neutre tout en combattant à la fois la surprise et la détermination.

Elle ne dit rien, mais ne détourna pas son regard de celui de son adversaire, qui tenta un sourire grimaçant, entrouvrit la bouche et la referma aussitôt. Il passa la main sur sa nuque en abaissant les yeux, releva la tête pour lui offrir un regard étrangement penaud, et laissa les Ténèbres l'engloutir à nouveau, laissant Aeris seule au milieu des décombres.