-" Un amour caché,
Depuis que nous nous sommes rencontrés,
Un amour coupable,
Et aussi peu notable,

Je ne puis vous dire depuis combien de temps,
Ni pourquoi, ni comment,
Mais sachez que cela est bien arrivé,
Et que je n'ai rien fait pour le mériter,

Je ne puis plus me passer de vous,
Sans quoi je vivrais à genoux,
Je ne puis plus me passer de vous,
Sans quoi je vivrai à genoux,

Dans l'espoir de vous revoir,
Ou celui de votre amour recevoir,
Les jours me paraissent doux,
Ceux passés à côté de vous,

A vous regarder,
A vous admirer,
La plus belle des punitions,
Celle qui m'a fait perdre la raison,

Par Amour m'a été donnée,
Grâce à Joie est restée,
Car cela aurait pu s'arrêter,
Ne plus jamais continuer,

Un effort de ma part,
Et je pouvais ne plus vous voir,
Pourtant je me suis accroché,
A votre beau regard glacé,

Le sentant me transpercer,
J'ai décidé de m'y abandonner,
Peut-être croirez-vous que ces mots n'ont aucune signification,
Que je les ai couché sur un papier usé sans raison,

Comme une plainte de mon coeur,
Perdu dans la tristesse et la douleur,
Pourtant ce n'est pas le cas,
Ces mots sont bien là,

Et si vous tentiez de les oublier,
Je ne ferai que vous les rappeler,
Alors sachez que je vous aime,
Que c'est pour vous que j'écris ce poème,

Que mon amour pour vous me fait souffrir,
Tant ce sentiment ne fait que m'anéantir. »

Il y eut quelques secondes de silence où Chesterfield cacha la rougeur de ses joues en se concentrant sur le bout de bois qu'il taillait au hasard. Blutch, lui, debout, fixait la lettre qu'il tenait. Il observait avec attention l'encre tout en courbes nerveuses qui avait glissé sur le papier avant de parvenir à lui. Il essayait de la reconnaître mais c'était peine perdue: il n'avait jamais vu pareille écriture.

Sous le soleil d'un après-midi d'été brûlant, le caporal regardait avec curiosité la missive qu'il avait trouvé sous son oreiller le matin même. C'était la septième fois qu'il la lisait à haute voix, la trentième qu'il la lisait tout court. Il était absolument fasciné par ces beaux mots, quoique hésitants et maladroits, et admirait à moitié l'audace qu'avait due avoir la personne qui l'avait rédigée. Il était d'ailleurs assez flatté de recevoir une telle lettre.

-Alors comme ça je fais chavirer les coeurs ? demanda Blutch à son supérieur. L'idée me plaît assez sans que je sache comment j'ai fait pour qu'une telle chose arrive.

-Un sourd aveugle sûrement ! Il a du trouver bon de vous faire une blague ! Comme si vous attiriez le regard ! Vous êtes petit, trapu, une vraie teigne, rancunier pour un sou, stupide, lâche et poltron !

-Eh bien apparemment par pour cette personne. Vous pouvez toujours parler, vous, d'ailleurs ! Vous vous êtes vu dans une glace au moins une fois dans votre vie ? Vous êtes aussi gracieux et raffiné qu'un gorille !

-Un gorille c'est déjà mieux qu'un chimpanzé, grinça Chesterfield dans un rire sardonique.

Blutch soupira, ennuyé par la dispute qu'il commençait avec le sergent. Pour une fois, il n'avait pas envie de trouver confrontation avec un pou pareil. Il était beaucoup trop enchanté par sa lettre et tout ce qu'elle comportait avec. Il était curieux, un peu excité aussi, quant à l'identité de son rédacteur.

-Bon. Arrêtons-nous là, dit simplement Chesterfield. Je vois que vous n'êtes pas d'humeur à répondre aujourd'hui.

-Comment pourrais-je l'être sombre nigaud ? Je viens de recevoir un poème enflammé et je me tue à trouver quelqu'un qui a une telle graphie ou bien qui manipule les mots avec une telle aisance en plus de me porter des sentiments.

-Mmh, réfléchit le roux. Ça fait beaucoup de choses à prendre en compte.

-Oui. Mais il y a aussi la possibilité d'un canular.

-Oh non, fit pensivement Chesterfield à la grande surprise du caporal, je ne pense pas. Ou bien alors celui qui vous a fait le coup ne sait pas à qui il se mesure. Aussitôt trouvé, il serait dans de mauvais draps.

Blutch relut rapidement le poème avant de s'asseoir aux côtés de son supérieur, sous l'arbre qui les protégeait des rayons insistants et brûlants du soleil.

-Quand même… Vous en connaissez beaucoup des gens qui serait prêts à m'aimer ?

-Je ne sais pas… C'est vrai que vous n'êtes pas si mal que ça si l'on vous observe objectivement.

Chesterfield se donna une claque mentale. Il venait presque de se griller et avait de la peine à cacher ses joues rouges.

-Ah. Heu. Merci, enfin j'imagine. Ça fait bizarre d'entendre ça de votre part.

-Et j'en ai bien conscience alors acceptez mes excuses. Continuons donc d'explorer les possibilités, voulez-vous ? Parce je dois bien vous avouer que cette histoire m'intéresse tout autant que vous.

-A la bonne heure ! Vous vous révélez être un tant soit peu normal ! Bien ! Très bien, même ! Des idées ?

Le roux fit mine de réfléchir un instant, laissant son couteau fiché dans le bois de la sculpture abstraite qui naissait entre ses mains. Au bout d'un moment, il fit:

-Une des infirmières du camp ? Quoique cela m'étonnerait. Vous n'êtes jamais blessé, vous n'allez donc jamais les voir, contrairement aux autres soldats.

-C'est vrai. Et rappelez-vous aussi qu'il y a mention de jours passés à côté de moi. Donc ce serait quelqu'un que j'ai du côtoyer pendant un certain temps, qui se trouve dans ce camp puisque j'ai trouvé la lettre sous mon oreiller et qui a reçu une certaine éducation vu son écriture.

« A ce train-là, pensa Chesterfield, il aura bien vite trouvé. Ce ne serait pas plus mal d'ailleurs, mais je serais mort de honte dans ce cas-là. »

Blutch réfléchissait si fort que le sergent aurait presque pu jurer qu'il entendait les rouages de son cerveau tourner à vive allure. Le nez plongé dans sa lettre, les yeux parcourant avec rapidité l'écriture régulière mais nerveuse, il fronçait les sourcils, grognait lorsque l'une de ses pistes se trouvait être fausse, puis retournait à sa besogne, cherchant le moindre mot qui aurait pu trahir le rédacteur de cette lettre.

Et le roux l'observait avec un regard absolument fasciné. Il avait délaissé sa sculpture pour observer son caporal. Il le voyait là, recroquevillé au-dessus de son poème, la mine embrouillée froissant sa peau laiteuse, ses yeux de biche fébriles dans sa lecture et tous des muscles ramenés en un point central que faisait ce papier jauni par la poussière.

Et les iris bleus du sergent tremblèrent d'envie et d'admiration. Et ses mains tressautèrent, assaillies par tant de beauté, et ses joues brulèrent en proie à des pensées diverses. Et tout Chesterfield n'était qu'amour et fascination. Il observait là l'homme qu'il aimait, lire ses mots avec concentration, tandis que lui cachait en son coeur une blessure ouverte, cicatrice béante des sentiments qu'il portait à Blutch, marque indélébile de ce trouble qui l'avait épris la première fois qu'il lui avait parlé, la première fois qu'il avait essuyé ses remarques, la première fois où il s'était senti vivant grâce à une haine qui n'en avait aucune connaissance.

-Homme, fit soudain le caporal.

Son supérieur sursauta, cacha du mieux qu'il put son trouble et fit comme s'il ne s'était rien passé. Il répondit, un peu sur la défensive:

-Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? Il n'y a absolument aucun accord grammatical qui vous l'indique.

-Je ne sais pas, renfila Blutch. Mais il y a une sort de sentiment bizarre qui en ressort. La honte de ressentir un amour semblable à celui que veulent les femmes et la constante impression d'une certaine supériorité virile.

-Allons bon, Blutch ! Ce que vous dites est absolument stupide ! Je ne vois rien de tel là-dedans. Vous fabulez.

Chesterfield ne se sentait pas blessé par ce que son subalterne venait de dire. Il ne savait pas si c'était vrai, ni s'il avait réellement donné autant d'indications dans son poème, et à vrai dire il s'en fichait. Il tentait seulement de jouer à celui qui ne croyait à rien.

-Mais si. Il y a « amour coupable », « vivrais à genoux » et « un effort de ma part ». Je ne dis pas ça sans aucun argument. Et reconnaissez que ce que je viens de dire n'est pas dénué de sens maintenant que je vous ai donné mes bases.

Le roux hocha la tête, convaincu par ce que le caporal venait de dire.

Et il fut assez surpris de trouver que ce jeu du chat et de la souris lui plaisait bien.