- Chapitre 2-

Albus tournait et se retournait dans son lit jusqu'à ce qu'il comprenne que le soleil était déjà haut dans le ciel et qu'il fallait se lever. Il s'assit, passa une main dans ses cheveux pour les arranger un peu et mit ses lunettes sur le nez sans même y penser. Il ramassa les quelques parchemins qui trainaient au pied de son lit : par trois fois Gellert avait envoyé un hibou à sa fenêtre pour lui faire part de ses réflexions nocturnes, et bien sûr, Albus lui avait répondu à chaque fois. Son ami était vraiment quelqu'un de très exalté. La fougue de la jeunesse. Et son esprit bouillonnait continuellement. Avec un petit sourire, il rangea les parchemins dans son secrétaire, juste au moment où la porte de sa chambre s'ouvrit sur une fine silhouette aux cheveux blonds qui lui apportait une bassine d'eau chaude et un linge propre.

— Tu n'es pas obligée de faire ça, lui dit Albus en amenant vers lui la bassine d'un coup de baguette.

Ariana lui répondit par un sourire lumineux et sortit une brosse de la poche de son tablier. L'aîné s'assit sur la chaise devant son secrétaire et laissa faire sa sœur sans rechigner. Elle aimait faire ces petites tâches quotidiennes pour ses frères, s'occuper d'eux autant qu'ils s'occupaient d'elle, profiter de leur présence pour le peu de temps qu'elle les avait pour elle en attendant la rentrée. Elle ne montrait jamais combien cela lui pesait de voir Albus et Abelforth partir chaque septembre, jusqu'ici elle avait sa mère. Mais Kendra n'était plus et Albus avait fini ses études. Il était désormais le seul à pouvoir utiliser la magie à la maison, et les tâches ménagères ne l'intéressaient pas.

Elle brossait ses longs cheveux auburn de son frère aîné avec délicatesse. Ils restèrent silencieux, le temps que cela dura. Plus tard, Albus était de nouveau indisponible, dans la bibliothèque, avec Gellert. Leurs sujets de discussions devenaient plus sérieux, et l'élève de Durmstrang avait enfin évoqué le Conte des Trois Frères.

— Ces reliques sont quelque part, et à nous deux, nous pouvons les trouver, déclara-t-il avec une certitude presque arrogante. Ignotus Peverell est enterré ici.

— Le troisième frère…

— Imagine ce que nous serons capables d'accomplir toi et moi, en tant que maîtres de la mort. Nous ne sommes pas fait pour les simples écoles, ni pour rester enfermés ici. Toi et moi, nous avons un destin, continua Gellert sur un ton prophétique.

— Encore faut-il trouver ces objets, répondit Albus en hochant la tête. Et s'il faut faire le tour du monde…

Il repensa à son voyage avorté avec Elphias Doge. Il avait tant attendu ce moment à la fin de ses études à Poudlard, espérait tant découvrir, et il s'était retrouvé obligé de rester à la maison à jouer les chefs de famille. Lui-même savait très bien qui n'était pas destiné à être un garde-malade pour une sœur imprévisible.

— Je dois me montrer raisonnable, marmonna-t-il à contrecœur.

— Être raisonnable c'est aussi mettre dans la balance ce que tu es capable de faire. Brider un génie comme toi c'est un véritable gâchis pour le monde Magique. Ce que tu peux apporter aux Sorciers est phénoménal, et ils ne s'en rendent même pas compte…

Albus resta songeur. Il commençait à s'habituer aux discours enthousiastes de Gellert. Celui-ci se fichait très bien d'avoir été renvoyé de Durmstrang. Il était trop impétueux, trop exalté. Il riait de l'autorité, considérait qu'il ne devait obéissance à personne. Il connaissait l'étendue de sa puissance et méprisait tous ceux qui étaient en-dessous de lui. Albus trouvait cette façon de pensée légèrement agaçante de la part d'un jeune Sorcier de seize ans, mais il n'osait pas encore le lui faire remarquer. En-dehors de cela, Gellert était un garçon réellement charmant, solaire. Ses boucles blondes, ses yeux céruléens, son visage qui avait encore gardé quelques traits de l'enfance… Et les deux jeunes hommes étaient à peu près d'accord sur tout. De temps à autre, Albus se surprenait à l'observer lire un livre pendant de longues minutes. Il ne sortait de sa rêverie que lorsque Gellert levait les yeux vers lui, offrant systématiquement son plus beau sourire.

Ils y passaient des heures dans cette bibliothèque, sortaient peu, et quand venait l'heure de dormir, chacun chez soi, ils trouvaient le moyen de s'échanger des lettres. Toutes les nuits. Si bien que parfois en journée, la fatigue l'emportait sur tout le reste. Albus était allongé sur le sofa, le bras pendant qui tenait encore un livre, ouvert en son milieu. Il dormait profondément et ses lunettes étaient de travers sur sa figure. Silencieusement, Gellert prit un plaid en tartan et recouvrit l'endormi avec délicatesse, s'accroupissant devant lui pour réajuster ses cheveux et ses montures. La porte s'ouvrit sur Ariana qui amenait des tasses de thé sur un plateau. Gellert posa le doigt sur sa bouche, l'incitant à ne pas faire de bruit. D'abord surprise, un grand et tendre sourire se dessina sur son visage lorsqu'elle vit que le jeune garçon veillait sur le sommeil de son frère. Elle posa le plateau et les laissa tous les deux.

Gellert sourit en la regardant partir, avant de se tourner de nouveau vers Albus qui n'avait pas bougé. Sa longue chevelure rougeoyante semblait si douce, il avait une forte envie de la toucher. Il hésita quelques secondes puis il fit glisser ses doigts dans les mèches qui lui tombaient sur l'épaule. Alors qu'il allait se relever, Albus lui attrapa la main d'un geste vif et inattendu.

— Tu t'en vas ?

— Non, répondit Gellert, tout simplement.

Albus semblait dormir à moitié encore.

— Ne me laisse pas tout seul.

Gellert s'assit en tailleur à même le sol, le dos contre le bord du sofa. Il n'y avait que quelques centimètres entre Albus et lui. D'ailleurs, l'aîné des Dumbledore s'était rendormi, et Gellert reprit sa lecture. Sans qu'ils n'en soient réellement conscients, les deux jeunes Sorciers se rapprochaient de plus en plus. Quand Gellert attrapait la plume d'Albus pendant un long débat sur les Reliques, quand ils se penchaient tous les deux sur le même livre, quand leurs baguettes se synchronisaient et rendaient la pièce encore plus vivante et fulminante d'idées. Ils avaient quasiment fait le tour de toute la collection de livres d'Albus sur les sujets qui les intéressaient en particulier.

Albus finissait de ranger les hautes étagères de sa bibliothèque – sa baguette étant occupée à recopier au propre un long commentaire qu'il venait de terminer sur les Peverell. Il ne sentit pas Gellert qui s'approchait de lui en silence pour lui amener un livre épais qu'il venait de terminer. Il sursauta lorsque la main de l'ancien élève de Durmstrang sur posa négligemment sur son dos, faisant tomber quelques ouvrages qui se mirent à voleter dans la pièce en battant des pages avec mécontentement.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Gellert, les yeux ronds.

— J'étais ailleurs, murmura Albus.

Il allait partir vers la table pour récupérer sa baguette et arranger les choses mais le Sorcier blond le maintint contre la bibliothèque avec une force inattendue. Il n'avait que seize ans, mais il était presque aussi grand qu'Albus. Les yeux dans les yeux, presque front contre front, les deux jeunes hommes se jaugeaient en silence. La tension était telle que même les livres récalcitrants retrouvèrent tous seuls bien sagement leur place dans les étagères.

— Quelque chose ne va pas, répéta Gellert dans un souffle.

— Je ne vois pas…

— Tu n'as rien remarqué toi ?

— Qu'est-ce qu'il faut remarquer ?

— Tu essaies de jouer au plus stupide ? s'étonna Grindelwald. Ça ne te ressemble pas.

Les lunettes d'Albus glissèrent légèrement sur le bout de son nez alors que Gellert le pressait de plus en plus contre le meuble. Le visage de son vis-à-vis était si près du sien qu'il pouvait voir tous les détails de ses traits, les différentes touches de bleu azur qui animaient ses yeux, ses longs cils blonds qui battaient lentement, sa bouche entrouverte prête à dire quelque chose. Albus ne le laissa pas prononcer un mot, car derrière ses questions faussement naïves, il avait bien remarqué quelque chose, une alchimie que l'on n'apprenait pas à l'école. Il attrapa le visage de Gellert d'une main, glissant ses doigts dans ses boucles blondes derrière l'oreille. Sa peau était si chaude. Il ne savait pas si son ami avait eu l'intention de l'embrasser ou non, mais il prit l'initiative et déposa ses lèvres sur les siennes. Gellert ne le repoussa pas et répondit à son baiser. Il fit passer ses bras autour de la taille d'Albus pour le serrer un peu plus contre lui. Ils ne se lâchèrent pas une seconde, prenant le temps de se découvrir autrement. La langue du blond vint caresser celle de son compagnon, avec un peu trop d'ardeur au début. Albus dut le forcer à y aller plus doucement en pressant de façon presque imperceptible sa main sur sa nuque. Gellert rompit le baiser sur le coup de la surprise, ouvrant grand les paupières avec un air interrogateur. Du pouce, l'aîné des Dumbledore lui caressa la lèvre du bas, rosée et encore un peu humide. Le regard doux qu'il lui posait suffisait pour lui faire garder le silence. Il lui donna un baiser plus chaste sur la pommette avant de retrouver le chemin de ses lèvres. Il le sentait se retenir, comme s'il cherchait encore à comprendre ce qu'il avait fait de mal. Peu à peu, sous l'incitation d'Albus, Gellert répondit plus fougueusement et cette fois Albus l'acceptait. L'un contre l'autre, adossés à cette bibliothèque, ils en oublièrent un instant ce sur quoi ils travaillaient. Quelque chose s'était révélé, et les journées qui suivirent ne ressemblèrent plus tout à fait à la routine qu'ils s'étaient installés.

Le lendemain, ils se retrouvèrent comme à leur habitude chez les Dumbledore, mais cette fois-ci, ils ne restèrent pas enfermés à l'intérieur. Ils avaient l'esprit un peu plus léger, comme si le baiser les avait éveillés à une nouvelle perspective. Albus fit même remarquer que s'aérer les idées leur ferait beaucoup de bien, et qu'il fallait profiter du beau temps estival. Les Dumbledore possédaient un vaste jardin derrière la maison. Kendra l'avait soigneusement aménagé, avec un potager, des arbres fruitiers, des bosquets de fleurs, un poulailler et une petite étable qui abritait les chèvres qu'Abelforth affectionnait tant. Avec l'agilité d'un chamois, Gellert grimpa sur le muret qui séparait le jardin de la rue. Albus, lui, préférait marcher sur le plancher des vaches, les mains dans les poches, mais le sourire étiré jusqu'aux oreilles devant l'attitude décontractée de son ami. Il se rendait compte à quel point sa présence à Godric's Hollow avait bouleversé sa vie, sûrement à jamais. À Poudlard, il était considéré comme un petit génie qui ne se consacrait qu'à ses études, et il n'avait pas failli à sa réputation. Rien d'autre n'avait éveillé le moindre intérêt à ses yeux. Les études, les jeux de logique, les échecs… Les personnes qu'il pouvait considérer comme de véritables amis se comptaient à peine sur les doigts de la main. Peut-être était-il comme Gellert, et qu'inconsciemment il avait perçu les autres comme des Sorciers inférieurs à lui, ou du moins pas dignes de son intérêt, pas dignes de côtoyer Albus Dumbledore. Gellert était différent. Il avait une aura attractive, un esprit libre, aussi intelligent que lui et moins sage. Et puis il y avait cette autre chose, ce lien entre eux et qui ne portait pas de nom encore. Albus ne s'était jamais vraiment posé de questions sur les choses simples de la vie comme les relations amoureuses. Il était pleinement conscient que les filles de l'école n'avaient jamais vraiment fait naître en lui des sentiments incontrôlés ni des réactions corporelles involontaires. Parfois, il regardait le Sorcier aux boucles blondes et son cœur se mettait à battre si fort qu'il n'entendait rien d'autre. Les rayons du soleil qui le touchaient formaient un halo de lumière autour de son corps. Ses cheveux étaient encore plus dorés, le bleu de ses yeux était aussi pur que le ciel dépourvu de nuages. Il sortit de sa rêverie quand Gellert s'assit sur le muret et pointa du doigt la petite étable. La silhouette d'Abelforth en sortait, suivi d'une petite chèvre qui lui tournait autour joyeusement.

— Si tu veux la preuve que le génie n'est pas héréditaire, commença Gellert, j'en ai une bien bonne pour toi.

Albus regarda son frère d'un air interrogateur.

— Parions sur le temps qu'il va mettre avant de se rendre compte de la farce.

D'un coup de baguette, Gellert fit léviter le seau qui servait à recueillir les excréments des animaux tandis qu'Abelforth regardait ailleurs

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Albus.

Le seau était au-dessus de la tête du garçon qui était trop occupé à arranger le foin. Il tanguait dangereusement, comme si Gellert prenait plaisir à jouer un tel jeu à l'insu de sa victime.

— Arrête, dit l'aîné. Tu vas le mettre en colère.

— Ton frère est simple d'esprit, ça ne t'a jamais donné envie de le titiller un peu ?

— Pour qu'il me gratifie de son habituel regard noir ? Non merci, soupira Albus. Laisse-le tranquille, il n'aura pas le droit de répliquer, il n'a pas encore l'âge d'utiliser la magie en-dehors de l'école.

Sur ces mots, Albus prit le dessus sur le sort de Gellert et ramena le seau à sa place d'origine. Abelforth ne s'était rendu compte de rien. Le Sorcier de Durmstrang ne s'en offusqua pas, la remarque d'Albus suffisait à le faire réagir de manière exagérée.

— Sérieusement ? s'exclama-t-il, les yeux arrondis. Poudlard c'est vraiment quelque chose… les élèves ne peuvent pas pratiquer la magie en-dehors de l'école ? C'est d'une telle absurdité ! Tu ne vas pas me dire que, toi, tu posais ta baguette chaque été ?

— C'est-à-dire, rougit Albus. Pas vraiment. Ça m'arrivait, mais ça ne change rien au fait que tu devrais éviter de le provoquer. Il a le sang chaud.

— Comment peut-il te ressembler autant physiquement et ne pas arriver à tes chevilles pour le reste ? C'est fascinant.

— Tu trouves ?

Gellert descendit du muret et attrapa Albus par le col pour l'embrasser furtivement. Comme un faon qui avait besoin d'exercice, il partit en courant entre les hautes herbes du jardin qui descendait en douce pente. Ariana était dans son petit monde en train de cueillir des fleurs sauvages.

— Lâche-toi un peu, Albus Dumbledore ! s'écria-t-il au loin.

L'incident fut vite oublié, et Albus le rejoignit à grandes enjambées. Le sourire étiré jusqu'aux oreilles, Gellert lui attrapa les manches de sa robe de sorcier.

— Je crois que je suis tombé sous le charme de ce petit bourg d'Angleterre, lui murmura-t-il à l'oreille.

Il l'embrassa à nouveau, pris par la liesse du moment, l'été, le souffle court après avoir couru quelques mètres, l'odeur chaude des pâquerettes et des frondaisons. Quelle importance si Ariana ou Abelforth les voyaient ? Gellert fit tomber Albus sur l'épais tapis d'herbes et il se laissa glisser dans ses bras en riant. Albus se laisser guider par cette insouciance enfantine, répondant à ses rires, enlaçant ses doigts dans les siens comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. Ariana était à quelques pas d'eux et souriait à leurs jeux. Gellert était à califourchon sur le ventre de son frère. La baguette pointée sur son torse, un sourire provocateur au coin des lèvres, il resta de longues secondes immobile dans cette position. Délicatement, il retira les lunettes d'Albus pour les poser à côté de sa tête. La chevelure rouge sombre du jeune homme contrastait avec le vert étincelant du jardin. Gellert laissa tomber sa baguette, préférant avoir les doigts libres pour lui caresser la joue.

— Qui dans ton école t'a un jour regardé comme je te regarde ?

— Personne. Pas que je sache.

— Le pouvoir attire les gens.

— Pas seulement.

— J'ai le pouvoir et le charme. Et je n'ai que seize ans, concéda Gellert dont le sourire s'élargissait.

— La modestie un peu moins par contre, se moqua Albus.

— Ne joue pas avec moi, tu es exactement pareil. Sauf que j'ai l'honnêteté de l'avouer. Mais ta fausse modestie me plait, Albus.

L'expression de satisfaction sur le visage de l'aîné des Dumbledore était tout sauf modeste. Il l'attrapa soudainement par la taille et le fit basculer sous lui. Cela faisait cinq minutes qu'Abelforth avait repéré leurs jeux et les regardait d'un air désapprobateur. Ariana, elle, continuait sa cueillette sans se soucier de savoir si ce que son frère faisait derrière elle était correct ou pas.

Albus et Gellert retournèrent très vite à leurs discussions. Les Contes de Beedle le Barde étaient leur sujet prioritaire. Ils étaient certains que cette histoire recelait une part de vérité. Une cape d'invisibilité, une pierre de résurrection, une baguette plus puissante que n'importe quelle autre… L'idée-même de trouver les Reliques de la Mort était grisante. Mais pour Albus, la joie fut de courte durée. Il était coincé à Godric's Hollow, et même s'il pouvait attendre qu'Abelforth retourne à Poudlard, il ne pouvait pas emmener Ariana avec lui à la chasse à de puissants objets magiques dont on ignorait la localisation. La frustration lui serrait la poitrine et il dut lutter contre lui-même pour s'interdire des pensées qui lui feraient honte.