Nous entrons dans le vif du sujet... J'espère que ça vous plaira !


Chapitre 2

« Bonsoir, Jack Frost. »

L'esprit du gel était pétrifié, sentant son cœur se comprimer dans une étreinte glaciale. Alors, il se força à réagir. La peur venait lui tordre les entrailles, mais il se retourna.

Pitch était là. Le cavalier de la peur se tenait droit devant lui. Aucun sourire ne déformait sa face macabre, aucune supériorité ne brillait dans ses yeux.

« Que fais-tu ici, esprit du jeu ? Un cache-cache ? »

La blague ne tira de sourire ni à l'un ni à l'autre. Alors Jack, reprenant le contrôle de son esprit, se rendit compte que la peur environnante ne semblait pas l'assaillir, mais bouger inlassablement vers l'être en face de lui. Bientôt, il put respirer librement.

« Je te croyais mort, » lança Jack.

« Es-tu venu m'éliminer ? »

Le croque-mitaine se fit menaçant et Jack vacilla. Comment avait-il pu croire qu'ils l'avaient vaincu ? On ne défait pas la peur.

Jack recula de plusieurs pas, cherchant à échapper au regard puissant de son ennemi. Et malgré sa crainte de se prendre les pieds dans un vestige d'objet détruit, il ne pouvait quitter des yeux le visage imposant de Pitch. Il avait l'impression que s'il osait détourner les yeux ou même battre des paupières, l'autre l'attaquerait dans l'instant. C'en serait fini de lui.

« Achève ta quête, tue-moi, petit gardien. »

Jack n'était pas un « petit gardien », il le savait. Mais tuer Pitch maintenant ne lui apporterait pas la grandeur.

Le jeune garçon se força à respirer, empoigna fermement son bâton, puis s'envola aussi vite qu'il put au-dehors de l'antre, sans jeter le moindre regard en arrière.

Les jours passèrent, plus mornes que d'habitude bien que la température descende sûrement. Mais Jack n'y portait pas attention. Il ne cessait de repenser à Pitch. Comment le croque-mitaine avait-il survécu ? Pourquoi ne s'était-il pas éteint ? La peur existe toujours, certes, mais son cavalier ne peut-il pas périr ? Doit-il survivre pour rejaillir de ses cendres et imposer son règne à nouveau ? Personne ne semblait plus y croire aujourd'hui. Et pourtant... à quoi serviraient les gardiens sinon ?

Jack secoua ses mèches blanches, il refusait de croire que les gardiens ne servaient qu'à vaincre la peur. Non, ils étaient bien plus que cela. Ils participaient à ce que l'enfance a de plus beau. Et ils continueraient à exister tant qu'il resterait des enfants sur qui veiller.

Et Pitch dans tout ça, avait-il encore un rôle à jouer ? Jack en était persuadé. Et pire encore, il n'arrivait pas à envisager le fait que c'était pour le pire. Il se méfiait tout de même. Et il fut encore méfiant lorsque, pour la deuxième fois en une semaine, il sauta dans le trou profond jusqu'au repère du croque-mitaine.

Il avança dans la pénombre floue et oppressante de l'antre immense. Quelques rayons de jour lui donnaient en spectacle l'état de ruine du lieu, plus nettement encore que la dernière fois. Mais Jack ne s'y attarda pas et lança un regard circulaire autour de lui, son bâton bien prêt à l'emploi, afin de prévenir toute tentative d'attaque. Il fit un tour sur lui-même, ne voyant tout d'abord personne.

Puis ses yeux s'habituèrent à la semi-obscurité étouffante de l'endroit et ses oreilles au silence bourdonnant. Alors il entendit un souffle. Plus proche du sifflement que d'une respiration normale. Et il le vit. Assis dans un coin, recroquevillé comme un enfant terrorisé, Pitch se terrait entre un lit défoncé et une cage éventrée.

Jack recula prudemment et s'immobilisa pour l'observer. Le croque-mitaine n'avait plus rien de sa grandeur passée. Il avait la tête baissée entre ses bras. Et chose que Jack avait du mal à croire, il semblait avoir du mal à respirer. N'était-ce pas encore une ruse pour le forcer à baisser sa garde et l'attaquer par surprise ?

C'était absurde, Jack le savait. Pitch ne faisait pas semblant. Il mentait, oui, mais il ne jouait pas la comédie. Pas à ce point-là... Par ailleurs, Jack avait toujours eu droit à un traitement de faveur de la part du croque-mitaine. Il se rappelait très bien la proposition qu'il lui avait faite de le rejoindre, de régner sur un monde de terreur, à ses côtés. Et même après un refus catégorique, alors que Pitch avait eu l'occasion de le tuer, il s'était contenté de le désarmer. Il n'avait pas hésité une seconde à tuer Sam et aurait sans doute fait de même avec les autres gardiens sans aucun état d'âme. Mais lui, Jack Frost, était privilégié par cet être sombre et sans cœur.

« Pitch. »

Ce fut un murmure. Mais il sembla résonner dans l'excavation rocheuse comme une parole dite d'aplomb.

Le croque-mitaine eut la respiration coupée pendant deux secondes. Puis il reprit sa tâche vitale, non sans mal.

« Jack Frost... Encore toi... » Il releva des yeux éteints sur le gardien. « Je savais que tu reviendrais... »

Le jeune homme sentit un effroyable frisson lui parcourir l'échine. Y avait-il réellement un lien entre eux ? Plus que le gardien n'imaginait ? Non, ce n'était pas possible... Jack recula d'un pas et ses pieds décollèrent de quelques centimètres. Il serra plus encore son bâton dans sa main blanche.

Les yeux de Pitch semblèrent soudain s'animer : une légère étincelle vacilla dans les globes gris. Jack ne le comprit pas directement, mais il vit bientôt que c'était de la peur.

« Non, » lâcha faiblement le cavalier noir. « Ne pars pas, je t'en prie Jack... »

Le gardien fut si surpris qu'il se laissa retomber sur ses pieds. Pitch venait-il vraiment de le supplier ? Avait-il mal entendu ? Ou était-ce vraiment une ruse ? Pitch mentait pour le faire rester, l'attaquer et le tuer. Ce serait un coup dur pour les gardiens que de perdre leur jeune recru et il leur serait alors difficile de mener une autre guerre de front !...

Ces pensées se perdirent loin de l'esprit de Jack tandis qu'il se sentait avancer doucement vers le corps noir devant lui. Il le regarda comme un observe un animal terrorisé. Ses mains étaient crispées sur sa robe sombre, ses lèvres tremblaient sous l'effort de devoir respirer, et ses yeux étaient profonds et trop vides. Pitch ne mentait pas – il était à l'agonie.

Alors Jack se tint debout devant lui.

« Que t'arrive-t-il, Pitch ? »

Le croque-mitaine baissa le regard sur ses mains squelettiques. Il prit son temps pour répondre.

« Je vais m'éteindre, Jack. Bientôt, je vais disparaître pour de bon. » Alors il leva sur Jack deux yeux suppliants. « Tu te dis que je le mérite. »

Le gardien soutint son regard aussi longtemps que Pitch put le maintenir. Mais il ne répondit pas. Pitch méritait amplement le sort qui était le sien, toute subjectivité mise à part. Pourtant, ce n'était pas la pensée de Jack. Lui ne pensait ni à la justice ou l'injustice, ni à la gloire ni à la honte. Il voyait cet être à l'agonie devant lui et il ressentait en son cœur une immense tristesse. Car Jack ne pourrait jamais souhaiter du mal à quiconque, ni même au croque-mitaine en personne !

L'automne se fit timide devant le froid cette année-là : l'esprit du gel avait la tête ailleurs. En effet Jack Frost était resté de longues minutes avec Pitch ce jour-là, puis il était parti avec la certitude qu'il reviendrait. Et c'est ce qu'il fit, le lendemain-même.

Jack s'approcha doucement, ses pieds frôlant à peine le sol chaud. Il gardait toujours une pointe de méfiance, même s'il savait qu'il n'avait rien à craindre. L'état d'épuisement dans lequel se trouvait Pitch ne pouvait être feint.

« Peux-tu te lever ? Afin que nous parlions d'égal à égal. »

L'homme baissa le regard et, après quelques instants, il posa ses mains osseuses sur le sol. Il donna toutes ses forces dans l'effort, saisissant cette dernière chance de retrouver un semblant d'honneur. Et de longues secondes plus tard, Pitch se retrouva debout devant Jack, un rayon de soleil éclairant sa face terne et fatiguée.

Jack approuva d'un signe de tête léger, considérant l'effort effectué. Puis, de son bâton, il fit apparaître deux sièges de glace afin de laver l'humiliation d'être à terre tout en ayant le repos de la position.

Pitch s'assit, sans un mot mais reconnaissant.

« Pourquoi m'as-tu fait revenir, Pitch ? Tu ne veux pas passer seul tes derniers instants ? »

« Tu peux le comprendre, n'est-ce pas ? »

Jack acquiesça, grave et plen du souvenir de son passé de solitude.

« Mais il y a plus, en effet. Je voulais te raconter mon histoire. Avant ma disparition, je voudrais que quelqu'un sache, qu'on me comprenne. Et je suis heureux que ce soit toi qui sois venu me trouver, car je pense que si quelqu'un peut me comprendre, c'est toi. »

Car Jack avait vécu dans la solitude ? Car il avait un cœur immense et un esprit ouvert ? Ou bien parce que lui aussi renfermait une part d'ombres ?

Jack posa son bâton.

« Je t'écoute. »


L'histoire, la fameuse, au prochain chapitre ! Et n'oubliez pas qu'une review fait toujours plaisir !