« Le Masque du Chrysanthème »
Lordess Ananda Teenorag
Titre : « Le Masque du Chrysanthème »
Auteur : Lordess Ananda Teenorag
Série : Fire Emblem Awakening
Genre : Epopée, Adventure, Romance, Fantasy – Semi Alternate Universe.
Résumé : Le Chrysanthème porte un Masque, pour danser ses pas de passion. Sa Nacre est une chanson d'émotion mouvante, désormais convoitée. Car le Royaume Sombre recherche le Saint Courtisan Azur dont parle la Légende.
Personnages principaux : Íñigo, Gerome, Lucina.
Personnages : Tiki, Laurent, Cynthia, Owain, Brady, Linfan, Severa, Noire, Kjelle, Yarne, Nah.
Pairings : Íñigo x Gerome, Lucina x Tiki et Lucina x Laurent.
Autres pairings : Owain x Cynthia (mention de Cynthia x Gerome), Nah x Yarne (mention de Nah x Íñigo), Severa x Noire, Brady x Severa, Laurent x Noire, Chrom x Olivia, Frederick x Zelcher, Gaius x Sumia, Sully x Gregor, Stahl x Palne, Nowi x Vaike.
…
Prélude : De la Fleur à l'Epée
…
…
Nuit sombre.
Ciel nuageux.
…
« Hiiiiiiiiii ! »
Le ciel sombre jaillit brusquement – comme un éclair de rêve. Non, c'était… c'était…
…la réalité ?
« …ahhhh… ahhhh… »
La tête lui tourna. Un cauchemar. Un cauchemar. Oui, ce n'était que cela. Seulement…
…un cauchemar.
'Pourquoi… pourquoi ai-je l'impression…
…de l'avoir vécu ?'
Le jeune homme cligna des yeux, comme étonné de ne trouver qu'une moitié de paysage, défilant prestement devant lui. Le ciel, sombre dans ses dessins de nuage, promettait un dessein aussi mystérieux que fascinant.
'Je… je me suis assoupi ?'
Un bandeau azur masquait son œil droit, comme le Protecteur de son secret. Aussi utile s'avérait-il pour cacher sa Marque de la Sainte Lignée, le porter gênait considérablement son champ de vision – perturbant souvent son équilibre. Dieu du Ciel, comment lui faisait-il pour porter un vrai masque tout le temps ?
« Pffff… »
Le sombre Chevalier qui l'acheminait – à dos d'une féroce dragonne couleur de jais – lui jeta un bref coup d'œil en coin.
« … »
Alors que ses yeux se fermaient et que sa vision s'obscurcissait, la voix rauque le réveilla de nouveau.
« Ne desserre pas ta prise de moi. Je t'ai senti somnoler un bref instant, et je t'ai laissé faire, car tu as besoin de sommeil, mais il n'est pas question que tu tombes. »
Íñigo ne put s'empêcher de sourire pour lui-même. Son Protecteur n'avait pas changé, même après tout ce temps. Leur lien était devenu plus fort, plus puissant : mais le Chevalier Wyverne lui disait toujours directement ce qu'il pensait, sans nuance. Et le Prince ne savait guère si cela l'avait rebuté autant qu'attiré, dans les premiers temps de leur relation.
« Je suis désolé. J'étais à fond hier soir, et je ne me suis pas arrêté de la nuit… mais maintenant je ressens la fatigue… »
Les mains agrippées sur le torse de son ami, il sentait les puissants muscles jouer merveilleusement dans ses doigts…
« Ne te laisse pas aller. »
Il acquiesça doucement. Dans le silencieux envol de l'animal, les rubans colorés dansaient, comme des ailes d'un oiseau océan : la tunique bleue du Danseur chamarrait ses reflets d'or et de nacre dans la nuit. Quiconque eût aperçu le jeune homme ainsi paré, aurait bien eu du mal à reconnaître le charmeur et frivole Prince d'Ylisse Íñigo – Jumeau Cadet de la Sainte Lignée.
« Nous arrivons au point de ralliement. Tu vas pouvoir te changer et enlever ce bandeau. Je t'attendrai dehors. »
Il soupira de soulagement, un large sourire ornant ses traits vivants.
« Enfin, c'est pas trop tôt ! J'adore faire ça, mais… c'est pas toujours facile de se déguiser. Et, si quelqu'un me voyait comme ça… »
« … »
Le jeune homme sourit de nouveau, devant la silencieuse désapprobation. Lui aussi avait appris à lire ce langage parfois quasi animal.
« Je sais, personne ne doit me voir. Content ? »
« … »
'De toute façon, j'aurais trop honte…'
Le Regard du Masque Noir le couvait, inexpressif. Íñigo avait appris à apprécier ce silencieux – et jamais railleur – hommage de ce Protecteur fidèle, dont le dévouement ressemblait à une secrète – mais sempiternelle – nuit. Pourtant, quel genre d'homme resterait ainsi indifférent, lorsque son ami proche se travestissait en jolie Danseuse nocturne ? Il décida donc de le taquiner un peu, afin de tester ses limites.
« Je suis sûr que la femme que je suis plairait à bien des hommes, hein, Gerome ? Hé, mais maintenant que j'y pense, mêmes les femmes de ce bar me regardaient… ça se trouve, le moyen de plaire aux filles, c'est d'en être une… »
Ennuyée, la voix grave résonna à ses oreilles, tandis que son propriétaire caressa la puissante Wyverne posée sur le sol.
« Dépêche-toi. Si tu as le temps de bavarder, alors tu peux presser le pas. Quelqu'un pourrait nous voir. »
« Pffff, t'es vraiment pas drôle… »
Le Danseur bouda largement. Dans un bond léger comme un chat, il atterrit vivement sur le sol. Avant de s'engouffrer dans la hutte, il se retourna, l'air taquin.
« Je suis sûr que Môssieur le beau Chevalier Wyverne doit passer ses nuits tout seul, avec ses livres de stratégies et de politique. A moins que ce soit Minerva qui te tienne chaud ? »
« … »
'Décidemment, il est vraiment indifférent. Bon, bah au moins il ne se moque pas de moi…'
Le Danseur disparut dans l'habitacle, sous le regard de son fidèle Protecteur.
…
Quelques heures plus tard.
Palais d'Ylisse, Chambre Royale.
…
Le petit matin accueillit un Prince épuisé – mais profondément heureux. Pour la première fois, depuis longtemps, il avait fait ce qu'il aimait… ce, pour quoi il était fait…
« Nacre et Soleil sont ma vie
Nous sommes ensemble, sur cette Terre
Et je danse pour vous dire ma passion.
Je suis la Nacre qui chante,
Et la Fleur qui valse. »
Epuisé, le jeune homme se laissa tomber sur son lit, aux baldaquins bleu or et orange nacré. Les motifs de dragon et de fleurs cousus sur son drap le protégeaient, comme une promesse d'amitié.
« … »
Les poupées le taquinèrent du regard, comme des dames chéries et amies de son cœur. Íñigo joua avec l'une d'entre elle, en riant – il était heureux, si heureux.
« Hi hi… »
Son ami était avec lui, et il pouvait enfin danser tout son saoul. Devant des personnes, qui ne le rejetaient pas, et se moquaient pas de lui…
'Bon, ils ne savent pas qui je suis, et même pas que je suis un homme, mais bon, c'est déjà un début…'
Un souvenir dansa en lui.
« Gerome, j'ai… j'ai trop envie de danser. »
« … »
« J'ai peur de ce que diraient les autres… et… Luce, surtout. Mais… mais je veux le faire. Est-ce que… tu peux m'aider ? »
Malgré la fatigue bien installée, ses oreilles se dressèrent pour capter le souffle humain d'un dragon nocturne. Il savait – malgré ses si compatissantes recommandations – que le sombre Chevalier Wyverne restait près de sa porte, surveillant l'entrée de sa forteresse musclée et de sa concentration déterminée. Íñigo le soupçonnait même de dormir à cette place (pour le peu d'heures qu'il dormait). Debout, adossé devant la porte de santal, tel un fidèle et éternel Protecteur…
« Íñigo. »
« …hum ? »
Le sommeil l'emportait déjà dans ses limbes, mais l'autre persistait.
« J'ai raccommodé ce vêtement. Fais davantage attention à tes affaires. Il est inutile de gaspiller les ressources du Royaume. »
Un sourire – invisible pour l'autre, qui se tenait dans l'ombre – orna ses traits fins. Une Bague de Dragon Ténébreux protégeait l'annulaire de sa main gauche.
« Pardon, pardon, pardon ! Mais ce pas était si parfait… je n'ai pas pu m'empêcher de faire ce bond ! Et c'est pas ma faute, si ce truc est pas assez solide ! Je dirai à Laurent de vérifier la qualité du matériel qu'il fait acheter… »
L'ombre du Chevalier Masqué déposa un présent près de lui – de la nourriture. Cachée au plus profond de son armure, l'autre partie de l'Anneau en Fleur de Nacre gardait le secret de ses sentiments.
« J'ai également préparé ton repas pour demain. Tâche de ne pas salir la chambre. »
Avec un sourire immense comme sa passion, le Danseur sauta – imaginairement – au cou de son Protecteur ailé.
« Oh, mais c'est que tu es l'homme parfait, Gerome ! »
Embarrassé, ce dernier se retira prestement, malgré sa corpulence impressionnante.
« Cesse de parler comme ça ! »
« Hi hi hi... »
Etrangement, le puissant Chevalier Wyverne – qui ne cillait même pas sous la plus atroce des douleurs et restait de marbre devant le pire des affronts – semblait gêné par ces toutes petites piques mignonnes. Íñigo ne comprenait pas pourquoi, mais cela l'amusait beaucoup. Il se serait laissé aller à le taquiner beaucoup plus – s'il n'avait craint que ce dernier ne l'abandonnât pour ses secrets projets. Il décida donc de se montrer un peu plus gentil.
« Gerome, va te reposer. Tu as veillé toute la nuit pour m'accompagner. Je ne voudrais pas que mon Protecteur tombe de fatigue, hein ? »
« … »
Devant le – sempiternel – silence de son ami, l'Héritier Royal renifla de mécontentement.
« Allô la terre ? Ici ton Saint Prince Protégé. Je sais que tu ne dors jamais, et que tes cernes sont si immenses que ton Masque a parfois quelque utilité. Mais il faut quand même se reposer, et… »
Morne, la voix le coupa. Une cape sombre s'envola, son propriétaire disparaissant dans la nuit.
« Il y a un Conseil l'après-midi. Si tu ne dors pas maintenant, tu ne pourras pas te lever. Je refuse de devoir t'excuser auprès de Lucina et des autres. »
« Espèce de rabat-joie. »
Mais il souriait, alors que le sommeil le cueillait.
…
Un peu plus tard. Hall Royal.
Non loin du Bureau des Administrations.
…
Je suis l'Ombre qui traverse les Ombres
Et protège l'éclat lumineux du Cœur.
Il est la Nacre qui orne l'Âme
Ce Joyau oublié au fond des Ténèbres.
Le couloir – sombre et froid, comme lui – accueillait son ombre, lorsque ses propres ténèbres l'appelaient dans une traversée solitaire. Quel que fût le lien qu'il entretenait avec les Saints Héritiers, lui demeurait un loup de l'ombre.
Un loup solitaire, qui ne connaissait que le langage des crocs et de la lune.
Mais la Lune sait danser, ne l'as-tu oublié ?
« … »
Sa silhouette puissante – effrayante pour qui n'était pas son ami – se mouvait sans le moindre geste inutile. Lui qui aimait tant la Danse de la Lune, était pourtant aussi un miracle de force de beauté.
Mais de beauté sombre, impressionnante comme les Ténèbres et plus terrible encore.
'…'
Une pâle lueur.
Un autre était encore debout, malgré le Sommeil de la Lune.
« … »
Sans avertir de son arrivée, le Loup Solitaire pénétra la pâle clarté de la vie, regardant le seul être présent droit dans les yeux. Ce dernier – sans crainte – l'accueillit dans ses pas furtifs et puissants.
« Gerome ? Tu es encore debout à cette heure-ci ? Tu devrais te reposer. Personne n'est infatigable, même toi. »
Un – très – mince sourire étira les lèvres du Chevalier Wyverne. Les yeux de son Masque se portèrent sur la pile de feuilles présente sur la table ancienne.
« Tu es mal placé pour dire cela, Laurent. N'es-tu pas encore assis devant ce bureau à travailler ? »
Ce dernier lui rendit son sourire, en posant sa plume dans son encrier.
« Eh bien, ces comptes pour la gestion des ressources du Royaume sont d'une importance cruciale. Un Conseil se tient cet après-midi sur l'économie actuelle de notre pays. La Fête des Protecteurs a beau avoir apporté de la joie aux habitants, nous avons encore beaucoup à faire pour rendre le pays prospère et le peuple heureux. C'est mon devoir de m'y atteler. »
« Je vais t'aider à finir. »
Le sombre Chevalier Wyverne s'était installé en face de lui, sur une chaise ancienne en santal. Ils travaillaient sur le dossier pendant une bonne heure, lorsque soudainement, son ami rompit le silence.
« Tu as changé, Gerome. »
« Ah bon ? »
Sans lever les lunettes de ses comptes, l'Administrateur Royal grattait le papier de sa plume.
« Oui. Depuis un certain temps… il semble que tu t'autorises à éprouver des sentiments envers tes alliés. »
Une plume de griffon. Malgré son champ de vision restreint par le Masque, le Protecteur du Prince Cadet avait sans peine distingué le coûteux objet qui servait fidèlement son ami. Un cadeau de Lucina, sans doute. Car Laurent n'était pas du genre à dilapider les ressources royales pour un luxe quelconque.
« Je suis heureux que tu aies choisi Íñigo comme Protégé. Et Lucina aussi. »
« … »
Le sourire du Mage Royal était visible sous la douce lueur émise par la bougie : et la plume de griffon dansa dans la pâle clarté.
« Protégé et Protecteur. Je crois que vous formerez un des Saints Duos les plus harmonieux de l'Histoire. Il t'apportera autant que tu peux lui apporter. Sois-en sûr. »
Une douleur vrilla la tête du sombre Chevalier Wyverne. Le mouvement avait été imperceptible, mais les yeux aigus de son ami n'avaient pas manqué cette infime manifestation.
« Il y a un problème ? Tu sembles souffrant. »
Le puissant Protecteur se massa les tempes de ses doigts musclés, à travers le masque. Ce dernier cachait son expression de douleur – pourtant assez intense.
« Rien ne t'échappe, Laurent. En effet, depuis quelque temps… mes migraines me reprennent. »
Avec empathie, l'Administrateur Royal posa sa plume dans l'encrier – au précieux liquide sombre.
« C'est que tu as un souci, alors. Puis-je t'en demander la raison ? »
Sous le Masque, les yeux s'étrécirent.
…
Les rubans bleus et or volaient près de lui. La tunique de nacre luisait doucement, comme à la Danse de la Nouvelle Lune.
« Tu es prêt, Gerome ? »
Il était incapable – incapable de dire son émotion. Non que cela eût été possible : la beauté et l'émotion sont parfois tout simplement indescriptibles. L'Être Suprême – s'il existait – avait oublié de donner un nom à cette valse, lorsqu'il avait créé cet être de danse et de passion.
« Íñigo, je n'approuve pas ta décision. Mais, n'étant que ton Protecteur – et non ton Guide, mon rôle ne consiste pas à contester tes décisions, mais à te protéger de tous les dangers. »
Les orbes noisette dansèrent devant lui – incertains devant ces mots durs mais protecteurs.
« Tu penses que je devrais choisir un Guide ? »
« … »
Il ne pouvait répondre à cette question. Le faire eût été une malhonnêteté à l'égard de son Prince : car la réponse qu'il eût fournie n'aurait en aucun cas été appropriée. Mais son Protégé résolut le problème, perdu dans ses pensées.
« Seul l'Héritier en charge de la direction du Royaume est tenu de choisir un Guide. Lucina a Dame Tiki à ses côtés, personne ne saurait avoir plus d'expérience et de sagesse pour l'aider. En plus, avec Laurent pour Protecteur… »
Dire la vérité. Crue et sans nuance. C'était tout ce qu'il savait faire, et offrirait à son Prince.
« Il ne s'agit pas d'elle, mais de toi. En tant que Prince Cadet, tu possèdes un pouvoir d'influence supérieur à ce que tu imagines. Le peuple attend aussi du Second Jumeau qu'il le guide vers la paix et la joie. »
Alors qu'il lui offrait la seule démonstration de compassion qu'il connaissait, les yeux noisette se rembrunirent, laissait l'éclat doré qui y dansait, se cacher dans les ténèbres de sa tristesse.
« Gerome, cela me… pèse. »
« … »
La tristesse dansait dans ces orbes noisette, habituellement si pétillants.
« Je… je ne suis pas insensible à ce qu'endure le peuple… et j'ai encore moins envie de laisser Lucina seule, face à toutes ces charges immenses pour elle. Mais, contrairement à elle… je ne suis pas taillé pour diriger, ou administrer comme Laurent. J'ai l'impression d'être un poids mort… et je déteste ça. »
Le Masque gardait secret sa propre affliction : car il n'était question de la partager avec lui. Il avait un Prince à protéger, et un homme à soutenir.
« Comme je te l'ai dit, mon rôle est de protéger le Prince Cadet de tous les dangers. Je resterai avec toi, quelle que soit ta décision. »
Il en est de même pour Minerva.
L'Ombre ne parlait que par énigmes.
…
Une énigme que, pourtant, un habile Administrateur savait lire.
« Je vois. Tu t'inquiètes pour Íñigo. »
Le Masque cachait le secret de ses pensées. Seule une voix monocorde, au timbre inexpressif, exprimait une réalité sans nuance, quoique sensée.
« Ne te méprends pas. Je dois veiller à l'état émotionnel de mon Prince, pour qu'il soit en mesure de diriger le Royaume. Ni plus ni moins. »
Avec un mince sourire, l'Administrateur Royal reposa sa plume de griffon dans l'encrier – admirant le travail de sa calligraphie.
« De toi à moi, Gerome, nous qui sommes les Protecteurs de nos Saints Héritiers… il importe de comprendre notre relation avec eux, afin de mener à bien notre rôle. »
Le Masque s'était redressé, comme pour mieux comprendre ces paroles.
« Que veux-tu dire ? »
Contrairement à son Prince et Saint Protégé, Laurent avait le don de prononcer les mots les plus justes – les plus avisés. Chaque parole était façonnée dans l'argent, et valait son pesant d'or. Aussi le Chevalier Wyverne ouvrit-il attentivement ses oreilles.
« Même si nous sommes chargés de les servir… nous devons beaucoup à nos Protégés. »
D'un air un peu plus pensif, Laurent essuyait ses lunettes – pourtant déjà parfaitement astiquées, selon lui.
« La relation entre un Protecteur et un Protégé n'est pas unilatérale. Certes, nous assurons leur sécurité et leur bien-être… mais, en retour, ils nous inspirent la force d'être nous-mêmes, de les servir. C'est grâce à eux que nous pouvons accomplir notre devoir. »
Ses yeux aigus regardèrent le vis-à-vis du Masque, sans détour. Mais, contrairement à Íñigo, un tel regard n'était pas émouvant, ou perturbant, tant la passion, l'émotion, et le sourire le rendaient vivant. C'est un regard calme et posé, inquisiteur, mais jamais envahissant : et cela l'autorisait à exprimer ses soucis ouvertement.
« Fais-lui confiance. Ouvre-toi à lui. Il est peut-être parfois inconscient et impulsif… mais sa passion a quelque chose de profond et de vrai. Et… il a bon cœur, malgré ses défauts. »
Sa salive fut avalée au fond de sa gorge, dans un bruit rauque. Personne ne pouvait voir ses yeux se rétrécir, sous l'effet de l'émotion.
'Je le sais, qu'il a bon cœur. Je le sais, qu'il est passionné. Je sais sa danse, je sais son cœur, je sais tout de lui. Je sais cela mieux que personne, mais même lui ne peut le savoir.'
L'Administrateur Royal souriait à présent.
« Ne te dirait-il pas lui-même 'Gerome, arrête de te prendre la tête, chuis un grand garçon maintenant ?' »
Le Protecteur de Lucina n'était peut-être pas un bon imitateur, mais nul besoin de talent pour y voir le sourire de leur Prince – parfois forcé dans ses moments de douleur, mais lumineux lorsqu'il était lui-même. Au lieu de cela, il choisit la facilité : se rappeler son impulsivité souvent écervelée, mâtinée d'une pointe d'insouciance…
« Dixit l'être qui a failli choisir Aversa comme Protecteur. »
Une légère goutte de sueur apparut sur la tempe du Mage Protecteur. Elle n'était due en rien à la chaleur de la bougie, qui ne parvenait à chasser le froid de ce grand palais.
« J'en ai entendu parler… par Lucina. Est-ce… la vérité ? »
« … »
Même ce silence-là eût été expressif de la part d'un être autre que lui. Laurent soupira – à la fois amusé, et un peu désespéré.
« Réflexion faite : surveille-le, il est encore… »
« …profondément immature. »
Quiconque d'externe à la situation eût pensé que l'homme méprisait celui dont il parlait, tant la voix était monocorde et froide : mais Laurent était incapable de commettre une telle erreur. Il connaissait trop bien cet allié fidèle pour se méprendre sur ses intentions.
« L'immaturité est une forme de sagesse, quelque part. Ne l'oublie pas, mon ami. »
« … »
L'ombre qu'il était se leva soudainement, comme emportée par le secret de ses propres ténèbres. Contrairement à lui – et contrairement à ses amis – il n'était pas un être de lumière. Il évoluait dans l'ombre, et écoutait ses appels.
« Laurent, je te laisse. Je dois m'occuper de Minerva. »
Le Mage Royal le savait, et ne s'en offusquait jamais. Ce fut avec un sourire et une légère révérence qu'il le salua de son long chapeau.
« Repose-toi bien, mon ami. Et merci encore pour ton aide. »
Une cape sombre prit congé de lui.
…
Petit matin d'Ylisse.
Bois à l'orée du Palais.
…
« Disparais. »
L'Ombre obéit – dans un nuage d'effroi que n'eussent point renié les plus fervents Serviteurs du Dragon Déchu.
'…'
Sa Lance Loup Solitaire avait tranché le fil de cette vie absente.
'Retourne à la Terre d'où tu viens.'
Il n'éprouvait rien pour elle : ces existences étaient une hérésie, et son seul devoir était d'y mettre un terme. Pourtant, en voyant ces pâles ennemis disparaître si vite devant l'Ordre de sa Lance, le puissant Protecteur de l'Ombre ressentit une profonde amertume :
Il leur ressemblait trop : sombre, vide, féroce…
Noir.
« Arrête de t'habiller en noir, Gerome, tu vas finir par me donner le cafard ! Ce n'est pas parce que tu es un Chevalier Wyverne, que tu dois faire peur à tout le monde… »
Une danse de sourire. Lumière, taquine…
« Aux dernières nouvelles, 'tout le monde' n'est pas toi. Et je dois inspirer la crainte envers mes ennemis, tout en restant furtif pour mes missions. Je ne changerai donc pas de couleur. »
Lui. C'est lui. Lui qui…
« Mais t'es aussi mon Saint Protecteur, maintenant, hein ! Je ne veux pas qu'on dise : 'Oh, le Prince est hyper beeeeeeeaau, mais son Protecteur flanque les pétoches !' Ça va faire fuir les filles, et je déteste ça. Allez, fais un effooooooort ! »
…lui qui danse l'émotion, encore vivante en lui…
« … »
« Hé ho la terre, y'a quelqu'un ? Allô, le Masque, tu m'entends ? »
…raconte tout ce qu'il ne saura jamais dire.
« … »
Alors son visage peignit l'innocente vengeance de l'enfant.
« Bon, bah puisque c'est comme ça, en tant que Prince d'Ylisse, je t'ordonne de t'habiller en couleurs vives. Tu dois m'obéir, chuis un Descendant de la Sainte Lignée ! »
Dieu inexistant du Ciel, comment pouvait-il être aussi puérile ? Gerome n'avait jamais saisi comment, et pourquoi, l'être en face de lui réfléchissait (si tant était qu'il réfléchissait, cela dit en passant).
Sous le Masque, ses propres yeux s'étrécirent – mais l'autre n'écoutait déjà plus.
« Hum, hum, hum… voyons voir, qu'est-ce qu'on pourrait te mettre de bien… oh, je sais ! »
Le pire n'étant pas cela : non, après avoir empêché Minerva de le dévorer tout cru (à leur première rencontre, lorsque cet idiot avait marché par inadvertance sur sa queue), avoir enlevé le nid de scorpions qui s'étaient installés dans la tente (le beurre possédait une compatibilité regrettable avec les insectes), et l'avoir vu danser un nombre incalculable de fois sous le regard de la lune (seulement pour Minerva, seulement pour Minerva)…
Le pire était…
…qu'il écoutait ses âneries.
« … »
Et qu'il aimait l'écouter.
« Une armure avec des fleurs devrait faire l'affaire. Oh, et pourquoi ne pas ajouter un masque de Linfan ? Elle en a préparé un joli avec des petits soleils, et… »
Une belle main se posait sur son épaule, rieuse comme ses prunelles noisette de vie : mais lui l'écarta d'un geste – comme irrité par le soleil qu'elle dégageait.
Au fond de son cœur de métal noir, une plainte gémit la lumière fuyante.
« Tu as fini de parler pour ne rien dire ? Car si c'est le cas, j'aimerais pouvoir polir cette armure. Et finir ces comptes pour Laurent. Contrairement à certains, j'ai du travail à terminer. »
Son Armure Noire cachait si bien le moindre des battements de son cœur : mais son Prince, aveugle à l'évidence même, dansait sur la musique de ce requiem tragique, quoique inespéré.
C'était une valse dangereuse…
« Rabat-joie. Puisque c'est comme ça, va t'ennuyer à travailler… et ennuie-toi bien ! »
Mais ses yeux souriaient pour lui : et leur taquinerie perçait un trou lumineux dans son Armure de Ténèbres.
…
Un mince sourire fleurit la bouche du Masque. Ces fleurs qu'il ne porterait jamais – restaient dans le secret de son cœur.
« Mon Saint Prince. Vous êtes tant… »
Même lui n'en savait rien…
C'était son secret : le secret de son cœur, enfermé dans une Armure de métal – noire comme les Ténèbres où il évoluait.
« Si je pouvais vous demander de… »
Il s'arrêta – foudroyé par sa propre pensée. Comment avait-il pu… !
'J'ai encore parlé… cette…'
Cette Langue.
Comment avait-il pu…
…encore parler cette Langue Maudite ?
« … »
L'égoïsme avait ses limites. Eprouver de l'attachement pour un Saint Prince, c'était une chose (même si ce dernier avait souvent le don de l'inconscience exaspérante), mais entraîner un être pur, dans un Monde d'Ombre…
« Minerva, allons-y. Je ne sens plus la piste d'ennemis. Chasse jusqu'à ce que ton estomac soit repu. Je savourerai avec toi le festin des chasseurs. »
Et il emporta les Ténèbres dans son Cœur.
…
Bien plus tard.
Après-midi avancé.
Salle du Conseil.
…
Une plume se planta sur la table – exaspérée.
« Non, mais il exagère VRAIMENT ! Regardez-moi ça, déserter le Conseil organisé exprès par Lucina… et pourquoi ne pas laisser son masque en compensation, avec un mot marqué dessus 'Je suis asocial, débrouillez-vous sans moi' ? »
Une jolie figure accusa ces mots durs comme des poignards, lames cinglantes d'un réalisme sans nuance. Face à cette critique – dont nul n'osa parer l'acerbe tranchant – un seul inconscient (qui tenta d'apaiser son humeur) fit les frais d'une réplique bien sentie.
« Mais, Dame Severa… »
D'élégants yeux fardés tranchèrent, de leur éclat cuivre, cet élan de conciliation. Leur beauté n'avait d'égal que leur habilité à dompter le plus viril des guerriers.
« Oh, toi, l'épée parlante, mets-la en veilleuse. Et n'essaie même pas de parler. Ça ne t'a jamais réussi, alors garde tes fantaisies pour ceux qui les comprennent – c'est-à-dire personne. »
Owain l'Exalté tenta de protester : mais sa bouche resta ouverte comme un poisson en manque d'air. Avec un doux soupir, l'Archère assise à ses côtés finit par la refermer, afin d'empêcher une asphyxie par excès d'air.
Ce n'était pas une chose dont l'Epéiste était incapable.
« … »
Devant la déroute du Maître des Armes, nul n'osa plus prendre la parole. Lucina la Noble, assise sur un trône de santal luisant, réfléchissait à de graves questions – tête penchée sur sa main, cette dernière appuyée sur le précieux accoudoir. Contrairement à son habitude, elle ne prêtait nulle attention aux échanges de ses compères : et c'était suffisant pour tendre l'atmosphère. Afin de déjouer cette inhabituelle tension, la Mercenaire se tourna vers le jeune frère de cette dernière.
« Et toi, Íñigo. Tu pourrais pas râler avec moi, au lieu de faire un silence à deux balles comme le Masque ? C'est pas parce que c'est ton Protecteur, que tu dois pas médire de lui comme tu le faisais avant ! Je TE signale que c'est la seule chose qui me plaisait chez toi, et… Íñigo ?! »
Dans un coin d'ombre, le Cadet de la Sainte Lignée semblait étrangement silencieux. Cela était si inhabituel, que même l'élégante Mercenaire haussa un sourcil, étonnée. Elle coula un regard vers le jeune homme, qui restait en retrait.
Ce qui ne lui ressemblait guère.
« … »
Un semblant d'inquiétude perça son cœur : il était aussi pointu que sa langue était acerbe. Pourtant, ses mots ne pouvaient dire la tendresse : aussi laissa-t-elle sa colère éclater.
« Hé, je TE parle, Íñigo ! »
« … »
Il ne disait mot.
Alors l'inquiétude prit le dessus…
…avant qu'un son faible, mais irrémédiable, ne parvînt à ses oreilles.
« …zzz… zzz… »
Il lui fallut plusieurs secondes avant de saisir la situation.
Un ange passa.
Íñigo le Charmeur – XXVIIème Prince Cadet de le Sainte Lignée, Détenteur de la belle Nacre de Chrysanthème – dormait en plein conseil de guerre.
« …zzz… »
Sa bouche en serait presque tombée de stupeur – tant la situation était absurde.
« …! »
Serein, le visage du Prince reposait doucement dans un rêve d'amour : chaleureux, tendre… telle était l'impression qui flottait de ses traits. Ses yeux fermés étaient si paisibles, son sourire si innocent – que même Lucina ne put s'empêcher de le contempler avec douceur, malgré l'infraction commise. Il restait son petit frère…
Seule Severa la Franche leva les bras au ciel – son inquiétude soudainement envolée.
« Mais JE RÊVE ! Le Prince Cadet DORT, pendant la réunion du Conseil. Mais c'est la décadence, dans ce Royaume ! »
Des rires fusèrent de tous les coins, mais ils ne parurent pas déranger le dormeur, qui continuait à sourire, paisiblement. Alors, mue par une brusque envie de se défouler, l'élégante Dame d'acier se leva de son siège pour marcher droit sur le jeune Danseur. Arrivée devant lui, elle saisit brusquement sa joue droite, sur laquelle elle tira sans ménagement.
« HIIIIIII ! Non, je vous en prie, ne me mangez point tout cru… votre beauté est telle que mon cœur s'envole à votre toucher, et… »
L'acidité pénétra brutalement son rêve sucré. Une langue narquoise se moqua de la douceur qui l'enrobait.
« Ne t'inquiète pas, cela ne risque pas de t'arriver… mais tu fais bien d'en rêver, au moins tu en feras l'expérience une fois dans ta vie. Hé ho, tu m'entends, espèce de Prince à la noix ? »
Des prunelles noisette clignèrent vaguement, leur éclat rendu encore un peu brumeux par le manque de conscience. Lorsque le jeune Prince saisit un semblant de situation, un sourire un peu bêta orna ses lèvres entrouvertes.
« Oh, Severa… que vous êtes jolie, avec votre… expression… coléreuse ? »
Le métal étincela dans les yeux cuivre.
Flirter avec la Dame d'Acier ?
Cynthia pouffa de rire sans retenue, alors que son ami Owain leva théâtralement les mains vers le Dieu des Epées. Lucina soupira gracieusement, tandis que Noire retint un doux couinement. Kjelle la Ferme elle-même renonça à garder son impassibilité, ses sourcils accusant une ombre exaspérée. Nah la Sage, quant à elle, fronça les sourcils – mais cette réaction demeura dans l'ombre.
« Prince à la noix, tu vas en tâter, de mon expression coléreuse ! Mais qu'est-ce qu'il fabrique, ton Protecteur ?! Hein ? Ne me dis pas que tu as encore fait une bêtise, et qu'il est en train de la réparer, et que… »
« Severa. »
Une voix calme – royale.
D'un simple mot, Lucina la Noble pouvait en appeler au meilleur de ses compagnons – sans jamais exiger, sans jamais forcer. Fermeté et douceur perçaient tout à la fois dans sa voix, qui conduisait les siens vers un futur d'espoir.
« Severa, je comprends votre emportement. Mais connaissant Gerome, seule une bonne raison peut l'amener à agir ainsi. Attendons le retour de Laurent, et nous commencerons à ce moment. Íñigo, restez éveillé. »
Comme à contrecœur, la Dame d'Acier abandonna un Prince encore rêveur.
« Humph. Si Lucina lui fait confiance, alors je me tairai. »
Comme pour appuyer ces dires, un Administrateur Royal pénétra la pièce, rejoignant sa place à côté de sa Sainte Protégée – celle qui seyait naturellement à l'importante fonction qu'il exerçait.
« Veuillez pardonner ce petit moment d'attente. J'ai été dans l'obligation de modifier un compte rendu, pour cause d'un événement de dernière minute… commençons par le rapport des Affaires Diplomatiques. »
Ses lunettes se redressèrent sous son geste méthodique, étincelantes sous la lumière.
« Depuis le VIème Congrès de la Fédération des Royaumes, Ylisse a pu faire valoir son nouvel édit concernant l'égalité des races au sein du continent. Les Affaires Diplomatiques ont pris une tournure intéressante, avec la proposition de la Région de l'Aube concernant la découverte de nouvelles civilisations. Cependant, des émissaires se plaignent de la… franchise de l'Ambassadrice d'Ylisse. Ils prétendent que la diplomatie devrait être la vertu première du Grand Royaume. »
Dans un silence unanime, les regards se tournèrent vers la concernée. Mais les yeux de cette dernière ne cillèrent pas le moins du monde.
« Ha, ils ont osé dire cela. Culotté de la part de ceux qui clament leur dévotion pour la paix universelle… tout en imposant des pratiques d'esclavage sur les Taguëls. Je déteste les hypocrites, ça me donne envie de leur jeter les plats des Banquets Diplomatiques… oh, c'est ce que j'ai fait ? Quel dommaaaaaaaaage. »
Un éclat acéré brillait dans les orbes cuivre – témoignant à lui seul de son sentiment d'indignation. Toujours majestueusement calme sur son trône de santal, la Grande Princesse d'Ylisse se tourna vers elle.
« Severa, pouvez-vous m'en dire davantage ? »
Alors que son amie s'apprêtait à vitupérer allègrement, une voix de femme – de femme impitoyable – la coupa.
« Les Ambassadeurs des Régions Mouvantes ? Humph ! »
C'était Kjelle la Ferme, XIIIème Grand Général-en-Chef des Armées d'Ylisse. Seule la dureté de ses prunelles grises rivalisait avec celles de la grande Dame d'Acier.
« Je connais ces malfrats. Ils prétendent appuyer l'idéal de Lucina, mais – dans l'ombre – forcent les bourgades les moins favorisées à leur verser d'exorbitantes redevances. Severa a bien fait de leur clouer le bec. Ça leur apprendra qu'on ne joue pas avec la Coalition d'Ylisse… »
Devant cette manifestation de virilité pure, Íñigo ne put s'empêcher d'avoir un sourire désabusé. Pour en être une femme splendide, la Générale-en-chef était encore plus impitoyable que le plus dur des guerriers.
'C'est bien la fille de sa mère. Sully était remarquable… et Gregor était le seul capable de leur inspirer le respect. Le problème, c'est que… moi, qui suis un homme… je suis aussi le fils de ma mère.'
Ce fut heureux que la Ferme n'eût point remarqué cette expression de dérision : car si son respect envers Lucina était sans borne, il n'en était pas de même envers son jeune frère – qu'elle jugeait trop faible.
Les faibles et les incapables n'ont pas leur place sur le devant de la scène.
Est-ce une faute, d'être sensible ?
« D'ailleurs, à ce propos, je trouve les nouvelles recrues beaucoup trop molles et gentilles. Comment pourrons-nous inspirer le respect, si nos propres soldats sont des lavettes à peine dégrossies ? Je suggère que nous durcissions nos critères d'acceptation. A ce train-là, tout ce que nous risquons de former, c'est des combattants capables de fuir devant le danger. »
Avec un soupir calme, Laurent l'Avisé tourna un bref regard vers sa Sainte Protégée, comme attendant son signal pour manifester son avis. La Princesse lui fit un signe tout aussi calme : c'était elle qui allait prendre la parole.
« Kjelle, j'apprécie votre engagement, mais tous n'ont pas votre force. Est-il bien nécessaire de se montrer aussi dur envers les jeunes recrues ? Je ne voudrais guère qu'elles désertent toutes par dégoût de la formation… »
« Lucina, tu aurais dû voir ça ! Il pleurait en duel avec moi, alors qu'on n'était qu'en entraînement, et… ! »
La Grande Générale-en-chef afficha une expression de mépris pur : tous savaient fort bien qu'elle faisait allusion aux nouvelles recrues dont elle assurait l'entraînement (et Íñigo garda secret pour lui, le fait que, lui aussi, il avait déjà pleuré lors qu'un duel d'entraînement contre elle !).
« Kjelle. »
Un seul mot – une seule réaction.
Lucina d'Ylisse.
La Ferme contempla cette expression déterminée – et consentit à offrir une justification.
« Lucina, je respecte ta bonté… mais sans une armée puissante, tout ce que nous avons bâti s'envolera en fumée. Je refuse de laisser notre Royaume s'affaiblir et courir vers sa perte. La Sainte Guerre a été trop meurtrière… »
Les yeux océan de l'Aînée de la Sainte Lignée brillaient de cette lueur, qui mettait ses ennemis à genoux – et ses alliés derrière elle.
« Moi non plus, je ne laisserai rien de ce que nous avons construit se perdre pour notre Royaume. Le futur de notre peuple bien-aimé en dépend. »
Cette grande Princesse d'Ylisse avait le don d'inspirer et de rassembler sous un commandement les cœurs qui touchaient son aura majestueuse. Ses mots étaient ciselés dans l'or de l'âme et étincelaient pour les yeux qui l'écoutaient.
J'en fais le serment. Je consacrerai ma vie au bien des miens et de tous.
« … »
Íñigo – doux Cadet rêveur, et volage Danseur à la Voix de Nacre – avait toujours admiré sa grande sœur. C'était dans ces moments-là qu'il était fier d'être de son sang – mais qu'une pointe d'amertume, aussi, perlait dans son cœur nacré.
'Je ne serai jamais son égal…'
« Luce… »
La Nacre de Chrysanthème n'est guère aussi blanche que sa Sœur le Blanc Lys. L'auriez-vous oublié, Saint Prince ?
Frederick, XIIème Grand Chancelier de la Cour, avait vu juste. Il n'était pas l'égal de sa sœur – et ne le serait jamais. Jamais aussi blanc qu'elle, le Chrysanthème de Nacre cédait sa royauté à son Aînée le Lys.
« … »
'A quoi… lui servirai-je donc un jour ?'
Les échanges devinrent soudain un brouhaha sans intérêt. Lentement, son esprit se désintéressait de la réunion, criant concert qui le rendait sourd à cet orchestre, mais lui ouvrait le requiem de la solitude.
Le Blanc Lys veille le Timide Chrysanthème à ses côtés :
Est-il Royauté plus noble que sa Blancheur Immaculée ?
Lucina.
Silencieux, il la contemplait.
L'unique femme qu'il gardait en son cœur – sans lui offrir une seule parcelle de désir. Celle qu'il aimait, sans oser lui révéler qui il était vraiment. Il était son petit frère – l'être qu'elle chérissait le plus, avec leur défunt père : et pourtant, en cette heure, il se sentit plus loin d'elle que de leur aïeul de l'autre monde.
Pour toujours son modèle, à jamais son exemple.
Tu es la plus grande d'entre les plus grandes. La femme que j'aurais été n'égalera jamais celle que tu incarnes.
« Le Royaume Sombre ? Quelles fadaises vas-tu encore nous sortir, Administrateur ?! »
Son esprit émergea brusquement, revenant à la réalité d'un concert disharmonieux. Ses yeux clignèrent – comme captant les notes d'une danse chaotique, maladroite.
« Fadaises ! J'en ai assez, assez ! »
Kjelle s'emportait contre quelqu'un : rien d'exceptionnel (selon Íñigo). Mais ce qui était étonnant, c'était que ce quelqu'un n'était pas moins que Laurent l'Avisé, grand Administrateur du royaume – s'il en est. La patience de ce dernier était sans limite, mais sa fermeté n'avait rien à envier à quiconque.
« Ce ne sont nulles fadaises, Kjelle, mais des rumeurs colportées par nos espions : et j'ai confiance en leur rapport, je les ai choisis moi-même. Nous ne pouvons négliger cette information. Tous les Royaumes ayant nourri une confiance aveugle en leur force se sont effrités : ce ne sont point les exemples qui manquent, hélas. »
« Mais on n'a pas de temps ou de personnel à gaspiller sur des rumeurs ! Si encore, nous avions les moyens… mais aucun d'entre nous ne peut se permettre de partir comme ça et de laisser ses charges ! Et je me vois mal envoyer les soldats que je forme dans une mission pareille. Ils ne sont même pas capables de reconnaître une épée d'une lance. Les recrues sont encore plus molles qu'à l'ancienne époque, et quant à… »
A son tour, Lucina la Noble coupa fermement – mais sans brusquerie – Kjelle la Ferme. Soucieux, ses yeux azur reflétaient un éclat lointain, capable de lire les augures du monde. La Marque de la Sainte Lignée se dessina brièvement dans un rayon de soleil.
« Il est vrai que le temps et le personnel nous manquent. Kjelle a raison sur le fait qu'aucun d'entre nous ne peut abandonner ses charges ici, même temporairement… mais, tout de même, une telle rumeur m'inquiète. Si cela m'était possible, je me rendrais sur place pour enquêter. A qui pourrions-nous confier cette mission ? »
Une Chevalier Pégase bondit allégrement sur le devant de la scène.
« Moi, Lucina, moi ! Je vais en profiter pour tester mes nouvelles approches, et voir si ma Super Technique d'Espionnage Héroïque fonctionne… »
« Non, Cynthia, il n'en est pas question. Vous resterez ici, pour vous occuper des Pégases et des chevaux. Vous êtes la seule à pouvoir leur parler. De même, Laurent a toute la gestion du Royaume en charge, Owain s'occupe de l'Armurerie, Kjelle de l'Armée, Noire des Affaires Domestiques, Severa des Affaires Diplomatiques… Yarne est toujours mission avec Brady, et Nah doit toujours traiter avec les réfugiés Manekete. Il ne reste personne pour… »
Soudain, alors que son regard songeur scannait les alentours de leur table, un déclic parut se faire. Les orbes bleus s'arrêtèrent sur son jeune frère, qui n'avait dit mot depuis un long moment.
« Íñigo… je viens de m'en souvenir. Où en sont les Affaires Sociales ? Quelle est la situation actuelle ? »
Il sourit gaiement – ignorant le pincement qui lui tordait le cœur.
« C'est le point mort, Luce. On dirait que tout le monde est renfrogné et boude, que ce soit chez les nobles ou le peuple… la Fête des Protecteurs avait remis un peu de baume dans le cœur des gens, mais depuis, nada ! Je me suis presque fait jeter par cette fille à qui j'ai proposé un thé hier soir, et… »
Cynthia pouffa de rire, tirant un pied-de-nez à une Severa et une Kjelle passablement énervées. Mais la Sainte Princesse ne leur prêta aucune attention.
« Oui, c'est vrai que les Affaires Sociales doivent être plus calmes, depuis que la Fête des Protecteurs a pris fin. Sans compter que la présence de Chasseurs de Tête incite les gens à la plus grande prudence… et donc à minimiser les réjouissances. S'il y a un poste qui pourrait être temporairement vacant, ce serait celui-là… »
« Oh, Luce, je te vois venir ! Et ma réponse, est… »
Elle alla droit au but.
'Luce, pour vous mes amis.'
« Íñigo, cette mission de reconnaissance sur les rumeurs concernant le Royaume Sombre… pouvez-vous vous en charger ? »
Alors, d'une révérence élégante pour un Danseur comme lui, le jeune homme se leva devant son public. Et salua gracieusement ses confrères.
« Ma noble sœur, rien de ce que vous demanderez restera vaine requête. Vos commandements sont des ordres pour moi. »
Etait-ce le début d'une nouvelle aventure ?
