Prologue
Un gros bol de porridge. Voila par quoi commencerait mon histoire. Bon je sais, pas de quoi fouetter un chat mais je vous assure que ce détail est très important. Évidemment je pourrais aussi vous décrire un par un chaque membre de ma famille mais malheureusement je n'aurais pas grand chose à vous raconter puisque je n'ai que ma mère qui s'occupe de moi. Alors pour vous, je commencerais par le gros bol de porridge. Ça va faire presque une heure que je suis devant lui. Enfin, devant... autours plutôt. Je ne cesse de tourner près de la table en criant à tue-tête que ma mère ne vaut pas mieux que le cochon qui est en train de se vider de son sang chez le boucher, la tête vers le sol et les pieds attachés. Elle ne me dit rien. En fait, elle ne m'a jamais rien dit depuis que son mari, mon père occasionnellement, a quitté la maison pour rester définitivement pourrir au fond d'un bar miteux. Pourrir au premier sens du terme bien sur. Mais bon, c'est pas comme si j'allais me plaindre. Pourtant je vous jure que ce jour là, mon gros bol de porridge me faisait penser à la bouillasse qu'aurait pu représenter le cerveau de mon concepteur.
Donc oui, mon histoire débute ici. Je sais que je suis infernale mais je ne veux pas laisser de répits à mes voisins. Et il faut dire que j'adore bouger. De plus en plus vite. Même que parfois, j'arrive à aller dans les pièces de la maison sans me rendre compte, tellement je cours vite ! Moi, j'appelle ça mon super-pouvoir. Comme dans les bandes-dessinées que lit Léméço (enfin, son vrai prénom c'est Léon mais comme il est une vraie limace comparé à moi, je l'appelle Léméço). En tout cas, je pense que c'est pour ça que le Baquet m'a retrouvé. Le Baquet, c'est le sobriquet que j'ai donné à Charles. J'adore donner des noms affectueux. Dommage que les autres soient si sérieux. Tout le monde me dit que le surnom de Charles, c'est « Professeur X ». Moi je trouve pas ça drôle. Déjà, il y a le mot « professeur » et puis, il y a une lettre sans aucun signification. Il doit se sentir tout seul ce pauvre X derrière ce mot si long. Sauf que quand je l'ai rencontré, j'avais mangé mon gros bol de porridge depuis un petit temps. De quoi on parlait déjà ?
Certaines personnes me disent hyperactive ou encore que je suis atteinte d'un trouble du déficit de l'attention. Sauf que je ne comprend rien à ce qu'ils disent ! Et ils m'ennuient à parler. Moi ce que je veux, c'est courir partout. D'ailleurs, j'en ai marre de mon bol de porridge et je me dirige dehors. Là, je prend mon filet et pars à la chasse aux papillons. Mais dehors il pleut alors pas de chance pour trouver ne serait-ce qu'un insecte. Je suis irritée et tape du pied pour bien montrer mon animosité. Sauf que personne ne me voit. Je crie de nouveau des insanités à ma mère. C'est plus marrant de le faire à l'air libre, quand les passants peuvent entendre et apprendre ce qu'est vraiment cette femme pour moi. Puis je me lasse de cette exercice et écrase les dernières tiges d'hortensia qui ose encore se montrer droit. De nouveau cette activité me fatigue. Au loin, je peux apercevoir deux hommes avancer vers notre maison. C'est Sean et Alex. Enfin, au début je ne connais pas leur nom évidemment. Le premier est un rouquin alors de suite je le nomme Néoptolème. L'autre c'est « Rayon de soleil » mais c'est plus court de dire Raysol. Tout le monde, c'est à dire moi et mon bol de porridge (comment est-il arrivé entre mes mains au milieu de la pelouse?), les regarde arriver. Ils dégagent quelque chose de rassurant et ça me donne envie de leur montrer ma collection de pots de yaourt. Je leur fait un signe de la main puis je regarde le ciel qui a l'air d'engloutir mes cinq doigts. C'est marrant, on dirait cinq petits boudins qui se noient dans une flaque d'eau croupie. Là, Sean me dit bonjour. Enfin, le mec qui deviendra Sean dans ma mémoire.
Je ne veux pas partir de chez moi. En tout cas pas sans ma collection de pots de yaourt, ma robe à fleur avec une tâche sur la poche avant, la tortue de mon voisin, la bicyclette que j'ai repéré chez le marchand il y a quelque jour et mon album vide. Ils me disent que je pourrais avoir tout ça mais que d'abord, on doit aller à l'Institut. Apparemment, il y a des personnes comme moi là bas. Avec les même tresses blondes ? Les mêmes yeux bleus ? Je leur demande. Sean rigole et me dit que non. Zut, on m'a donc menti... Je boude un instant puis quand je vois ma mère mettre ma valise dans une voiture, je fonds en larme. Maman ne prononce pas à un seul mot. Comme à son habitude. Nos adieux ne durent pas longtemps, une poignée de secondes. Une poignée de main ? Mais déjà, Alex arrive à me faire rigoler en faisant des pitreries. Il m'a aussi offert un pot de yaourt avec un papillon dessus. Je le trouve vraiment beau. Peut-être même qu'elle sera ma pièce de collection favorite. Je serre les doigts autours de ce nouveau trésor. Mes yeux se ferment, s'ouvrent, se ferment puis s'ouvrent. C'est un jeux dont je ne me lasse pas car chaque fois que je regarde à l'extérieur de la vitre, le paysage change. J'ouvre les yeux. Une prairie verte. Je ferme les yeux. Noir. J'ouvre les yeux. Une forêt épaisse. Je ferme les yeux. Noir. J'ouvre les yeux. Une demeure incroyablement grande. Mes jambes n'arrêtent pas de bouger ainsi que mes mains. C'est plus fort que moi, je hais rester immobile. Derrière moi se trouve, très très loin, ma mère... Je pense qu'elle doit bien être contente d'être débarrassée de moi et de mes différences. Cette idée me serre un peu le cœur mais comme je l'ai dit précédemment... Elle est très très loin de moi.
Mes pieds nus foulent avec aisance le sol de mon nouveau chez-moi. Tout est plus chouette ici. J'ai beaucoup plus de place pour courir et ma chambre fait la taille de mon ancien salon. Bon, on m'a dit que par la suite, je devrais partager ma chambre avec d'autres personnes alors j'en profite un maximum. Quelqu'un éternue derrière moi. C'est Néoptolème. Enfin, Sean. C'est égal. Il veut que j'aille voir le directeur. Ok mais alors tu me portes sur ton dos ? De toute façon le bureau n'est pas trop loin. A ma plus grande joie, il accepte en souriant. Plusieurs fois je l'arrête en chemin pour lui demander des détails sur chaque objet que l'on rencontre. Finalement, on ne prend pas cinq minutes mais une demi-heure avant d'arriver chez mon futur professeur de physique. Enfin ça, c'est pour longtemps hein. Là je ne sais même pas dire combien fait cinq fois sept. C'est pas vingt-huit par hasard ?
Bonjour. Moi ? C'est Louisa... Et vous ? Charles Xavier... Il est joli votre coupe-papier. J'aimerais bien le toucher. Du bout des doigts. Juste cinq secondes, d'accord ? Je vais avoir onze ans dans trois mois, cinq jour et vingt heures. Pourquoi tu es en chaise roulante ? Mais j'aime bien les longues histoires moi. Faut juste pas que se soit trop ennuyeux. Tiens cette lampe aussi est jolie. Je veux la même dans ma chambre. Si je t'appelle Le Baquet, ça te dérange ? Sean a l'air d'aimer en tout cas, il arrête pas de rire. Ho... et cette pièce en argent... Elle brille dans tes yeux quand tu la regardes. Tes yeux coulent comme de la morve en dehors des narines. Cette pièce est belle pourtant. Pourquoi est-ce que tu pleures quand tu la regardes ? Je suis désolée. Alors moi aussi je pleure. Bon, maintenant que tout le monde a versé sa larme, on va jouer.
Nous sommes le soir mais je n'ai pas sommeil. Je n'ai jamais sommeil. J'ai trop envie de m'amuser pour ça. On vient de me faire passer des tests. D'après ce que j'ai compris, je suis une mutante de type Delta. Aucune idée de ce que cela veut signifier. Ha, et ils m'ont aussi donné un petit surnom. Luxon... ça fait très science-fiction je trouve mais pourquoi pas ? Charles m'a dit que c'était une particule de masse nulle utilisée dans la théorie de la relativité se déplaçant à la vitesse de la lumière mais que dans mon cas, cette vitesse était supraluminique. J'en ai appris des choses aujourd'hui ! Donc si j'ai bien compris, je suis aussi rapide que le soleil. Ha non, Alex rectifie. Je suis aussi rapide que les rayons de soleil. Il me dit aussi que je ne devrais plus parler de la pièce d'argent à Charles car ça le rend triste. Je veux savoir pourquoi mais personne ne veut me répondre. Ils ont tous l'air gêné. On me proclame alors brusquement que bientôt, d'autres enfants vont venir à l'Institut. Néoptolème et Raysol s'en vont demain pour en chercher un.
Le lendemain matin, c'est un nouveau bol de porridge qui m'attend. Sauf que dans celui-ci, les couleurs éclatent comme une explosion de feux d'artifice. (j'en ai d'ailleurs jamais vu mais c'est ainsi que je me l'imagine). Il y a des fraises, des framboises, des mûres, des groseilles, des myrtilles, des morceaux de pêches, de pommes et de poires. Les quatre saisons sont dans mon bol. Je ne touche à rien. Pas parce que je n'ai pas faim, comme la veille. Mais parce que j'ai trop peur d'abîmer cette œuvre d'art. Je lève mes yeux vers le cuisinier et ne peut m'empêcher de lui lancer un grand sourire.
C'est Charles. Et il ne semble plus triste. Il me dit que bientôt, je rencontrerais Hank et qu'il ne faudra pas que je sois choquée par son apparence. Je me demande bien de quoi il parle mais je suis à présent absorbée à jouer avec ma cuillère. En fait, c'est un vaisseau qui va attaquer la base ennemie (la boîte de céréale) puis va se réfugier dans les camps des rebelles (le lavabo). Ensuite, ils vont se faire attaquer vicieusement par une armée zombie (des morceaux de sucres) et vont aller demander de l'aide à... Ho... Une grosse peluche toute bleue vient de faire son apparition. C'est un croisement entre un chat et un ours. Bleu. Il est tout bleu. Je lâche ma cuillère sous la surprise. Un cri monte dans ma gorge. Ok j'en peux plus je le laisse s'échapper. La créature semble apeurée devant mon couinement misérable. Mais je ne peux pas m'empêcher. Alors je lui demande. Est-ce que je peux te caresser la main ? Car maintenant c'est décidé, Hank sera mon plus grand doudou. Depuis ce jour, je ne le quitte plus. Discrètement, je passe un doigt sur la fourrure qui parsème ses doigts avec curiosité. Je trouve ça fascinant. Hank aussi. Il est vrai que cela doit surprendre un bon nombre de gens de le voir ainsi mais moi, je trouve ça génial ! Et je ne peux m'abstenir de le faire remarquer.
Je ne pense plus à ma mère. Encore moins à mon père. Ni à Léméço ou encore à mes autres camarades de classe. Il n'y a plus que Charles, Sean, Alex et Hank. Et aussi une femme un peu étrange aux cheveux bruns qui parait vivre dans un monde parallèle au notre. Alex m'a un jour dit qu'elle s'appelait Moira mais qu'elle ne se souvenait plus de rien qui aille au delà de ses trois ans et que Charles l'avait hébergé par culpabilité. Elle hante les couloirs en bégayant des phrases étranges. Parfois je la croise alors je me cache derrière une porte. De temps en temps, je la suis discrètement. Je deviens la chasseuse au milieu de la savane, et elle, l'autruche blessée que je dois pister pour trouver ses petits. Sauf qu'au bout de cinq minutes, ça me gave déjà et je vais rejoindre Hank dans son laboratoire. Je lui demande si Moira a toujours été comme ça. De nouveau, personne ne me répond. Faut dire qu'il a l'air vachement concentré. Alors je m'amuse à tourner autours de la table où travaille Hank en courant.
Ma vision se brouille car je vais vite. J'ai l'impression d'être partout en même temps. C'est vraiment très étrange ! Puis je m'entraîne, allant plus loin. Une seconde je suis dans le laboratoire, l'autre dans le parc, l'autre dans le bureau de Charle, l'autre dans la cuisine, l'autre dans la bibliothèque. Cette sensation est tout simplement grisante. Sauf lorsque quelqu'un ouvre la porte et que je m'encastre dedans. Cinq secondes en pleine tronche. On peut dire que ça fait mal. J'ai une pensée émue pour mes pots de yaourt qui se retrouveront bientôt tout seul dans ma chambre. Qui s'occupera d'eux quand je serais morte ? Sauf que je ne suis pas morte. Pas encore. Je joue l'agonie en me tordant sur le sol mais je ne ressens pas la douleur. Faut dire que j'ai la peau dure. Bon donc, je roule par terre en gémissant. Sean m'aide à me relever et me console. Il me promet de m'acheter un pot de yaourt. Mais je me désintéresse quelques minutes de lui car derrière se trouve un étrange petit garçon. C'est la première fois que je vois ça (c'est vraiment une sacrée journée aujourd'hui). Sa peau est brune comme le chocolat au lait avec des iris totalement noires. Je suis sure qu'il doit être comédien de Bollywood. Ou quelque chose dans le genre. Sean, arrête de me demander de dire mon prénom, ça me gêne. Bon, ok. C'est bien parce que c'est toi qui le demande.
Louisa.
