Chapitre 2: Ascension

Les dragons grandissent et s'épanouissent différemment des humains.

Les trois frères Kirkland, par exemple, bien que nés à plusieurs années d'intervalle il y a bien vingt ans, ont tous les trois à peu près la même apparence physique et âge mental (12 – 15 ans). Car leur croissance humaine est influencée par leur nature, leur élément de prédilection, leurs conditions de vie et donc par association, leur environnement.

Et c'est pourquoi il n'était pas vraiment surprenant que leur petit frère, Arthur, né il y a tous justes dix ans, soit encore à l'âge physique et mental de 5 ans.

Chez les dragons, qui peuvent vivre des centaines d'années, le temps qui passe n'a aucune espèce d'importance. Ils grandissent et évoluent chacun à leur propre rythme.

C'est ce que maman apprit à Arthur aujourd'hui, quand il posa la question.

« _ Je, je suis normal alors ? Je ne vais pas rester petit toute ma vie, hein maman ? Demanda-t-il d'un air inquiet.

« _ Mais non voyons, mon trésor ! Bien sûr que tu es normal. Tu vas grandir aussi, comme tes frères, comme moi et comme tous les autres dragons du monde. Qui a bien pu te mettre ces bêtises dans la tête ?

« _ Alistair… et Edwyn, et Carwyn aussi. Ils font rien que m'embêter !

A ça, la belle dame rousse poussa un soupir.

« _ J'irais en parler avec eux plus tard… En attendant, mon chéri, veux-tu bien aller voir s'ils s'en sortent avec le moulin et aller chercher de l'eau au puits ?

« _ Oui maman. J'y vais ! »

Arthur sauta des genoux de sa mère et s'élança à toute vitesse hors de la maison, mais se mit sur la pointe des pieds en faisant le mur pour mieux observer ses frères à l'ouvrage.

Il pointa discrètement la tête, voyant Carwyn entasser des sacs de sable les uns sur les autres. Puis Alistair et Edwyn joignant leurs efforts pour soulever ensemble de gros blocs de pierre qu'il fallait ensuite cimenter ensemble. Les fondations étaient déjà construites.

Les travaux avançaient vite, le moulin serait sûrement prêt d'ici quelques jours.

Satisfait de son analyse, il fit un détour pour éviter ses frères et se mit ensuite à courir vers le puits qui se trouvait à une vingtaine de mètres de la maison.

Ce puits aussi était nouveau. Sa mère avait utilisé sa magie pour créer une nappe phréatique filtrant l'eau du lac en eau de source. Cette nappe partait donc du lac jusqu'à l'endroit où elle avait décidé de faire bâtir le puits, avec l'aide de ses grands frères. Et maintenant, ils n'avaient plus besoin d'aller jusqu'au lac ou dans les montagnes pour avoir de l'eau.

Arthur fredonnait sa berceuse favorite tandis qu'il s'attelait à la tâche : attacher le seau à la corde solidement, le laisser se remplir puis tirer la corde jusqu'à le faire remonter.

Ce n'était pas difficile. Il avait répété le processus des centaines de fois déjà.

Mais soudain, il lâcha prise.

Une horrible douleur vint le transpercer droit au cœur, et il en perdit le souffle.

Ses genoux cédèrent sous son poids, tremblant dans l'herbe grasse tandis que la douleur s'atténuait mais se répandait dans tout son corps.

« Qu'est ce qui m'arrive… »

Il hoqueta, en sentant la douleur reprendre de plus belle. Elle bouillait dans son sang, dans ses muscles, dans ses écailles.

« Maman… »

Il voulait appeler à l'aide, terrifié de ce qui lui arrivait. Mais sa gorge était asséchée et son corps refusait de lui obéir.

« _ Arthur, que fais-tu ? Le dîner est bientôt prêt et-… ARTHUR ! »

La mère, qui était partie à sa rencontre en le voyant tarder, accouru vers son enfant secoué de spasmes gisant à terre.

« _ Ma… man…

« _ Chut, mon petit… tout va bien se passer, je te le promets… Dit-elle d'une voix brisée en le prenant dans ses bras et constatant sa souffrance.

« _ J'ai mal…

« _ Je sais, mon cœur, je sais… »

Le cri de leur mère avait alerté les trois autres garçons qui avaient aussitôt tout laissé tomber pour accourir à leur tour.

Ils trouvèrent leur mère en train de bercer le petit corps tremblant du dernier-né dont les yeux étaient perlés de larmes, chantant tout bas leur berceuse pour tenter de l'apaiser.

Edwyn regarda la scène, son petit frère gémissant de douleur, ses écailles brillant d'une étrange lueur… et alors il comprit. Et à en juger par le regard que lui jetaient Alistair et Carwyn, ils venaient de comprendre également.

« _ C'est son élu qui est né… pas vrai ? » Se dit-il à haute voix, se remémorant sa propre expérience il y a quelques années.

Ce n'était qu'une question rhétorique, mais ses deux frères acquiescèrent en réponse. Tous ensembles, ils contemplèrent un silence respectueux durant de longues minutes, jusqu'à ce que, enfin, le calvaire du petit dragon s'arrêta.

Sentant ce changement, la mère serra fort son petit garçon dans ses bras avant de le remettre doucement sur pied. La sensation de brûlure avait disparue, et la douleur restante n'était que courbatures. Il ne pleurait plus, ne tremblait plus autant et regagnait progressivement le contrôle de son corps.

« _ Maman, qu'est ce qui m'est arrivé… ?

Elle posa sa main sur les cheveux blonds de l'enfant, les ébouriffant gentiment en lui répondant avec un sourire réconfortant.

« _ Tout va bien, Arthur. Ce qui t'es arrivé, arrive à tous les dragons un jour ou l'autre. C'est arrivé à Edwyn un peu avant ta naissance, et à moi, il y a très longtemps.

« _ Ah bon ?

« _ Oui. Vois-tu, mon chéri, pour chaque dragon qui existe, existe aussi un élu. Une personne très spéciale qui naît rien que pour soit.

« _ Une personne spéciale ? Comme un ami ?

« _ Non, Arthur. Pas comme un ami… plutôt comme… une amoureuse ou un amoureux. Tu comprends ?

« _ Oh… Tu veux dire comme notre papa… ? »

A ses mots, l'atmosphère se tendit. Surtout autour de ses frères qui se mirent à regarder partout sauf lui. Et Arthur aurait juré avoir vu Alistair marmonné tout bas quelque chose de désagréable... mais il choisit de retourner son attention vers sa mère.

« _ … Oui, comme papa. Ton élu(e) vient de naître, et un jour vous vous rencontrerez et vivrez ensemble comme des amoureux.

Les yeux d'Arthur se mirent à briller à cette nouvelle, et un sourire immense s'esquissa sur ses lèvres.

« _ Ça veut dire que j'ai une personne rien que pour moi ? Où est-il ? Est-ce qu'il est un dragon, lui aussi ? Je veux le voir ! Maman, quand est ce que je pourrais le voir ? »

« Le voir… ? »

Ainsi, l'instinct de son fils était assez affûté pour deviner que son élu était un garçon… Eh bien, eh bien, Arthur ne finira jamais de l'étonner. Mais avec cette nouvelle information, ses prédictions de confirmaient : son petit était bel et bien destiné à un avenir extraordinaire.

« _ Ha ! Le p'tit Tutur va se retrouver avec un garçon ! Beûûûrk !

« _ Et qu'est ce qui te fais croire que ça sera pas aussi ton cas, Edwyn ? Se moqua aussitôt Carwyn, ravi de l'interruption.

« _ Je… Ça n'arrivera pas ! S'indigna son aîné, tout rouge.

Alistair éclata de rire, puis les frères continuèrent de se chamailler de leur côté, essayant de s'attraper les uns les autres dans les airs.

« _ Arthur. Reprit la mère en regardant le garçon droit dans les yeux, avec douceur.

Tu dois être patient, Arthur. Avant de partir à la recherche de ton élu, tu dois d'abord grandir, apprendre à maîtriser tes pouvoirs, et devenir assez fort pour survivre dans le monde des Hommes. Tu sais pourquoi, n'est-ce pas ?

« _ … Oui… Concéda-t-il, à regret. Les humains sont dangereux. »

C'est ce que leur mère ne cessait de leur répéter à lui et à ses frères, surtout quand l'un se prenait l'envie de jouer les aventuriers et sortir de la vallée. Leur mère les rattrapait, leur faisait la leçon et leur rappelait que cette vallée était leur seul sanctuaire à l'abri des Hommes, ces êtres fascinants et redoutables.

Combien d'histoires leur avait-elle raconté à leur sujet ?

Mais la curiosité était toujours plus forte que tout, et elle-même savait, que le jour où ses enfants iraient parcourir le monde approchait à grands pas.

« _ Allez, viens. C'est l'heure de dîner. » Dit-elle alors en lui tendant la main.


Les années passaient, et Arthur poussait comme un champignon.

Ses frères continuaient de l'enquiquiner dans le dos de leur mère, bien sûr. Parfois, les quatre frères rentraient très tard après un jour ou deux d'entraînement, couverts de blessures. Et leur mère les grondait pour leur zèle sans se douter un instant que la plupart de ces blessures étaient surtout dues à leurs bagarres.

Mais Arthur apprit avec le temps à se défendre : il apprit l'art du cynisme, à rendre les coups, à être plus sûr de lui au fur et à mesure qu'il apprivoisait ses pouvoirs et ses ailes. Parce que désormais, il avait un but : trouver son élu. Et il tenait à être prêt quand le jour viendra pour lui de le chercher.

Il pensait souvent à lui. Il imaginait à quoi il pouvait ressembler… quelqu'un de doux et gentil qui ne lui ferait jamais de mal, pas comme ses frères. Quelqu'un avec qui il pourrait parler de choses qu'il aime et regarder les étoiles toute la nuit. Quelqu'un rien que pour lui.

Oh, comme il avait hâte de le rencontrer.

Et un jour, il eut 17 ans. Physiquement et mentalement. Ses frères, eux, paraissaient avoir la vingtaine.

Il était prêt, ils étaient tous prêts.

Ensemble, ils firent leurs adieux à leur mère en emportant vivres et provisions, ainsi que la promesse de revenir sains et saufs.

Ils prirent leur envol, et sans un mot se dispersèrent dans quatre directions différentes.


Arthur atteignit bientôt un village portuaire à la nuit tombée. Discrètement, couvert par la brume de la nuit, il s'y arrêta. En se promenant parmi les villageois, il resta fasciné. C'était la première fois qu'il voyait des humains d'aussi prêts. Et à en juger par leurs conversations, ils ne semblaient pas si différents de sa famille… du moins, au premier abord.

Il s'arrêta sur les quais pour déjeuner. De grands bateaux aux voiles éclatantes étaient amarrés. Arthur les trouva magnifiques, bien plus que toutes les bâtisses qu'il avaient vu jusque-là.

Il se prit à rêver d'en avoir un, et naviguer sur les océans bleus à la découverte de nouveaux paysages à voir…

« D'ailleurs… pourquoi est-ce que je ne le ferais pas ? » Se dit-il avec un sourire prédateur.

Il s'approcha du navire qui lui avait tapé dans l'œil. Un fameux trois-mâts, fin comme un oiseau mais bien armé, et orné d'une sirène à sa proue. Ce devait être un vaisseau marchand ou mieux encore, un vaisseau pirate.

Il attendit la nuit noire. Les quais étaient déserts, chacun était rentré chez soi. C'était le moment où jamais.

Arthur bondit, ouvrant ses ailes au milieu de son saut et vola gracieusement et sans bruit jusqu'au pont du bateau. Il trouva un ramassis de pirates assoupis au milieu d'une forêt de bouteilles d'alcool vides et renversées.

« Les pauvres… Ils ne vont pas comprendre ce qui leur arrive. »

Effectivement, l'effet de surprise fût immédiat. Prenant sa forme de dragon, il rugit de toute sa puissance, réveillant en sursaut les ivrognes terrifiés. Leurs hurlements plaisaient beaucoup à Arthur. Une odeur de soufre planait sur le bateau tandis que le feu s'échappait par flammes des naseaux de la bête aux yeux verts si perçants.

L'un des marins, dans la panique, tira quatre coups de pistolet droit sur le dragon immobile.

Voyant que les écailles d'émeraude avaient eu raison des balles, l'homme lâcha son arme et recula en tremblant, devant Arthur qui révélait ses immenses crocs d'ivoire, comme s'il se moquait de ses pitoyables tentatives.

Quand il battit des ailes, fouettant l'air autour de lui, tous les autres se mirent à s'écarter aussi. Certains commençaient même à lorgner la mer, l'air de considérer l'idée de simplement sauter du navire.

Mais un autre homme, probablement le capitaine au vu de son tricorne et son long manteau, eût visiblement une toute autre idée.

« _ Dragon ! Ô Dragon, épargne mes hommes et mon vaisseau et je te donnerai tout ce que tu désireras ! »

A cela, Arthur fût surpris. Mais tout ça devenait de plus en plus amusant.

« Il me mâche le travail. »

Aussitôt, un plan se forma dans son esprit. Si tout se déroulait comme il l'avait prévu, alors il aurait gagné sur tous les tableaux.

Il reprit alors forme humaine, et fît claquer les talons de ses bottes sur le sol boisé. Tout cela devant les yeux ébahis des pirates.

« _ Tout ce que je désire ? Que sais-tu des désirs des dragons, pauvre humain ? Penses-tu vraiment être en mesure de combler mes attentes… hum ? » Déclara le jeune homme d'un ton railleur.

Le capitaine déglutit, mais il insista.

«_ J'ai des richesses ! Affirma le pirate en cachant mal son désespoir.

J'ai écumé les mers des années durant et accumulé un grand nombre de trésors ! Une partie se trouve dans la cale et le reste, sur une île secrète connue de moi seul. Ils sont à toi ! Je te donnerai ma boussole et ma carte ! Mais laisse mon navire et les miens en paix. »

Les yeux verts du jeune dragon s'illuminèrent avec envie. Mais il fallait qu'il joue la comédie un peu plus longtemps s'il voulait obtenir le résultat escompté. Patience, il y était presque.

« _ Tu serais prêt à renoncer à toute une vie de labeur pour sauver ton misérable rafiot et tes larbins ? Quel drôle d'humain tu es…

Tout l'équipage retint son souffle, en attendant qu'Arthur continue de parler.

« _ Sache que je ne suis pas intéressé par ces babioles que vous les humains appelez trésors.

Un énorme mensonge, bien sûr. Quel dragon détournerait les yeux d'un fabuleux trésor ? Il faudrait qu'il soit complètement fou. Mais la plupart des hommes ne le savent pas, ce qui était à son avantage en ce moment même.

Le capitaine sentit sa main trembler sur le pistolet qu'il gardait caché dans sa poche.

« _ Mais…

Les pirates gardaient le silence, comme des condamnés qui attendent qu'on prononce leur inéluctable sentence mais en même temps, ne peuvent pas s'empêcher d'espérer une grâce.

« _ Je vais accepter ta proposition, humain. J'ai de grands projets, et il se trouve qu'une carrière de pirate pourrait servir à ma cause.

Il se tourna vers les membres de l'équipage, tendant les bras, un sourire sinistre aux lèvres.

« _ Réjouis-toi. Réjouissez-vous tous ! Vous avez là un nouveau capitaine ! Et son nom est Arthur Kirkland ! »

Il éclata de rire, un rire franc et victorieux. Et timidement, au début, des applaudissements retentirent. C'était l'ancien capitaine. Par ce geste, il reconnaissait la souveraineté du nouveau capitaine et incitait les autres à le suivre.

Les applaudissements se firent plus nombreux alors, et des « hip hip hip hourras » résonnèrent dans la nuit.

Tout le reste de la nuit, on fêta le nouveau capitaine et renomma le vaisseau « Le Dragon des Mers » en son honneur. Avoir un dragon comme capitaine de vaisseau pirate était grisant, en y réfléchissant. Leur équipage serait invincible. Et soudain, parcourir les océans à la recherche d'aventure et de trésors aux côtés d'une créature mythique était devenu une idée terriblement excitante.

Les hommes se familiarisèrent vite avec leur nouveau chef : il paraissait un peu jeune et chétif comme ça mais ils savaient maintenant qu'il ne fallait pas se fier aux apparences… quel avantage ce serait en combat, sur les autres navires ! Et puis, il avait une sacrée descente pour un jeunot. Sans parler de ses ambitions ! Franchement, comment pouvaient-ils ne pas l'aimer ?

Au petit jour, il n'y avait plus qu'Arthur et l'ancien capitaine (devenu Second) encore debout.

Ils regardaient le soleil rougeoyant en silence.

Puis Arthur le brisa, d'une voix tranquille.

« _ Ce n'est pas très ordinaire pour un pirate que de demander la vie sauve pour son équipage…

Bien sûr, il s'agissait d'une question plus ou moins indirecte sur l'attitude étonnante du Second, quelques heures plus tôt. Ce dernier eût un de ces petits rires qui se fait bouche fermée, comme un soupire bref.

« _ Je ne suis pas un pirate ordinaire… Cap'tain.

Ce fût au tour du dragon de glousser, et il demanda avec un sourire sans jamais quitter le soleil des yeux :

« _ Quel est ton nom, Second ?

Il se retourna alors et regarda son capitaine droit dans les yeux, révélant de belles dents blanches dans un sourire défiant.

« _ Adnan. Sadiq Adnan. »