Priez pour nous

Première partie : A la recherche du temps perdu


Prologue

Le Jour où…

I

Je ne comprends pas ce qui a soudain basculé dans ma vie. Tout allait bien. Mieux que ça, même : le groupe que nous avions fondé, moi, mon frère jumeau Tom et nos deux partenaires, Gustav et Georg, était célèbre dans toute l'Europe. Partout ; le nom de Tokio Hotel était dans toutes les bouches. Mon frère se complaisait dans les bras de toutes les filles qu'il voulait, moi je cherchais celle de mes rêve dans le public, je pouvais aller dans n'importe quel pays, me payer tout ce que je voulais.
Ca faisait des années que je n'avais pas eu de réelle raison d'être triste ; je souriais, je m'amusais, presque tous les soirs je m'éclatais sur une scène et les fans me hurlaient leur bonheur de me voir, de m'entendre.
Non, vraiment, j'étais heureux.
Et puis, je ne sais pas. Je ne vais pas dire que c'était une catastrophe, un accident, ou autre. Je ne sais pas ce qui s'est passé.
Juste, un soir, je me suis endormi, dans un hôtel, pendant une tournée.
Le lendemain matin, quand je me suis réveillé, rien n'allait plus.

Déjà, je n'étais plus à l'hôtel mais chez moi, et je sentais bien que tout n'était pas comme d'habitude. Ma chambre n'avait pas la même odeur, la lumière n'était pas celle que j'attendais ; j'avais mal un peu partout, un goût métallique dans la bouche, et surtout, surtout, il y avait cet incroyable malaise.

Je suis immédiatement allé toquer chez mon frère. Il s'est levé, les yeux hagards. J'ai noté qu'il portait un t-shirt que je ne lui connaissait pas. Ce qui me fit noter que je ne connaissais pas non plus celui que je portais… Et lui non plus ne savait pas ce que nous faisions là. Nous étions si perturbés que nous nous sommes finalement décidés à aller dans la cuisine, voir si notre mère était là.
Quand je l'ai vu, la mine défaite, nous regardant comme si nous étions des fantômes, puis quand elle s'est jeté à notre coups en bredouillant des phrases incompréhensibles, je me suis dit que vraiment, quelque chose n'allait pas.

« Où étiez-vous ? »
Mais nous n'étions nulle part, maman, nous étions dans nos chambres. Nous avons juste dormi… Je n'ai pas compris non plus quand la police est venue. Et puis finalement c'est un détail, un tout petit détail qui m'a mis la puce à l'oreille.
Il faisait bon, dehors. J'avais pris un pull, un manteau, et j'avais trop chaud. Alors j'ai eu le réflexe, en arrivant au poste, de chercher un calendrier avec la date du jour. Ce jour-là, nous étions le vingt avril 2008, et je me trouvais à Hambourg, Allemagne.
La veille, quand je m'étais couché, j'étais à Toronto… Et c'était le dix février.

II

Plus de deux mois. Quand Bill m'a fait remarquer la date, j'étais abasourdi. La moitié de l'histoire prenait sens. Il y avait donc une raison aux pleurs de notre mère, il y avait donc une raison à la venue de tout ces flics, une raison au fait que Georg et Gustav, d'ordinaire si réservés, se soient jetés à nos cous. Il y avait une raison à toutes ces fans, amalgamées devant le commissariat, pleurant et criant.
Mais comment ?

On ne perd pas dix semaines de sa vie comme ça. C'est impossible.
Et puis notre amnésie n'était pas courante : personne ne savait ce que Bill et moi avions fait, où nous étions allés. C'était pourtant impossible ; je veux dire, nous étions connus presque partout. Des gens avaient certainement dû nous voir, nous avions dû signer des autographes, être photographiés…
Non, nous dirent les policiers. Il y avait bien les rumeurs, les gens qui s'imaginaient nous avoir vus, mais pas de trace, pas de signature, pas de paiement et pas une seule image, ni de film ou de photo. En tout cas, rien qui ne soit parvenu aux oreilles des autorités, et pourtant les fans y avaient mis du leur, nous cherchant à chaque coin de rue, dans chaque boutique, dans chaque restaurant, chaque musée, chaque plage… Et n'importe où ailleurs…

C'aurait peut-être été différent si Bill et moi nous étions réveillés dans le même état d'esprit que celui dans lequel nous nous étions endormis.
Mais il y avait cette crainte qui me prenait à la gorge et au fond du ventre ; j'avais l'impression que mon ombre était angoissante, je m'attendais tout le temps à ce que quelqu'un me tapote l'épaule… Mais ce quelqu'un n'arrivait pas.
Dès la nuit suivante, Bill et moi n'avons pas réussi à dormir. Nous ne faisions pas de cauchemars, non, nous n'avions même pas le courage d'appuyer sur l'interrupteur. Je n'arrivais pas à me résoudre à être dans le noir. Alors je me relevais et j'allais retrouver mon frère, déjà affalé dans le salon, devant la télé.
Et nous passions la nuit comme ça, blottis l'un contre l'autre, regardant des émissions animalières débiles ou des films de cul sans vraiment les voir, nous passions la nuit à attendre.
Attendre quoi ? Je vous le demande.

On a finalement repris l'organisation des concerts, les enregistrements et tout le tintouin. Gustav et Georg étaient aux petits soins ; ils s'étonnaient de ne plus me voir baver devant tout ce qui portait une jupe - ça m'étonnait aussi, mais je m'étais rendu à l'évidence : j'étais incapable de penser aux filles ; le reste, le trou noir dans ma tête prenait trop de place.
Quant à Bill, lui qui était un vrai moulin à paroles, il ne disait plus grand-chose. Il a vaguement commencé à revivre au moment où il a repris son micro. Mais dans les interviews, ce n'était plus lui qui monopolisait les réponses, c'était Gustav qui était obligé de parler. Ca l'emmerdait, mais bon…
Bill et moi nous balancions d'un pied sur l'autre, mal à l'aise, avec la vague envie de partir en courant, de retourner lui à son chant et moi à ma gratte.

Alors, on s'est mis à chercher, on voulait savoir pourquoi on ne dormait plus…

III

J'avais mal au crâne. Les membres de ma famille dormaient tous à poings fermés, du moins je le croyais. Alors j'ai commencé à tourner en rond dans le salon de notre minuscule appartement, j'étais crevée, je voulais dormir. Mais je savais que, le lendemain matin, je serais tout aussi crevée, et plus énervée encore.
J'avais très envie de crier, de me défouler, mais je ne pouvais pas et je me sentais glisser vers une bonne crise de nerfs.

Je suis allée dans la salle de bain et me suis regardée dans la glace. Putain, la gueule que je pouvais tirer… Une horreur. Mes yeux étaient écarquillés de sommeil ; j'avais le teint blafard, mes cheveux ne ressemblaient plus à rien et j'avais l'expression d'une folle. Je commençais à avoir mal à la poitrine, du mal à respirer, mes glandes lacrymales étaient pleines à craquer mais elles ne voulaient pas céder pour de bon.
Je pris soudain une résolution. Je passai le bras derrière le radiateur et en sorti le 9mm planqué derrière. Je l'ai collé contre mon crâne. Je l'ai collé si fort que j'ai senti le dessin du canon s'imprimer sur ma tempe ; lentement, j'ai glissé un doigt dans la détente et j'ai armé le pistolet…
Et c'est à ce moment-là que je me suis sentie projetée contre le mur de la douche. J'ai lâché le flingue, la douleur irradiant tout mon dos. C'est à ce moment-là aussi que quelque chose a craqué dans ma poitrine.

Le cri est sorti tout seul. Un de mes frère m'a maintenue dans le bac de douche, et l'autre a allumé l'eau. C'était froid, je me suis débattue, je les ai frappés, j'ai pleuré, j'ai hurlé. Ca a duré plusieurs minutes, et puis je suis soudain revenue à moi, frissonnante, épuisée.
« Tout va bien, Théna… »
Je poussai un gémissement et je secouai la tête.
« Ils ne reviendront plus jamais…
- Non, mais ça vaut mieux.
- C'est ce qu'ils voulaient, tu te rappelles ? »
J'acquiesçai, pleurant toujours.
« Et puis t'es pas toute seule… Nous on est là.
- Ils étaient malheureux, ici. »
Et je me suis souvenue que c'était vrai.

Je me levai, dégoulinante. Les garçons m'aidèrent à me sécher et à enfiler d'autres vêtements. Finalement, je rentrai dans notre chambre, fixai les petites figurines sur l'étagère, et je me suis mise à murmurer par-dessus mes mains jointes.
« Ils ne se rappelleront jamais ce qui s'est passé, affirmai-je. Je vais tout faire disparaître, et ils ne sauront jamais. Jamais rien. »
Sur ces bonnes paroles, blottie entre leurs deux corps rassurants, je me suis assoupie.
Et j'ai dormi comme un loir.