N'étant pas là demain, je vous accorde gracieusement la suite un peu avant l'heure. Profitez, je vous retrouve en bas de page pour les news, mes blablas et les réponses aux anonymes.


Allen tourna doucement la poignée, passant une tête prudente dans l'encadrement de la porte d'entrée. Il scruta le hall plongé dans la pénombre et le couloir silencieux. L'albinos poussa un soupir de soulagement indistinct et entra tout entier, refermant soigneusement derrière lui. Il avait encore le temps de flâner un peu avant de reprendre ses cours de l'après-midi, consacrés exclusivement aux activités artistiques, sportives ou culturelles, et comptait bien en profiter. Les cours de la matinée l'avaient littéralement tué, malgré les fréquents encas qu'il avait emportés dans l'amphithéâtre et il aspirait désormais à un minimum de calme. Chose que son appartement, ou plutôt, celui de Kanda, pouvait gracieusement lui offrir. C'était d'ailleurs là le seul avantage qu'Allen tirait du travail de son colocataire acariâtre ; ses horaires de nuit lui laissaient le champ libre en journée, du moment qu'il ne faisait pas trop de bruit. Et le fait de ne pas croiser la tête renfrognée du grand brun était sans conteste le cadeau bonus.

L'adolescent gagna le salon à pas feutrés, scrutant les alentours dans l'espoir d'apercevoir Timcanpy. Il trouva le chat affalé sur le fauteuil près de la bibliothèque, ouvrant à peine un œil à son arrivée. Ses partitions l'attendaient sur la table basse, soigneusement empilées sur le bord du meuble, aucune feuille ne dépassant de sa consœur. Allen eut un sourire ironique ; Kanda était passé par là.

Outre le fait d'être particulièrement désagréable, pour le peu qu'il l'en croisait, le japonais était d'une maniaquerie proprement inimaginable. Sans être totalement bordélique, Allen ne piquait pas une crise lorsqu'un placard était ouvert et mal rangé, ou bien que des feuillets divers trainaient dans la pièce glacée. Selon Kanda cependant, tout ce devait d'être parfaitement impeccable, donnant aux pièces et mobilier, une atmosphère résolument froide et impersonnelle.

C'était d'ailleurs l'une des premières impressions qu'il avait eu en mettant les pieds dans l'appartement, un peu moins d'un mois plus tôt. Le logement en lui-même était très agréable, agencé de manière pratique permettant de gagner un maximum d'espace et dans une tendance moderne, loin des modèles japonais typiques. Deux chambres, une salle de bain et un débarras. La pièce à vivre, directement en passant le hall, était spacieuse et éclairée par une large baie vitrée, donnant sur une cuisine à l'américaine. Un prix très abordable pour son maigre salaire à la librairie du coin ; proche de la fac et des principaux commerces, il suffisait d'un petit quart d'heure en tram pour atteindre la périphérie du centre-ville et à peine cinq minutes de plus pour s'y retrouver complètement. Une aubaine pareille, ça tenait du miracle et le cadavre dans le placard n'était au final que le propriétaire des lieux.

Et l'impression de mort qui s'en dégageait. Pourtant, il n'aurait pas été bien compliqué d'ajouter un peu de vie à ce morne appartement. Tout était froid, gris, la cuisine ne sentait rien, les murs étaient exemptes de cadres ou autres affiches, la poussière ne parvenait à s'incruster nulle part, constamment balayée, délogée, le tapis était parfaitement propre, les meubles également et les lourds rideaux presque constamment tirés n'arrangeaient en rien l'atmosphère lugubre. La seule touche de vie constituait en ces plantes vertes qui regorgeaient sur le balcon, lui donnant l'aspect d'une jungle sauvage dans laquelle Tim adorait jouer, et celles d'intérieur que l'on retrouvait un peu partout. Mais mis à part cette unique touche de fantaisie, on se serait cru dans un appartement témoin, prêt à être vendu.

Allen avait bien essayé de remédier à ce tragique tableau, lui qui avait toujours vécu dans une maison plus ou moins bruyante et constamment en pagaille —son tuteur n'était certainement pas l'as du rangement et l'étudiant était alors trop occupé à empêcher les créanciers d'entrer pour s'en soucier. Mais Kanda n'avait guère été ravi du changement, autant avec son chat, Timcanpy, que Cross n'avait pas tenu à garder et qu'Allen ne lui aurait pas laissé, qu'avec son synthé, soigneusement rangé dans sa chambre.

Mais comme tout musicien, Allen avait besoin de s'entrainer, ce qui n'était véritablement pas au gout de son colocataire. L'adolescent se souvenait encore de la tête qu'avait tirée le brun en entrant dans sa chambre alors qu'il répétait un morceau pour le club de musique dont il était adhérant. Non pas qu'il avait réellement besoin de revoir ses partitions. Allen était, pour ainsi dire, un petit génie du piano. Mais le plaisir vif qu'il éprouvait en martelant doucement les touches noires et blanches n'avait aucun égal.

Les cheveux en pagaille et les yeux à moitié fous, cerclés de rouge et bordés d'immenses cernes violacés, Kanda avait poussé la porte avec suffisamment de force pour la faire sortir de ses gonds, lui adressant un regard des plus noirs et des plus dévastateurs qu'il avait en répertoire. Il avait d'ailleurs presque fait un arrêt cardiaque devant le fouillis qui régnait dans la chambre. S'en était suivit une longue et violente engueulade comme cela leur était coutumier, que Yû avait d'ailleurs fini par abandonner en regagnant sa chambre d'un pas lourd, grommelant des malédictions. Par la suite cependant, Allen avait eu la stupeur de trouver un casque sur la table de la cuisine alors qu'il revenait d'un cours du soir plus tardif que les autres. Il avait accepté la trêve, mais ce n'était que partie remise, Kanda avait toujours un mal fou à tolérer son chat et à accepter que le félin gambade à sa guise dans l'appartement qui lui appartenait tout autant que le japonais.

Et Timcanpy étant l'amour éternel d'Allen… il l'avait eu tout jeune lorsque lui-même avait 10ans, peu de temps avant que ses parents adoptifs ne meurent tragiquement dans un accident de voiture, et la petite boule de poils avait été son unique réconfort pour les années qui avaient suivi. L'animal était affectueux, câlin, profondément aimant envers son maitre et diablement intelligent. Il avait un appétit féroce aussi, mais sans doute était-ce dû au fait qu'Allen l'avait toujours nourri plus que de raison.

Et partout où l'étudiant allait, son fidèle compagnon le suivait sans faillir. Il était donc hors de question qu'il s'en sépare comme Kanda le lui avait expressément demandé. L'albinos était persuadé que le brun n'était pas le moins du monde allergique aux félins, comme il le prétendait si bien. Kanda n'aimait rien ni personne, c'était un fait accompli.

Allen s'estimait être un garçon tolérant. Vraiment. Preuve en était qu'il supportait avec le sourire les blagues foireuses de son irlandais d'ami et qu'il avait pu vivre près de 9 ans en compagnie de Cross Marian. Mais avec Yû Kanda, irascible japonais à la voix d'outre-tombe —dans ses bons jours— il ne pouvait se maitriser. Le brun lui sortait littéralement par les yeux, tout en lui l'irritait : de la façon qu'il avait de soupirer —un « tch » sec des plus désagréable— à ses tendances de maniaque psychorigide. Kanda était un homme taciturne, obtus, méprisant, renfermé, chieur, psychopathe—

Le jeune homme soupira, ramassant ses feuilles pour les fourrer dans son sac avant de se diriger vers la cuisine dans l'optique de se boire un thé et repartir ensuite pour ses cours de l'après-midi. Il aimait cette partie du système scolaire japonais qui lui permettait de jouer sans déranger personne et d'en être apprécié, qui plus est. Certes, le piano de la salle de musique de la faculté était vieux et ne valait pas celui sur lequel il avait tiré ses premières notes [1], mais c'était déjà mieux que rien.

Il aurait adoré ramener l'instrument de son père adoptif, Mana Walker, qui le lui avait enseigné pendant de longues années, mais l'objet était volumineux et de toute façon, Cross l'avait bazardé peu de temps après avoir recueilli le jeune garçon chez lui. Si à ce moment-là, l'albinos n'avait pas vraiment été en mesure de réagir, trop sonné par la mort de ses parents, il regrettait un peu de n'avoir pu le conserver.

Ceci dit, jamais il n'aurait pu le faire monter jusqu'au 5ème étage et vu comment Yû réagissait à son synthétiseur, il était quasiment certain que le piano à queue aurait rapidement volé par la baie vitrée du salon.

Installé au comptoir de la cuisine à l'américaine, Allen feuilletait tranquillement le journal de la veille, abandonné par son compagnon de chambrée avant d'aller prendre son service. Les grilles de mots croisés avaient été faites dans leur entier, chose qui faisait doucement rigoler le plus jeune. A 23 ans, son colocataire avait vraiment des habitudes de vieux.

Comme s'il avait entendu la moquerie mentale, un raclement se fit entendre dans la chambre près de l'entrée, suivit par le bruit sourd d'un corps s'effondrant au sol. Allen éclata de rire en imaginant le brun, les quatre fers en l'air, empêtré dans ses couvertures. Il n'allait pas tarder à pester, monsieur sourire étant toujours de si bonne humeur au saut du lit.

Rien ne vint cependant, et Allen haussa un sourcil intrigué avant de se lever et se diriger vers la chambre de son colocataire. Porte de droite, tout juste en face de salle de bain. Celle de l'albinos se situait juste après, en face du débarras. Leur appartement formait un L, de tel sorte que les deux chambres étaient pourvues d'une fenêtre. Sur le rebord de la sienne, Allen avait laissé pousser une plante grimpante qui dégoulinait gentiment son feuillage vert sur le crépi extérieur. Par politesse, le jeune homme frappa, s'attendant à une réplique bien sentie ou une insulte mais n'eut pour réponse qu'un silence plat. Poussant finalement le battant, il dut plisser des yeux pour tenter de distinguer quelque chose dans le noir d'encre qui englobait la pièce. A la lueur du couloir, il parvint finalement à apercevoir la silhouette recroquevillée de Kanda, toujours endormi sur le parquet glacé, les cheveux à moitié étalés autour de lui et enroulés autour de ses épaules et de ses bras. Allen eut un léger glapissement ironique et referma la porte sans rien faire de plus. Ses courbatures ne seraient que justice pour l'énième attentat contre son chat ce matin !

Délaissant le brun, avalant son thé, une gratouille à Tim qui réagit à peine, perdu dans les brumes cotonneuses de ses rêves de chat, Allen quitta l'appartement pour reprendre la direction de la fac, non sans noter qu'il lui faudrait faire un tour par l'épicerie en rentrant. Leur frigo se vidait à vitesse grand V, principalement à cause de lui, il fallait l'avouer, puisque Kanda n'y touchait que très peu. Le bougre dormait toute la journée et Allen n'était jamais là le midi. Les seuls repas qu'ils prenaient en commun, et encore, étaient les diners, juste avant qu'il ne parte pour l'hôpital. L'albinos plaignait largement ses patients. Heureusement qu'en service de nuit, ils avaient la possibilité de feindre le sommeil pour échapper au brun démoniaque.

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_ Bien, je vous remercie de votre attention. A dans deux jours, tout le monde.

Les élèves saluèrent le professeur de musique, Miranda Lotto, qui leur venait d'Allemagne —ce qui conférait à sa voix un accent qu'Allen qualifiait de charmant— et quittèrent la salle. L'albinos adorait la violoncelliste, d'une maladresse affligeante mais indéniablement touchante. Au-delà du fait qu'il lui était impossible de faire trois pas sans se manger un mur, renverser quelque chose ou s'ébouillanter —on aurait dit que tous les thermos de café du monde s'étaient passés le mot pour se renverser dès lors qu'elle se trouvait dans leur périmètre— Allen était toujours émerveillé de voir à quel point sa gaucherie disparaissait totalement lorsqu'elle saisissait l'archet de son instrument pour leur faire une démonstration.

Miranda était une passionnée, comme lui-même pouvait l'être, et vivait réellement la musique qu'elle venait apposer sur les cordes, faisant agréablement vibrer la pièce de sons tantôt graves et poignants, tantôt aigus et déroutants.

Sortant de la salle, il lui adressa un signe de main amical —les conventions volaient bien vite en sa présence, notamment grâce à sa nature angoissée qui lui donnait l'air d'un oisillon apeuré et poussait bien souvent ses élèves à la prendre en profonde affection— et sortit de la pièce en grimaçant légèrement quand il l'entendit heurter les pupitres dans le fond de la salle avec un petit cri effrayé. Il avait cessé de s'inquiéter à ce sujet, et il ne pouvait malheureusement pas s'attarder pour l'aider.

Afin de payer les dettes de son si charmant tuteur, Allen avait été dans l'obligation de se trouver rapidement du travail acceptant un mineur et pas trop sous payé. Certes, depuis qu'il avait délaissé Marian, son compte en banque s'en portait bien mieux, mais cela n'empêchait pas qu'il avait encore besoin d'argent pour payer le demi-loyer de l'appartement et toutes les autres fournitures dont il avait quotidiennement besoin.

Faisant un rapide crochet par le gymnase pour saluer Lenalee —chose qu'il regretta bien vite quand les amies de la jeune fille quittèrent leur terrain de volley pour l'alpaguer en bonne et due forme, lui demandant s'il leur jouerait un air pour la cérémonie d'ouverture de leur match, le mois prochain— et repartit tout aussi sec vers la librairie en centre-ville.

Le magasin était petit, doté d'une devanture un peu miteuse et donnant l'impression de faire face à une boutique du siècle passé. Allen aimait l'odeur de renfermé et de parchemin qui se dégageait du lieu lorsqu'il poussait le cadre en bois de la porte vitrée, une clochette sonnant à son arrivée. La librairie était tenu par un vieil homme au caractère piquant, grand-père de Lavi et atrocement susceptible sur sa taille avoisinant le mètre vingt. C'était par ailleurs le rouquin qui lui avait trouvé le job, peu de temps après leur rencontre lorsque l'albinos avait émis avec colère que son tuteur allait le ruiner. Grâce en soit rendue à cet idiot d'irlandais ; Bookman sénior était peut-être d'un tempérament autoritaire mais il payait relativement bien Allen pour tenir la caisse, nettoyer la boutique —et peu importe le nombre de fois où il passait le balai et le plumeau, le littéraire était persuadé que la poussière était définitivement incrustée dans le sol et sur les étagères— et ranger les livres, accessoirement. Bookman s'y employait bien souvent, de crainte que son jeune larbin, comme disait souvent Lavi pour le taquiner, ne commette une faute irréparable dans le classement des précieux ouvrages.

Ancien professeur d'histoire à la retraire, l'homme était doté d'une culture générale proprement hallucinante, qu'il s'était d'ailleurs efforcé de faire intégrer à son petit-fils, pas toujours réceptif. Certes, le jeune homme avait intégré une licence d'histoire et souhaitait ardemment continuer dans cette voie – la tendance à l'archivage semblait être génétique apparemment—mais passer des heures dans l'arrière-boutique poussiéreuse de la librairie à apprendre par cœur des ouvrages si anciens qu'ils auraient dû être conservés sous vide, selon l'avis d'Allen, non merci. Lavi se définissait comme un être libre et volage —un peu trop sans doute— et ne comptait pas changer de si tôt. Son grand-père espérait juste qu'il parvienne à se mettre un peu de plomb dans la cervelle avant la fin de ses études et qu'il arrête de lui ramener sans cesse des petites-amies différentes toutes les semaines.

Sans compter que ce n'était pas forcément les blondes à forte poitrine qui faisaient réellement le bonheur de l'irlandais.

_ C'est moi ! Lança Allen en entrant dans la pièce, scrutant du regard les étagères pleines de livres. Il ne pouvait s'empêcher de songer au magasin d'Olivander dans Harry Potter, avec ses boites de baguettes s'entassant jusqu'au plafond. A défaut de morceau de bois magique, c'était ici les volumes d'un millier d'auteurs qui formaient là de véritables Tours de Pise.

_ Je sais que c'est toi, marmonna une voix bourrue de derrière un comptoir en bois brut, juste devant l'entrée. Une mèche de cheveux grise dépassait du meuble et ne tarda pas à venir à sa rencontre, lui collant un chiffon dans les mains.

_ Dépêche-toi, gronda le vieillard en retournant derechef à l'arrière-boutique pour ranger ses précieux documents. As-tu vu mon crétin de petit-fils aujourd'hui ? Il n'est pas rentré hier soir, encore avec l'une de ses donzelles je présume. Tsss… ce bon à rien de gamin. Ah, ça, ma fille s'est bien faite avoir, ce garçon était de mauvaise fréquentation de toute façon, et leur progéniture dégénérée…

Il partit en marmonnant, ses malédictions devenant de plus en plus lointaines à mesure qu'il s'enfonçait dans les tréfonds de son magasin. Allen sourit, amusé, et se mit à la tâche sans plus lui prêter attention.

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Kanda gémit en se redressant, le cou et le dos endoloris. Il jeta un regard confus autour de lui, s'étonnant à peine de se retrouver au sol, empêtré dans ses couvertures. Il dormait mal, ces derniers temps, principalement à cause d'un sale petit emmerdeur qui avait investi son appartement. De deux petits emmerdeurs, si on comptait le chat en plus du moyashi.

Avec un grognement, le jeune homme se redressa, irrité, jetant un coup d'œil à son réveil digital posé en équilibre précaire sur sa table de chevet, à côté d'un roman policier et d'une tasse de café vide. Ramassant l'objet, il s'étira, faisant craquer ses vertèbres une à une. Ses cheveux emmêlés lui retombaient tristement devant les yeux et le japonais traina des pieds comme un enfant en gagnant la cuisine. Un rapide coup d'œil à l'espace lui apprit que son colocataire n'était pas encore rentré et donc n'avait pas encore eu le temps de remplir le frigo qu'il pillait sans vergogne.

Kanda avait été estomaqué —c'était le cas de le dire— quand il avait vu le jeune Allen, d'un gabarit aussi frêle que celui d'un môme de dix ans, lui vider ses provisions de la semaine en un seul repas. Au cours des quarante derniers jours passés en sa compagnie, le brun se demandait sérieusement pourquoi il s'encombrait d'un colocataire pareil. Et de sa monstrueuse boule de poils jaune qui le fixait depuis le comptoir séparant la cuisine du salon, dardant sur lui ses yeux fauves.

Kanda grogna à nouveau, montrant les dents et chassa la bête d'un revers de main. Il détestait les chats. Les animaux en général, pour tout avouer, et c'était principalement eux qui ne l'aimaient pas des masses. Il ne faisait que leur rendre la pareille après tout. Mais les chats étaient un cas à part. Une femme l'avait une fois comparé à ces créatures infernales, alors qu'il prenait un verre dans un bar en centre-ville, manière comme une autre de fêter son anniversaire. Il s'en était payé une bonne tranche ce soir-là, ceci dit et même si le commentaire de la rouquine avait été particulièrement désobligeant, il en avait bien profité.

Et peut-être que la femme n'avait pas tout à fait tort. Peut-être leur était-il effectivement un peu similaire, dans sa manière de se mouvoir, de rester constamment à l'affut, de chasser. C'était d'ailleurs pour ça qu'il les détestait tant : ils se ressemblaient bien trop. Les chats voyaient toujours au-delà des apparences…

_ Sale bête, marmonna-t-il en suivant l'animal du regard, se pavaner dans sa cuisine, comme si elle lui appartenait. Kanda devait avouer que depuis que le moyashi avait élu domicile chez lui, il n'y foutait plus aussi souvent les pieds qu'avant ; à quoi bon, puisqu'il n'y avait jamais une once de bouffe !

Renonçant à fouiller les placards pour se faire un casse dalle avant d'aller bosser, Yû se contenta de ranger la vaisselle propre qui s'amoncelait sur l'égouttoir et d'aller faire un tour sur le balcon. L'air frais du soir caressa ses bras nus, le faisant frissonner alors qu'il inspectait soigneusement ses beautés vertes. Il vira Timcanpy d'un coup de pied au derrière quand il fit mine d'aller gratter la terre des pots et remit sa jungle en place. Ses plantes étaient sans doute les seules choses de véritablement vivant dans son appartement et il regrettait souvent de ne pas habiter un pavillon avec jardin.

Mais Kanda ne croulait pas sous l'argent non plus, ce pourquoi l'idée du pavillon ne resterait que lointaine et qu'il avait mis cette demande de colocataire dans le journal. Il avait longuement hésité pour tout avouer, craignant de tomber sur un adolescent boutonneux qui aurait l'audace de ramener ses poufs. Le dernier en date était un étudiant préparant sa thèse, ce qui le forçait à travailler à l'appartement pratiquement H 24 mais qui, au moins, avait eu le mérite de ne pas le déranger le moins du monde. Kanda tenait énormément à sa tranquillité et son silence. Mais toutes les bonnes choses ayant une fin, l'autre avait finalement passé son examen, soutenu sa thèse et était parti pour Tokyo dans la foulée, contraignant le jeune homme à trouver quelqu'un d'autre.

Et ce quelqu'un d'autre était un môme de 19 ans, coiffé comme un punk et le visage marqué par une cicatrice relativement disgracieuse. Kanda s'en foutait, il n'avait même pas cherché à savoir d'où elle venait.

A dire vrai, il était simplement resté planté sur le pas de la porte quand l'étudiant s'y était présenté, un sourire maladroit aux lèvres, la concierge dans son dos qui les avait finalement laissés tout seuls. Une femme pas trop fouineuse, heureusement pour lui, il n'aurait pu supporter une gardienne adepte des commérages.

Kanda se souvenait que le môme avait paru assez mal à l'aise. Il pouvait comprendre, à la rigueur, le brun avait passé près d'une bonne minute à le fixer sans rien dire, dissimulé dans l'ombre rassurante de son appartement. Et il avait sérieusement hésité entre le rejeter de suite ou bien le laisser entrer.

Finalement, il s'était écarté, sans un mot, l'invitant à le suivre dans les profondeurs de son appartement. Peut-être avait-il fait une erreur ce soir-là. Mais il était pressé et avait besoin d'un colocataire d'urgence. Même si le colocataire en question avait un chat, un piano, qu'il lui tapait sur le système continuellement, qu'il bouffait comme dix et n'était pas capable d'être parfaitement silencieux plus de 5 minutes. Kanda avait clairement maudit sa faiblesse ce jour-ci.

Revenant à l'intérieur, un coup d'œil sur l'horloge du micro-onde l'avertit qu'il allait être en retard s'il ne se bougeait pas un minimum. Il ne lui fallut pas plus de dix minutes pour se préparer, enfiler son trench et filer hors de l'appartement en laissant Timcanpy pleurer sur sa gamelle vide. Ça lui apprendra à cette sale bête.

Deux minutes plus tard, il était au volant de sa Deauville et roulait en direction du Kōbekaisei Hospital. [2]

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Link Howard avait toujours été une personne terriblement précise et méticuleuse. A dire vrai, nombreux étaient ses collègues à le qualifier purement et simplement de « maniaque » tant il attachait d'importance à des détails qui semblaient à d'autres tout à fait insignifiants. Mais rien n'était plus irritant à ses yeux qu'une chose n'étant pas à sa place, ce pourquoi tout devait être parfaitement en ordre. C'était une manière de s'assurer que le monde tournait encore dans le bon sens et que tout allait pour le mieux.

Ce léger tic pouvait également s'avérer particulièrement utile en ce qui concernait son travail. Qui aurait eu l'audace et la folie de critiquer ce souci du détail au jeune et brillant inspecteur de police qu'il était ?

_ Monsieur Howard ?

A l'entente de son nom, le jeune homme releva la tête du rapport qu'il s'appliquait à rédiger. Par réflexe, il porta un regard circulaire à son bureau, s'assurant que sa boite à trombones n'avait pas dévié de sa position initiale et que ses crayons étaient tous parfaitement taillés ou rebouchés, avant de fixer son attention sur la secrétaire qui se tenait dans l'encadrement de sa porte. Tailleur chic, cheveux parfaitement mis en pli, elle serrait contre elle une liasse de feuilles, sa main parfaitement manucurée crissant sur le papier.

_ Oui ?

_ Voici le reste des documents que vous aviez demandé, monsieur. Il y a tout ce qui concerne votre enquête.

_ Bien, merci.

Il tendit la main —plutôt mourir que de la voir déranger la précieuse et sublime symétrie de son bureau impeccablement ordonné— et récupérera les papiers, la congédiant d'un nouveau geste. La femme s'inclina posément et quitta la pièce, laissant le blond se concentrer sur les informations qu'il avait désormais en main. Oh, il connaissait le dossier par cœur, puisqu'il l'avait lui-même monté. Ne manquaient plus que les photos de la scène du crime présumée, et celles du cadavre qu'ils avaient retrouvé.

A nouveau, il parcourut rapidement le rapport des yeux. Fronçant les sourcils. Il n'y avait pas à dire, il était doué. Si la canalisation du quartier n'avait éclaté par ancienneté, ils auraient pu ne jamais retrouver le cadavre. Ou ne jamais faire le rapprochement. Il hésitait encore à en tirer des conclusions ; un seul cadavre n'était pas une preuve en soi.

Avec un soupir, Link reposa les photos sur son bureau, étalant soigneusement les clichés de papier glacé afin d'analyser la situation sous tous les angles possibles. Selon le rapport du médecin légiste avec lequel travaillait le commissariat, le corps datait d mois au minimum. Pas de papiers d'identité sur lui, décomposé par l'eau et la vase dans lesquels il avait croupi durant des jours, les forces de l'ordre n'avaient pas la moindre idée de qui il avait pu s'agir. Plusieurs penchaient pour un simple clochard et l'affaire aurait pu s'arrêter ici s'ils n'avaient pas découvert le corps soigneusement dissimulé dans un petit lac pour eaux usées. Seul le dégât des eaux avait pu permettre au réservoir de se purger joyeusement, évacuant sa crasse et ses cadavres.

La noyade avait été exclue d'emblée : une plaie béante lacérait la gorge du malheureux qui avait sans doute dû se vider de son sang.

D'un geste vif, Link se tourna vers l'étagère qui lui faisait dos et contenait tous les dossiers qu'il avait pu traiter par le passé. Premier de sa promotion, il était appelé à une brillante carrière dans le métier. Jusqu'à présent, il n'avait jamais raté sa cible ou perdu l'un de ses criminels. Il ne commencerait certainement pas aujourd'hui. Surtout pas avec celui qu'il traquait en cet instant.

Un nouveau dossier atterrit sur le premier, d'une couleur brune relativement repoussante. Le jeune homme ne s'en formalisa pas, se contentant de feuilleter les pages manuscrites d'un œil perçant. Cette affaire-ci datait de plusieurs années déjà, l'on avait clôturé le dossier peu de temps après. Le suspect n'avait pas été en mesure de se dissimuler lui et ses cadavres. Un novice, si l'on pouvait réellement l'appeler ainsi, qui n'avait su comment protéger ses arrières.

Et il se retrouvait aujourd'hui avec sous les yeux un schéma opératoire, certes plus soigné et professionnel, mais remarquablement semblable en de nombreux points à celui noté dix ans auparavant.

Un cadavre, une cachette quasi-indétectable, une plaie à la gorge. Jamais la victime n'était immédiatement identifiée, aucune empreinte sur le corps et dans des endroits diamétralement opposés de la ville. Personne n'aurait pu faire les liens entre ces différents meurtres.

Link le faisait aisément.

Sa main agrippa son téléphone, dans l'alignement parfait de sa lampe de bureau et le cadre photo de son cousin, dernière famille qui lui restait encore, pressant les touches avec une détermination flamboyante.

La ligne mit peu de temps à répondre, la voix gutturale de son employeur sonnant durement à ses oreilles.

_ Luberrier.

_ Monsieur, Howard Link à l'appareil. Il semblerait que nous en ayons un nouveau.


[1] "Sur lequel il avait tiré ses premières notes"... Je m'excuse d'avance pour les plus jeunes et les encourage à sauter le petit paragraphe qui va suivre. Disons que la première fois que j'avais écrit ce chapitre, par un procédé assez miraculeux (sans doute aussi parce que j'étais à moitié déconcentrée et en pleine discussion avec une amie sur msn à ce moment là -oui, y avait encore msn à cette époque!) le "notes" n'est pas du tout passé comme ça dans la phrase. Je me suis donc retrouvée à la relecture avec un "sur lequel il avait tiré ses premiers coups" et croyez moi, lorsque l'on tombe brusquement sur ce genre de phrase alors qu'il n'y a aucune raison de virer dans le rating M à ce moment là, ça surprend.

Maintenant, osez me dire que vous allez réussir à relire cette phrase sans penser à tout ce que je viens de vous dire.

[2] pour ceux que ça intéresserait, je vous invite à faire de temps en temps un tour sur mon blog, aux quatre coins de la folie, j'y explique souvent quelques trucs au sujet de la fic. Comme pour l'hôpital, par exemple. Le lien est sur mon profil.

Bref, le deuxième chapitre est là, sans trop d'importance pour le moment, mais il faut bien le temps de tout mettre en place, n'est-ce pas? L'action arrivera... quand elle arrivera, j'ai dit que c'était une simple fic pour me détendre, après tout (mais qui m'aura bien pris le chou quand même de temps en temps) mais elle sera là, point de panique.

Je remercie chaleureusement les gens qui suivent cette fic, qui l'ont ajoutée en favoris, et pour répondre rapidement à mes deux anonymes :

Guest, je suis ravie que ma fic te plaise. Un chapitre par jour, ce serait formidable mais j'aime faire durer les choses. Et ça vous laisse le temps de savourer un peu les chapitres et d'extrapoler gentiment sur la suite. ^^

Atyna, enfin : merci pour la review, heureuse que le caractère un peu léger et que mon style te plaisent (ça parait pas toujours, mais je m'applique ^^). Et si tu aimes le contexte, les schools fics, toussa toussa, tu vas être servie. ^^

Quant aux vieilles habituées, elles se reconnaitront : merci les filles, c'est toujours un plaisir d'avoir vos avis!

Sur ce, bon week-end et rendez vous samedi prochain (pour de vrai, cette fois ci). N'hésitez pas à commenter, ça me fait plaisir, je réponds toujours et ça me donne l'impression d'avoir une vie sociale remplie et épanouie.