Mr Jones est un quadragénaire tout ce qu'il y a de plus commun à Londres. Ses cheveux bruns commencent à se faire rare sur son crâne qui se dégarnis. Le temps et les tracas du quotidien ont érodaient son visage. De minuscules pattes d'oie se dessinent au coin des yeux sous l'assaut du temps. DE minces ridules entourent des yeux aux prunelles d'un gris délavé que de fines lunettes métalliques encerclent. Vêtu de son costume en tweed marron fétiche il dirige silencieusement les opérations en ce matin de septembre à la gare de King Cross, accompagnant ses ordres de légers hochements de tête à son chauffeur. Malgré le tissu de son complet qui commence à s'élimer, tout en lui respire la raideur accompagnée d'une certaine nonchalance que cultive les hommes de l'aristocratie Anglaise.

Mr Elias Jones était autrefois un peintre oisif. Oisif de par sa naissance, il est ce qu'on appelle un mondains, ces Londoniens nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Un de ces hommes et femmes qui court les galas, vernissage et tout lieu où il faut être vu. Jamais cet homme du monde n'avait eu besoin de travailler pour gagner sa vie. Les toiles qu'il avait vendues lui permettait, en plus de son héritage, de vivre en dehors des soucis d'argent. Ce n'était pas un homme propre à dépenser mais il aime son confort, et subvenir au besoin de ses proches.

Il est né dans une petite villa au coeur de Londres, non loin d'Hyden Park dans un de ses cul de sac donnant sur d'immenses jardins formant un écrin autour des grandes demeures du siècle passé. Maison de poupée en briquette rouge sombre si caractéristique du charme tranquille de la capitale Britannique.

Autrefois, il dormait dans une minuscule chambre de bonne attenant à son immense atelier. Il avait préféré faire le choix de vivre là-bas plutôt que de vivre dans l'immense demeure familiale que ses parents laissaient trop souvent inhabité, préférant courir de par le monde. La solitude ne lui pesait pas, il était trop longtemps plongé dans ses rêveries artistiques pour ressentir le poids de la solitude.
Cependant, maintenant qu'il n'est plus seul, la grande demeure est tout indiquée pour accueillir sa petite famille. Son mariage bientôt suivit de la naissance de deux adorables petites filles avait porté le nombre de membre qui la compose à quatre.

Il se souvient encore de cette décision qui l'a poussé à quitter Londres et l'a amené à rencontrer par la suite Eleonore, c'était il y a vingt ans. Vingt ans déjà. Enfin plus précisément dix-neuf ans et quinze mois.

Plongé dans ses souvenirs il ne fait plus attention à la petite fille qui tente de cacher son angoisse et laisse paraitre sur ses traits fins seulement sa curiosité. Il ne sent presque plus la petite poupée brune qu'il tient dans ses bras. Il ne prête plus attention au chauffeur qui charge le chariot sur la valise. Il ne voit pas sa femme qui s'efforce de ne pas pleurer et tend sa main vers leur ainée tout en tamponnant ses yeux avec le mouchoir ivoire qu'elle tient dans l'autre. Il est partit bien loin d'eux, dans ses souvenirs à la recherche du moment qui a tout fait basculer et fait que maintenant les voilà tous là à King Cross.
Là où tout a commencé.

King Cross, immense cathédrale de verre et de fer. Les pesantes pierres montent paresseusement à l'assaut de la lumière qui filtre à travers le toit de verre. La gare se remplie de gens, les wagons argentés dégueulent un flot continu de personnes qui se perdent dans la foule ambiante. L'atmosphère s'emplit des larmes du départ, des rires de retrouvailles et des cris des gens espérant couvrir de leur voix les crissements des roues sur les rails. Tout se mêle dans une joyeuse cacophonie. Les valises roulent joyeusement sur le bitume, les néons en cette matinée grisâtre éclairent de leur lueur crue les murs sales de pollution. Les retours de vacances croisent les départs d'enfants vers les différents internats qui peuplent la campagne Britannique.

Il a un temps tenté d'oublier tous les événements étranges qui ont eu lieu ici il y a de cela quelques temps. Tout avait commencé alors qu'il peignait les séparations déchirantes entre les étudiants envoyés en pensionnat et leurs parents.
Et puis ils les avaient vus eux, et pendant sept longues années les avaient peints sans se lasser. Cette fratrie de rouquin et ce petit garçon chétif avec ses vêtements trop grands pour lui et ses lunettes rondes. Au fil des ans, il les avait vus grandir. Des traits enfantins côtoyaient des visages devenant de plus en plus adultes. Les rondeurs enfantines disparaissaient sous les assauts du temps, les visages s'affinaient, devenaient plus graves. Ils les avaient vus évoluer, grandir sous ses yeux. Sur ses toiles, il peignait le temps qui passait.
C'était il y a très longtemps, trop longtemps. Tout cela lui parait si lointain, comme si ses souvenirs appartenaient à une autre vie.
Et le voilà maintenant vingt ans plus tard à cette même gare, non loin de ce même pilier séparant la voie 9 du quai 8. Il pensait en avoir fini avec tout ça, il avait tourné la page.
Mais pourtant son destin l'a rattrapé.
Le jour de son mariage il n'avait pas encore réalisé que ce qu'il voulait créer avec celle qu'il aimait était bien loin du compte. Il pensé avoir tout laissé derrière lui depuis maintenant quatre ans.

Mais sa vie avait pris un drôle de tournant depuis ce 1er septembre 1991. Ce jour-là il était retourné dans son atelier plus tôt que prévu souhaitant fixer sur sa toile les personnages mystérieux qu'il y avait rencontrés. Il avait gardé de cette aventure une saveur particulière. L'amer d'un secret effleuré du doigt et la saveur veloutée de l'étrangeté de cette rencontre se mêlaient dans sa bouche.