CHAPITRE UN : LE CHANT DU DIABLE
« … sommes attaqués par quelque chose. Ce n'est pas humain, c'est… Jackson est mort et… Oh mon dieu ! (sanglots) Ces cris… Elle est allée vers les cellules et les prisonniers n'arrêtent pas de hurler. Aidez-nous, je vous en prie… (sanglots) Je vous en supplie ! Si vous m'entendez, envoyez du renfort. Les gosses ont disparu, je ne sais pas où… (silence) Mon dieu, je l'entends. Elle revient… Non… Aidez-moi ! Aidez-moi ! Non ! (coup de feu) Pitié ! Pitié ! (hurlements). »
(fin de l'enregistrement).
Extrait de l'appel à l'aide du sergent Hicks lors de l'attaque du commissariat de Poho, Floride, septembre 1991.
Archivé.
Poho, Floride
Septembre 2014
L'homme marchait vite, à longs pas fébriles et saccadés, soufflant et ahanant. Le sol irrégulier le faisait trébucher tandis qu'il essayait de se diriger tant bien que mal au milieu des hauts plants de maïs qui lui fouettaient les bras et le visage et il jurait fréquemment à mi-voix, pestant contre sa maladresse et le mauvais sort qui l'avait mené ici ce soir.
Ses bras maigres étroitement serrés autour de la poitrine, il s'arrêta un instant, frissonnant et reprenant péniblement son souffle. Il pivota sur lui-même pour tenter de s'orienter au milieu du champ plongé dans l'obscurité mais, où que ses yeux se posassent, il ne vit que le maïs surmonté d'un ciel noir parsemé d'étoiles. La lune brillait, diffusant sa lumière crue qui conférait au paysage blafard un aspect fantomatique et il songea que, vu du ciel, il devait faire une cible alléchante, particulièrement facile à repérer. Il tendit l'oreille, soudain pris d'une angoisse indescriptible et resta plusieurs secondes sans oser respirer, persuadé d'avoir perçu le bruissement feutré d'une paire d'ailes non loin de lui.
Il attendit quelques minutes avant de secouer la tête avec résignation et reprit son chemin à travers la plantation dense et fournie, écartant les épis roides d'une main tremblante.
Une mélodie oubliée vint spontanément franchir le barrage de ses lèvres abîmées et le son haché et craquant du vieux gramophone sur lequel il l'avait entendue pour la première fois lui revint aussitôt en mémoire, ramenant avec lui toute l'horreur de cet été-là, vingt-trois ans auparavant. Lorsque le destin avait décidé que c'était sa sœur Patricia qui devait mourir à sa place. Enfin… le destin… Il soupira tristement.
Il avait bon dos, le destin.
Il essuya d'un revers de main les larmes de découragement qui lui étaient montées aux yeux et renifla bruyamment avant d'accélérer son pas. Il savait que son corps en mouvement traçait un sillon net au milieu des épis de maïs, parfaitement visible depuis le ciel sous l'éclairage puissant et naturel de la lune. Il savait qu'Il ne tarderait pas à le localiser et à le prendre en chasse. Il devait déjà avoir reniflé son odeur. Selon la vieille Jezelle, Il n'oubliait jamais une proie. Même après vingt-trois longues années, l'homme savait qu'il était toujours en danger. Il avait été choisi et rien ne pouvait effacer la marque invisible avec laquelle le démon l'avait désigné. Le sacrifice de Trish n'avait servi qu'à retarder l'échéance.
Un long cri rauque lui écorcha les oreilles et il se coucha instinctivement au sol, en sueur, le corps parcouru de tremblements incontrôlables. Une ombre le survola avec la rapidité d'un rapace et il vit les pieds de maïs plier sous l'effet du souffle que déplaçait l'immense créature en planant au ras des plants.
Tétanisé, il se recroquevilla, espérant naïvement rester indétectable aux sens aiguisés du prédateur. Il entendait trop près de lui le claquement humide des ailes membraneuses et le sifflement du vent sur le corps écailleux tandis que le monstre tournoyait au-dessus du champ, furetant parmi le maïs pour dénicher la proie qu'il avait jadis choisi d'épargner. Angoissé par l'imminence d'une attaque qui se faisait attendre, l'homme laissa échapper un sanglot désespéré et, n'y tenant plus, il releva précautionneusement la tête. Les yeux grands ouverts pour percer les ténèbres, il scruta nerveusement le ciel à la recherche de sa Némésis, la bouche sèche et le cœur battant douloureusement dans sa poitrine serrée.
Ce fut l'odeur qui l'alerta. Une puanteur âcre et fétide qui l'enveloppa comme un linceul, précédant de quelques dixièmes de secondes l'arrivée brutale de la créature. Ses ailes déchiquetées largement déployées autour d'elle, elle planait à quelques mètres de lui, ses yeux délavés balayant le champ en-dessous d'elle. Il vit le moment où elle l'aperçut et sa gueule s'ouvrit, dévoilant plusieurs rangées de dents effilées en une terrifiante parodie de sourire qui fendit littéralement sa face hideuse en deux.
Elle infléchit brusquement sa course et prit de la hauteur avant de replonger à toute vitesse vers le sol, les bras tendus vers sa victime en une prière avide, hurlant sa faim et son impatience.
Sans réfléchir, Darius Jenner se releva d'un bond et se mit à courir droit devant lui, sentant dans son dos la présence oppressante de la Chimère affamée.
« Venez m'aider ! hurla-t-il dans le micro-cravate qui s'était détaché de son col et se baladait en pendant devant son torse. Bougez-vous l'cul ! »
~o~
« Jeepers, Creepers…
— Que fait-il ? murmura le colonel Ryan en montant le son de la radio.
— Where'd you get those peepers ?
— Il chante, Monsieur », répondit son lieutenant en ajustant ses jumelles.
Sur l'écran, l'image en dégradés de vert ne cachait aucun détail du paysage que la nuit rendait impénétrable et le militaire se focalisa sur la silhouette nimbée de rouge de leur appât, qui avançait aussi vite que le lui permettaient les circonstances.
« Jeepers, Creepers, reprit la voix chevrotante de l'homme à travers le grésillement incessant du haut-parleur, where'd you get those eyes ? »
Le vieux colonel tourna son corps massif vers l'homme accroupi derrière lui. Ses grosses lunettes d'écaille posées en équilibre sur le bout du nez, celui-ci tripotait une série de boutons sur un appareil encombrant, bardé de voyants lumineux et de jauges dans lesquelles s'agitaient de fines aiguilles, qui rappelait à l'officier les antiques radios des années cinquante.
« Quelque chose, agent Myers ? demanda-t-il en se rapprochant.
— Rien, Monsieur. Les relevés biométriques sont silencieux pour l'instant.
— Peut-être n'attaquera-t-il pas cette nuit, ronchonna le colonel.
— Les prévisions sont formelles : il est réveillé. Cette nuit est sa première nuit de liberté après vingt-trois années d'hibernation. Il doit avoir faim.
— Qui nous dit qu'il veut toujours de lui ? cracha le vieil homme avec dédain en désignant le champ qui s'étendait dans son dos.
— Il l'a choisi au cours de sa dernière chasse, répondit posément le scientifique en repoussant ses lunettes le long de son nez luisant de sébum. Il ne laissera pas passer l'opportunité de récupérer sa proie.
— Qu'en savez-vous ? grogna Ryan.
— C'est le fruit de plusieurs années d'études et de recherches, mon colonel.
— De recherches théoriques sur une créature que personne n'a jamais vue…, compléta l'officier en grommelant. Tu parles d'une marge d'erreur… »
Il rejoignit pesamment le lieutenant qui n'avait pas lâché leur appât du regard.
« Du nouveau, Hudson ? »
L'homme secoua la tête sans quitter ses jumelles.
« Rien, colonel. Le calme plat.
— On perd notre temps, grimaça-t-il. Je savais que c'était une idée de merde.
— Colonel ! », hurla soudain Myers alors qu'une alarme stridente émanait de son appareil de mesure.
Le hululement sinistre qui retentit à quelques dizaines de mètres d'eux interrompit l'officier scientifique et tous se tournèrent vers le champ, juste à temps pour voir dans le clair de lune une énorme créature humanoïde dotée d'une gigantesque paire d'ailes de chauve-souris foncer droit vers les plants de maïs, à l'endroit précis où se trouvait Jenner.
« Nom de Dieu…, jura le colonel, les yeux exorbités en s'emparant de sa propre paire de jumelles à vision nocturne. Qu'est-ce que c'est que cette saloperie… ?
— C'est lui…, murmura Myers, le souffle court. Bon Dieu… Il est magnifique… »
Ryan ne laissa pas paraître qu'il avait entendu cet éloge sordide et il se focalisa sur la scène qui se révélait en vert dans ses lunettes. A moins de cent mètres d'eux, le démon volait au ras de la plantation à la recherche de leur appât, formant des cercles de plus en plus rapprochés autour de sa position comme un immense oiseau de proie.
« Qu'est-ce qu'il fiche ? marmonna le vieil officier entre ses dents serrées.
— Il joue, dit Hudson d'une voix hésitante. Il lui fait peur.
— Pourquoi ?
— La viande aura meilleur goût », affirma Myers, exalté.
Il y eut un mouvement sur leur droite et des ombres bougèrent, animant les branches de l'arbre dans lequel elles s'étaient dissimulées. Le colonel s'empara de la radio et, appuyant sur le commutateur, parla d'une voix forte dans le micro.
« Ici le colonel Ryan. A tous les hommes : gardez vos positions. Je répète : gardez vos positions.
— Colonel, vos hommes doivent faire très attention à ne pas le blesser, le menaça le jeune scientifique. Nous devons le capturer vivant et en bon état. »
Ryan grogna quelques mots qu'un nouveau hurlement rendit inintelligibles. Il se tourna à temps pour voir la terrifiante créature, les ailes repliées contre son corps massif, descendre en piqué sur le champ.
La radio crachota un instant avant de laisser entendre la voix de Jenner.
« Venez m'aider ! Bougez-vous l'cul ! »
Leur appât avait brusquement surgi des plants au milieu desquels il s'était caché et courait de toute la force de ses jambes, précédant la Chimère qui le poursuivait dans les airs à une vitesse stupéfiante. Le colonel resta un instant interdit devant cette scène surréaliste avant de réagir en s'adressant à nouveau à ses hommes.
« Feu ! », beugla-t-il au moment où le monstre fit basculer ses serres vers l'avant pour saisir les épaules de sa proie et le traîner dans le maïs.
Ryan entendit le hurlement de douleur et d'effroi que poussa Jenner tandis qu'il était soulevé du sol et il le vit se débattre sous son agresseur, se tortillant désespérément pour lui faire lâcher prise. La déflagration d'un canon retentit non loin de lui et il contempla, satisfait, le filet d'acier s'abattre sur le prédateur, le fauchant en plein vol. Il entendit le son étouffé d'une chute et celui, plus sec, des tiges en train de casser sous le poids du démon qui roulait au sol, prisonnier des mailles qui se resserraient inexorablement sur lui. Des feulements furieux s'échappaient du champ et des épis déchiquetés s'éparpillaient en tous sens autour du monstre qui parvenait encore à se déplacer malgré la nasse solide qui l'entravait et limitait ses mouvements. Le vacarme de la lutte dura plusieurs minutes puis le silence retomba, lourd et inattendu, juste au moment où l'éclat violent d'un projecteur transperça la nuit, dirigeant son large faisceau vers le lieu de la capture.
Depuis sa position, Ryan vit ses hommes avancer en rangs serrés à pas prudents avant de se disperser pour tenter de prendre leur cible en étau. Leurs armes automatiques au poing, ils tenaient tous en joue l'imposante masse prostrée à terre qui s'agitait faiblement dans la lumière aveuglante. Comme une pulsation ample et régulière, un souffle rauque animait la carcasse captive du piège d'acier et certains soldats baissèrent imperceptiblement leur garde devant l'aspect inoffensif du démon.
« Nous l'avons, soupira Myers avec soulagement. Une bonne chose de faite. »
Le colonel Ryan lui jeta un regard agacé. Ce jeune blanc-bec de la C.I.A. n'avait aucune idée de la façon de mener une bataille, pas plus que de la sournoiserie dont pouvait faire preuve un ennemi si l'on commettait l'erreur de sous-estimer. Lui ne comptait pas se laisser abuser par une soumission de façade.
« Ne soyez pas stupide, Myers, gronda-t-il. Vos patrons ne miseraient pas autant sur une créature qui se laisserait capturer si aisément. »
Le scientifique tourna vers lui un visage courroucé aux traits plissés par la contrariété d'avoir été remis en place comme un bleu.
« Nous avons déployé les armes et les équipements les plus récents du marché américain rétorqua-t-il d'un ton offusqué. Croyez-vous vraiment que… »
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Le projecteur explosa à leurs côtés, les plongeant dans une obscurité opaque. Le colonel jura copieusement et agrippa Myers pour le plaquer au sol. Les staccatos des mitraillettes retentirent aussitôt, rapidement rejoints par un concert de cris, bien trop nombreux et trop aigus. Le vétéran connaissait par cœur ces hurlements pour les avoir déjà entendus, au Vietnam d'abord, puis en Irak et en Afghanistan. Une clameur de terreur et de douleur mêlées, emplie du désespoir de savoir avec certitude que seule la mort se trouvait au bout de la souffrance. Et ces cris pitoyables venaient de ses propres hommes. Ces mêmes hommes qu'il avait juré de protéger.
Le bruit sourd d'un corps retombant à ses côtés le réveilla de sa torpeur et, à nouveau plongé dans l'enfer de ses vieux combats, il retrouva instantanément d'anciens réflexes qu'il croyait effacés et gauchis par le temps. Il rampa sous les balles, dans la direction que lui dictait sa mémoire et espéra que Hudson n'avait pas bougé. Ou n'était pas déjà mort.
Les bruits d'une lutte faisant rage s'intensifiaient autour de lui, se rapprochant et s'éloignant sans logique et il maugréa dans sa barbe contre l'inconséquence des huiles de la C.I.A. qui les avaient envoyés à l'abattoir, lui et ses hommes.
« Hudson ! appela-t-il sans souci de discrétion.
— Colonel ! »
Un soupir de soulagement s'échappa de ses mâchoires crispées.
« Rien à foutre de la prendre vivante, Hudson ! dit-il d'une voix forte et intelligible. Plan B.
— Oui, colonel. »
Les hurlements n'avaient pas cessé et Ryan écoutait, impuissant, les appels à l'aide de ses hommes. Comment cette chose avait-elle pu se débarrasser si facilement des mailles rétractables du filet d'acier ? Il esquissa un sourire sous sa moustache fournie lorsque trois autres projecteurs illuminèrent soudain la nuit, braquant leur faisceau puissant en direction du champ. Moins d'une seconde plus tard, l'un des phares s'éteignit en claquant et Ryan rentra la tête dans les épaules avant de se retourner pour comprendre ce qui venait de se passer. Le corps disloqué, encastré dans le scialytique, pendait lamentablement de l'énorme lampe embarquée à bord d'un Hummer et le colonel reconnut le sergent Mitchell dont l'uniforme rapiécé rassemblait la plus belle collection d'écussons militaires de toute l'unité. Il se souvint le temps d'un souffle que Mitchell avait deux gosses et une épouse merveilleuse qui l'attendaient à la maison, puis il rangea le sergent et tout ce qui le concernait dans l'un des innombrables tiroirs de son esprit, faisant place nette dans sa tête pour mieux se concentrer sur l'instant présent.
Il reporta son attention vers le champ de maïs et chercha du regard la créature malfaisante qu'on lui avait demandé de capturer. L'un des rais de lumière accrocha une silhouette musculeuse qui tourbillonnait dans les airs, évitant adroitement les tirs nourris qui crépitaient autour d'elle. L'homme qui manœuvrait le projecteur tentait de suivre la course folle que menait le monstre pour échapper aux balles tout en massacrant les soldats qui se battaient courageusement au sol.
Ryan leva la main droite, attirant l'attention des hommes se trouvant aux commandes des arbalètes démesurées dont étaient équipés trois autres véhicules blindés. Il attendit que le faisceau lumineux capture à nouveau leur cible et, abaissant brusquement son bras, hurla à ses officiers de faire feu. Dans un claquement sec, l'une des catapultes lâcha un long pieu effilé qui se ficha dans la jambe du démon, le propulsant plusieurs mètres en arrière. La Chimère poussa un cri d'indignation et de douleur qu'interrompit un nouveau projectile, planté dans son abdomen. Un troisième l'atteignit à la gorge et, aussitôt après, les Hummer firent rugir leur moteur et reculèrent à l'unisson, écartelant le monstre empalé. Une plainte lugubre s'échappa de son larynx transpercé tandis que les enrouleurs chauffaient, tractant les câbles épais qui retenaient les javelots. Le démon descendait progressivement, grondant et tempêtant, ses ailes chitineuses battant furieusement l'espace autour de lui en une tentative désespérée de s'échapper. Ses mains griffues avaient agrippé le pieu qui lui traversait la nuque et tentaient de le retirer mais la pointe tarabiscotée et dotée d'une gaffe acérée ravageait ses chairs autour de la plaie béante, faisant davantage de dégâts au retour qu'à l'aller et il renonça, se contentant de balayer d'un regard glacial l'assemblée de soldats qui l'attendait en dessous de lui, l'arme au poing.
A quelques mètres du sol, il se débattit subitement avec violence, tirant sur la lame qui s'était enfoncée dans son abdomen et, dans un craquement humide et répugnant, il déchira la partie de son flanc dans laquelle était fichée la lance. Partiellement libéré, il en dégagea la pointe en jetant négligemment le moignon sanglant de son propre giron et affermit sa prise sur sa nouvelle arme. D'un geste sûr malgré ses entraves, il la balança en direction des soldats et embrocha l'un des hommes avec une aisance insultante. La lance se planta dans le sol, soutenant le corps transpercé qui tressauta, agité de spasmes, tandis que l'homme agonisait en râlant.
La Bête sourit, dévoilant une myriade de dents fines et aiguisées et ses yeux se plissèrent en un rire muet.
L'instant d'après, une balle emporta la moitié de son crâne et elle s'écroula, inconsciente, pour atterrir brutalement au sol. Le colonel Ryan, son arme encore fumante du coup qu'il venait de tirer, l'observa tomber comme une masse avec froideur. Sa paupière droite frémit, animée d'un tic nerveux et il cilla plusieurs fois, sentant dans ses yeux la brûlure de sa propre transpiration qui dégouttait le long de ses tempes.
« Saloperie… », chuchota-t-il en passant une main tremblante sur son front trempé de sueur.
Il rengaina son arme et s'approcha du corps frémissant de la créature. Ses membres musculeux étaient parcourus de convulsions et un épais sang noir s'écoulait paresseusement de la bouillie informe qui lui tenait lieu de visage.
Vivante, lui avait dit Myers. Et en bon état.
Il haussa les épaules. Lors du briefing, il avait appris que cette engeance démoniaque avait une exceptionnelle capacité de régénération. Même avec la moitié de la tête arrachée, elle pouvait encore être une menace. Si la C.I.A. voulait l'attaquer en justice pour ça, il se prêterait volontiers à cette mascarade et en profiterait pour faire grand bruit des pertes que son unité venait de subir.
Ses hommes avaient déjà commencé à l'entraver à l'aide de lourdes menottes en cadmium et il les laissa travailler, balayant du regard le champ piétiné au milieu duquel gisaient les victimes de leur cible. Tant de morts ce soir. Il secoua la tête, tâchant de se persuader qu'il avait fait son devoir et œuvré pour le bien de son pays. Il voulait croire que le jeu en valait la chandelle, même si son intuition lui soufflait le contraire.
Ses yeux se posèrent sur les plants cassés à quelques mètres de là et il s'avança lentement vers le corps de l'homme qui remuait à peine, dissimulé sous le maïs en lambeaux. Darius Jenner vivait ses derniers instants. Sa poitrine était une vaste plaie bouillonnante et il respirait en sifflant, les yeux exorbités, le regard flou. La bouche ouverte, il happait le peu d'oxygène qu'il pouvait comme un poisson hors de l'eau, tentant désespérément de gonfler ses poumons percés.
Ryan s'approcha, surplombant Jenner de toute sa taille et le regarda avec pitié. Son T-shirt éventré laissait voir la petite rose noire qui s'enroulait autour de son nombril, seul vestige de chair subsistant de son abdomen. Les yeux affolés du blessé accrochèrent ceux du colonel et se remplirent de larmes qui coulèrent abondamment le long de ses joues, traçant un sillon clair dans la terre noire qui lui couvrait le visage. Les mâchoires crispées, le vieux militaire perçut la supplique silencieuse que lui adressait Jenner par-delà la terreur d'enfant brillant dans ses yeux aux pupilles dilatées par l'endorphine. Sans un mot, il braqua son arme et tira sans prendre le temps de viser, mettant un terme aux souffrances de cet homme qui attendait sa mort depuis vingt-trois ans.
Inspirant profondément l'air froid de la nuit, il se détourna et revint sur ses pas. Ses hommes avaient enfermé la Chimère inanimée dans le caisson blindé et il entendit le vrombissement de l'hélicoptère en approche. Encore quelques minutes et ce problème ne serait plus le sien.
« Colonel ! »
Il se tourna vers Hudson qui s'était agenouillé et prenait le pouls carotidien d'un autre corps. Ryan le rejoignit et fit la grimace en reconnaissant l'agent Myers dont le bras droit avait été arraché, sans doute par une rafale de mitraillette. Le colonel jugea inutile de contrôler son rythme cardiaque : le visage juvénile du scientifique portait déjà les stigmates de la mort. Ryan ferma les yeux et jura à mi-voix.
« Quand je pense que dans C.I.A., il y a le mot intelligence…, ronchonna-t-il avec mauvaise humeur.
— Colonel, l'interrompit son lieutenant, l'unité Léon est arrivée.
— Qu'ils nettoient ce merdier », lâcha Ryan avec lassitude en désignant l'aire dévastée qui s'étendait autour d'eux.
Un bruit sourd lui fit tourner la tête en direction de l'énorme cage capitonnée par quinze centimètres de béton dans laquelle le monstre avait été claquemuré et il devina qu'il s'était réveillé. Il marcha lentement en direction de la boîte métallique et s'arrêta devant la seule ouverture offerte, située à hauteur de visage. Il se retrouva nez-à-nez avec un regard borgne, un œil unique d'un bleu très pâle qui le fixait avec malignité dans une face grotesque. Il entendit le monstre prendre une profonde inspiration et vit ses narines palpiter tandis qu'une fente verticale s'ouvrait le long de l'arête de son nez aquilin. Ce qui restait de sa tête renversé en arrière, le Creeper huma l'odeur de peur et de colère du colonel avant de lui adresser un sourire narquois à l'ombre de sa cellule.
Derrière eux, le champ s'embrasa brusquement. Les flammes crépitantes s'élevèrent rapidement, consumant à la fois le maïs anéanti et les corps des victimes, faisant ainsi disparaître la moindre preuve laissant entendre que cette histoire sordide avait jamais eu lieu.
« Rigole tant que tu peux, mon gars, murmura Jack Ryan, le dos chauffé par le mur de feu. Tu es au service de l'Oncle Sam, maintenant. »
Il recula d'un pas et alluma le cigare qu'il réservait aux missions accomplies. Il tira avec énergie sur le havane odorant et laissa se former un rond de fumée parfait en expirant avec volupté avant de murmurer, d'une voix rauque et implacable :
« Bienvenue au Club Merde. »
