À peine avaient-elles atterri à l'aéroport Charles de Gaulle que Katherine était déjà en train de poser des distances incommensurables entre Robin et elle. Cela commença par le refus soudain de Katherine de dîner aux chandelles dans un célèbre restaurant parisien. Puis, les distances se firent plus épaisses et incroyablement difficiles à supporter. Durant toute la durée de leur séjour, Katherine ne laissa pas une seule fois Robin montrer son affection en public. Elle refusa de se laisser attraper la main et alla même jusqu'à refuser tout contact physique. Pas de baisers. Pas de câlins. Pas de caresses. Pas de doigts entremêlés. Pas de relations sexuelles. Rien. Le néant total. Une vie de couple décevante, pour ne pas dire désastreuse.
Malgré tout l'amour qu'elle portait pour Katherine, Robin perdit tout-à-coup toute impression de former un couple digne de ce nom avec elle. Le manque de tendresse de Katherine lui montrait qu'elles avaient brusquement régressé d'un cran dans la longue pyramide des relations humaines. À présent, elles n'étaient plus deux amoureuses transies mais deux simples amies en voyage à Paris. Au fil des semaines, au grand dam de Robin, même la notion d'amitié disparut entre elles-deux. À l'hôtel, c'était à peine si Katherine adressait la parole à Robin. Leurs discussions se limitaient bien souvent au programme de la journée, programme en majorité imposé par Katherine qui connaissait bien mieux la ville que Robin. Avec le temps, elles devinrent finalement comme deux étrangères qui étaient contraintes de partager la même chambre pour des raisons administratives. Mais, malgré la peine, Robin continuait sottement à garder espoir pour la seule et unique raison qu'elle avait foi en Katherine. Elle la savait capable de surmonter tout cela. À ses yeux, le brusque éloignement entre elles-deux n'était jamais qu'une crise passagère. Et puis, c'était évident; comme tout couple traversait cela, il n'y avait pas de raison qu'elles ne soient pas elles aussi concernées.
Un soir, après avoir passé l'après-midi entière à visiter la ville lumière et à prendre un malin plaisir à dépenser des centaines de milliers d'euros lors d'une séance de shopping, Katherine fut prise d'insomnie. Pour éviter d'inquiéter Robin sans raison aucune, elle prit la décision de faire semblant de dormir ce qui, somme toute, était une tâche plutôt facile à effectuer. À son grand malheur, elle entendit, au bout de quelques heures, Robin pleurer toutes les larmes de son corps. Il fut alors évident pour elle que sa petite amie souffrait de cette situation plus que malsaine. Partager son lit avec une femme qui refusait tout geste d'affection en extérieur devait être particulièrement frustrant. D'autant plus que même lorsqu'elles étaient seules, Katherine avait tendance à esquiver les baisers de Robin.
Robin, compréhensive comme personne, était parfaitement consciente du fait que Katherine avait énormément de mal à assumer sa nouvelle situation de lesbienne. La rouquine avait pourtant maintes et maintes fois essayé de se libérer, de se montrer au grand public et de prouver à Robin à quel point elle tenait à elle mais elle n'y arrivait tout simplement pas. C'était une mission quasiment impossible pour elle. Elle était comme bloquée. Et elle connaissait parfaitement la raison de son blocage psychologique. Elle prenait trop en compte ce que les autres pouvaient bien penser d'elle. Le jugement. Elle était obsédée par le jugement. Et, à cause de cela, elle refusait de s'afficher en tant que femme récemment convertie au saphisme. Elle pensait que, à cinquante ans passé, ce n'était pas la meilleure chose à faire pour sauvegarder le respect gagné au fil du temps. En vérité, Katherine se sentait extrêmement faible face à ce nouvel horizon amoureux. Elle avait la curieuse impression de voir grandir en elle un mur de pierre qui l'empêchait de faire ce qu'elle voulait faire. Elle était comme paralysée. Elle aimait Robin, c'était un fait. Et elle ne pouvait pas le nier, ce serait mentir. Le problème était qu'elle perdait toute forme de confiance en elle lorsqu'elles étaient dans la même pièce. Katherine était effrayée à l'idée de se déclarer officiellement lesbienne, elle qui avait si longtemps partagé son cœur et son corps avec des individus membres de la gente masculine.
Une après-midi, sur un coup de tête, Katherine prit alors la douloureuse décision de quitter la capitale française et de repartir vivre dans la banlieue de Wisteria Lane, quitte à subir les moqueries de ceux et celles qu'elle pensait pourtant être ses amis. Après tout, s'ils étaient véritablement ses amis, ils ne prendraient pas vraiment le temps de la juger et l'accueilleraient à bras ouverts.
Lorsqu'elle partagea son plan à Robin, celle-ci sembla plus que jamais ravie de cette nouvelle. Elle avoua même avoir plus que hâte de retrouver Susan Delfino qu'elle chérissait tout particulièrement puisqu'elle était celle qui l'avait si généreusement poussée à quitter son métier de strip-teaseuse pour vivre la belle vie. Face à ce curieux malentendu, Katherine fut obligée de préciser que son retour à Wisteria Lane ne pouvait se faire que sans elle. La réaction de Robin ne se fit pas attendre. Elle se sentit si mal à cette annonce qu'elle tomba littéralement à la renverse et fut recueillie par la douceur du matelas de la chambre d'hôtel. Elle ne put retenir ses larmes. De peur de se laisser attendrir, Katherine ne trouva même pas en elle le courage de la consoler et se contenta de rassembler ses affaires et de partir en un coup de vent, sans même un baiser d'adieu.
Paniquée, Katherine perdit tout sens de l'orientation. Elle arrêta un taxi et lui indiqua sa destination. Elle voulait quitter Paris au plus vite.
Lorsqu'elle arriva à l'aéroport Charles de Gaulle, Katherine occupa de suite une cabine téléphonique afin de supplier Dylan de lui soumettre le numéro de téléphone fixe privé de son ex-mari, Adam Mayfair, qui avait été une sorte de père de substitution pour l'enfant pendant de nombreuses années. Dylan hésita longuement. Elle ne comprenait pas la raison de l'agissement de sa mère. Quelque chose clochait. Elle n'avait pas adressé la parole à Adam depuis prêt de six ans et la voilà soudainement décidée à reprendre contact avec lui. C'était curieux. Si curieux que c'en était presque inquiétant. Dylan prétexta avoir perdu tout contact avec Adam suite à son départ, ce qui était un mensonge d'une évidence extrême. Cependant, au grand bonheur de Katherine, Dylan finit par céder. La douleur dans la voix de sa mère était palpable. Si elle souhaitait par dessus tout contacter Adam, ce n'était sûrement pas sans raison valable. Katherine embrassa tendrement sa fille, raccrocha et chercha aussitôt à joindre Adam. Il fut agréablement surpris d'entendre la voix sucrée de Katherine à l'autre bout du combiné. Elle lui demanda alors s'il était possible qu'il vienne la chercher à l'aéroport de la ville de Fairview dans la soirée. Il accepta volontiers, et ce sans poser la moindre question.
Katherine se releva avec peine. Elle replaça sa jupe mauve sur ses genoux et la repassa minutieusement avec la paume de sa main. Elle ôta la veste d'Adam de ses épaules et la déposa soigneusement sur la rambarde de l'escalier central. Elle l'observa un moment et haussa les épaules. Adam était sacrément malin quand il le voulait. Elle se savait à présent obligée de le revoir dans un futur proche. Elle avait cependant le choix quant à la manière de se retrouver: elle pouvait l'appeler d'elle-même et l'inviter chez elle ou bien il pouvait venir chez elle, prétextant vouloir simplement récupérer sa veste; elle ne souhaitait cependant pas y réfléchir tout de suite parce que, après tout, ce la n'avait pas vraiment d'importance pour le moment.
À bout de force, Katherine prit la décision de laisser ses valises traîner dans le hall d'entrée jusqu'au lendemain matin. Elle ne comptait pas déballer ses affaires maintenant. Tout ce qu'elle voulait, c'était dormir. Dormir pour ne plus jamais se réveiller. Et tout cela parce qu'elle avait mal, si mal qu'elle en perdait presque le goût de vivre.
Elle monta doucement les marches de l'escalier de la maison en se tenant solidement à la rambarde et se rendit dans sa chambre à coucher.
Mais Katherine eut un moment d'absence. Ses jambes endolories prirent une toute autre direction. Lorsqu'elle reprit ses esprits, elle se retrouva assise sur le matelas découvert de ce qui avait été le lit de Robin pendant un bon nombre de semaines. À ce moment-là, soudain confrontée à sa madeleine, Katherine ne put retenir ses larmes. Entre deux inspirations, elle se traita d'écervelée et d'inconsciente. La relation qu'elle avait eu la chance de partager avec Robin Gallagher était si belle. Et elle avait tout gâché. Jamais, ô grand jamais, Robin n'accepterait de la reprendre après tout ce qu'elle lui avait injustement fait subir. Katherine était l'unique responsable de la peine - et de la possible haine - de Robin. Tout cela était entièrement de sa faute. La tristesse de Katherine était d'autant plus grande qu'elle culpabilisait. En plus d'avoir brisé en mille morceaux divers le cœur de Robin, elle lui avait sottement laissé espérer l'inaccessible. Finalement, ce n'était pas envers Adam qu'elle s'était conduite comme une personne monstrueuse. C'était envers Robin. Katherine n'aurait jamais dû tenter l'expérience. Être avec une femme ne relevait pas de ses fonctions. Elle n'en avait tout simplement pas la force. Et cela était une chose qu'elle savait depuis le tout début de leur relation.
Katherine s'allongea sur le lit et découvrit avec stupeur que le parfum de l'ex-strip-teaseuse était encore bien présent sur le matelas. Un parfum doux et sucré, presque fruité. Katherine ferma un instant les yeux histoire de se remémorer les merveilleux souvenirs partagés avec Robin dans cette pièce mais, délicieusement bercée par la présence olfactive de celle qu'elle aimait, elle s'endormit.
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Le lendemain matin, alors que les premiers rayons de soleil traversaient les rideaux semi-opaques de la chambre où couchait Katherine, un rire enfantin se fit entendre de l'autre côté de la rue. Katherine se redressa lentement et sourit. Elle pouvait reconnaître ce rire adorable parmi mille autres. Il s'agissait de celui du petit Maynard James, dit M.J., le fils de Michael et de Susan Delfino. Elle tenait l'enfant dans son estime depuis bien longtemps et son amour pour lui n'avait cessé de grandir depuis qu'elle était sortie avec son père.
Katherine se leva péniblement du matelas découvert et se posta face à la fenêtre. Elle tira légèrement le rideau. Suffisamment pour à la fois espionner et ne pas être aperçue. Elle observa d'un œil admiratif la famille Delfino vivre sa petite vie dans la rue principale de Wisteria Lane. L'enfant était à vélo et semblait prendre un malin plaisir à avancer plus rapidement que ses parents. À l'arrière, Michael et Susan surveillaient M.J. avec tendresse. Le sourire de Katherine s'agrandit. Ils étaient si mignons tous les trois que cela lui faisait presque oublier la peine qui lui rongeait le cœur.
Katherine sentit les larmes lui monter aux yeux. Robin. Elle avait espéré ne pas penser à Robin avant tard le soir, une fois qu'elle serait à nouveau seule face à elle-même, mais, malheureusement pour elle, son esprit en avait décidé autrement. Le souvenir de Robin la hantait. Elle était partout. Partout dans son cœur. Partout dans cette maison. Partout dans Wisteria Lane.
Agacée par ce fantôme du passé, Katherine gonfla ses joues et soupira bruyamment. Elle n'était visiblement pas prête à soigner sa peine de cœur. Pourtant, et elle en était parfaitement consciente, la situation était ironique. Elle était celle qui avait pris la décision de rompre. Alors pourquoi diable souffrait-elle de cette brutale séparation, elle qui en était la principale responsable? Katherine secoua vivement la tête de droite à gauche. L'amour avait bien des mystères enfouis en son sein.
