Chapitre 2 :

Bel ange avait dormi dans mes bras, bel ange, une nuit durant, n'avait eu d'yeux que pour moi.

Les yeux ouverts depuis deux bonnes heures, je fixais le lustre qui ornait mon plafond. Je n'étais plus sûr de rien, avais-je rêvé ?

Non. Yassen m'avait offert son corps sans songer que je ne le méritais pas. L'heure n'était pas au tumulte, je le laissais goûter au délice du sommeil, adoptant moi-même moi son inertie pour ne pas risquer le réveiller.

Je n'avais aucune idée du temps qui s'écoulait, j'aurais pu demeurer ainsi toute ma vie; mais il en fut autrement. Une mélodie désagréable, que j'aurais pu apprécier en d'autre circonstance, se fit entendre.

Yassen ouvrit les yeux.

C'était la sonnerie de son téléphone, oubliant alors jusqu'à mon existence, il s'arracha de mes bras pour atteindre son jean parmi nos vêtements éparpillés sur le sol. Après avoir éteint son téléphone, il retourna son regard sur moi. Je tendis le bras vers lui pour le ramener au lit. Il se mit à sourire et s'installa sensuellement sur le lit.

-Je ne peux pas rester éternellement, tu le sais, souffla t-il en m'embrassant.

Je passai ma main sur sa nuque. Il m'avait accordé plus de temps que je n'osais espérer, ce ne fut pas pour autant que j'étais rassasié de lui.

-J'ai encore envie de toi, réclamai-je en promenant mes lèvres sur son cou.

Il se laissa faire au début puis la raison le rappela à l'ordre. Il me donna encore un baiser et commença à se rhabiller.

-Je dois retourner chez moi.

-Quand pourrons-nous nous revoir ? Lui dis-je.

J'enfilai un peignoir et me dressai devant lui.

-Je ne peux pas être qu'à toi, pour combien de temps exiges-tu ma compagnie?

-Aussi longtemps que je vivrai, dis-je en le piquant d'un baiser sur les lèvres.

-Ça risque de te coûter très cher, m'avertit Yassen en souriant.

- Tu en vaux largement la peine et puis grâce à toi au moins, Moscou n'aura plus de secret pour moi. A ce propos, dois-je mon à mon guide improvisé ?

Son regard manifestait la confusion la plus totale. Je craignais de l'avoir heurté d'une quelconque façon.

-Yassen, est-ce que …

Il parut se ressaisir avant que je n'achève ma phrase.

-Il faut vraiment que je rentre, John.

Il enfila précipitamment ses chaussures sans m'offrir d'explication.

-Je ne te méprisais pas, me défendis-je.

-Je le sais, ne t'en fais pas, mais ça va être compliqué de se revoir, je vais devoir beaucoup travailler à présent.

-Tu es en colère parce que je t'ai fais manquer ton rendez-vous d'hier? Je peux te dédommager si c'est ce qu'il te faut.

Je jugeai inutile de lui caché la vérité plus longtemps, il avait compris que je l'avais trompé sur ce point.

Après un silence qui parut une éternité, il me répondit en souriant tristement :

-Rassure –toi, tu ne me dois rien. Il était évident que tu n'étais pas celui que je devais rencontrer. J'étais curieux de savoir jusqu'où tout ceci pouvait me conduire.

Il se tenait à l'embrassure de la porte, dans quelques secondes il partira sans me laisser une chance de le revoir. Je saisi l'occasion :

- C'est donc la dernière fois que je te vois ? Laisse-moi au moins ton numéro de téléphone, implorais-je.

Il hésita puis se dirigea vers la table basse où se trouvait le téléphone de l'hôtel. Il s'empara du bloc note qui se trouvait à côté et griffonna une adresse.

-Rejoins-moi ce soir à 20h00 au lieu indiqué. Essaie d'être discret.

Je me mis à lui sourire de plus belle.

-Entendu, à ce soir, bel ange, je l'embrassai une dernière fois puis il s'en alla, amusé d'entendre le surnom que je lui avais attribué.

Je n'avais plus que ce rendez-vous en tête. Il devait être près de onze heures lorsque je réalisai que je ne pouvais passer ma journée à ne songer qu'à lui. Je quittai ma chambre après être passé par la salle de bain.

Je déjeunai au restaurant de l'hôtel et j'appelai un taxi pour me rendre dans le nord de la ville. J'effectuais quelques achats, mais je savais que de tous les souvenirs que j'avais acquis, seul celui de Yassen me resterait.

S'il m'avait laissé son numéro de téléphone, je l'aurai appelé rien que pour entendre sa voix.

Une nuit avait suffi pour me rendre dépendant.

Le soleil allait bientôt se coucher et je me rendis sur les lieux du rendez-vous avec deux heures d'avance.

Il était convenu que nous nous retrouvions dans un bar proche de mon hôtel et assez discret. Je me plaçai à une table proche de la fenêtre et commandai un verre.

Mon téléphone sonna et mon visage se rembrunit. Comme toujours, Julia Rothman avait du mal à se passer de moi.

- J'espère que c'est vraiment urgent, dis-je en décrochant.

Je redoutai de devoir annuler ce rendez-vous.

-Je ne t'aurai pas appelé si j'avais pu faire autrement. Mais détends-toi, je ne te demande pas d'agir dans l'immédiat.

Je soupirai de soulagement, elle comprit cela comme un signe de fatigue.

-Il est rare que j'autorise mes agents à disposer de leurs fonctions quand bon leur semble, je t'ai fait une fleur John… se justifia mon supérieur.

-De quoi il retourne ? La coupai-je.

-Scorpia s'est associé à un mafieux qui trempe dans plusieurs domaines : armes, drogue, assassinat et j'en passe. Cet agent devait nous fournir des armes de haute qualité, or il a décidé d'augmenter leur prix exponentiellement après qu'on a signé notre accord. Il essaie de nous doubler John, je compte sur toi pour lui rappeler ce que l'on fait aux traîtres. Je l'ai averti de ta visite depuis hier, il doit déjà t'attendre. Tu as carte blanche.

-J'attends vos instructions.

-Je te les enverrai. Informe-moi dès que tu auras fini.

Elle raccrocha. Je supprimai le numéro du répertoire bien que ce fut une mesure inutile, le portable que j'avais avait été spécialement fabriqué pour les agents tels que moi : il ne conservait rien en mémoire plus d'une heure, il était impossible de retracer un appel à partir de ce mobile.

Je tournai mon regard agacé vers la fenêtre et je vis l'objet de mes pensées.

Yassen se tenait sur le trottoir d'en face; j'avais reconnu son manteau blanc et sa démarche gracieuse lorsqu'il entra dans le bar d'en face.

Pourquoi allait-il là-bas ? J'étais sur que je me trouvais à la bonne adresse. Peut-être qu'il avait décidé d'attendre jusqu'à l'heure de notre rencontre, mais rien n'expliquait qu'il se rendit dans ce bar qui laissait à désirer.

Je payai ma consommation et enfilai mon manteau. Je traversai la rue dans l'espoir de le retrouver sans plus attendre.

L'idée que je m'étais fait sur ce bar était au-dessus de la réalité. Il était encombré par des personnes peu recommandables, Yassen ne pouvait avoir sa place parmi de tels gens.

Et pourtant il était là, assis sur un tabouret en face du bar au fond de la pièce rectangulaire.

Je n'osai me montrer à lui, j'avais le sentiment que ce n'était pas de son propre chef qu'il s'était rendu à cet endroit.

Ce que je vis par la suite confirma mes craintes un homme répugnant s'approcha de lui, il avait la cinquantaine, le crâne dégarni et le visage rouge à cause de l'excès d'alcool dont il s'était abreuvé. Il chuchota quelque chose dans l'oreille de Yassen.

Le jeune homme le toisa du regard et hocha négativement la tête. L'homme lui agrippa le bras et chuchota de nouveau quelque chose dans son oreille.

Cette fois Yassen se leva avec nonchalance. J'étais ravi de le voir s'apprêter à quitter les lieux mais je me trompais lourdement.

Il s'était levé et contourna le bar pour disparaître. Quelques minutes après l'homme avec lequel il s'était entretenu le suivit.

Je ne compris pas ce qui venait de se produire, j'avais peur que cet être ignoble cause du tort à mon amant.

J'abandonnai ma cachette pour les rejoindre. Lorsque je dépassai le bar, je découvris que la porte qu'ils avaient empruntée conduisait à un escalier.

J'hésitai à en gravir les marches, Yassen m'en voudrait sûrement d'apprendre que je l'avais espionné mais l'inquiétude que je ressentais me faisait agir dans ce sens. Je me gardai toutefois de l'avertir de ma présence.

Jamais l'attente ne me parut aussi longue que l'heure que je passais à attendre qu'un des deux sortît de cette pièce.

Je tournai en rond tel un lion en cage, je faisais les cents pas dans le couloir espérant qu'un bruit quelconque justifie mon intrusion dans la salle.

Lorsque la poignée de la porte s'actionna, je souris de soulagement. L'homme qui avait accompagné Yassen sortit en titubant, il était encore sous l'effet de l'alcool mais son euphorie atteignait l'extase.

Il me cria quelque chose en russe puis se mit à rire grossièrement en descendant les marches de l'escalier. Je ne comprenais pas comment Yassen avait pu supporter la compagnie d'un tel personnage.

La porte était entrouverte et aucun bruit ne révélait la présence du jeune homme.

Ne pouvant en supporter davantage j'entrai dans la pièce.

Ce que je découvris me glaça le sang.

Il s'agissait pas d'un bureau, comme je l'avais cru, ni même d'une salle de réserve mais d'une chambre de motel.

Elle n'avait rien à voir avec la suite que je louais : tout était miteux dans cet endroit délabré, ça sentait l'humidité et l'odeur de l'alcool qui se propageait depuis le bar.

Ce qui acheva de me rendre fou ce fut lorsque je remarquai mon bel ange, allongé nu sur le lit dont les draps défaits portaient l'odeur de l'ignoble individu que j'avais croisé tantôt dans le couloir.

-Que fais-tu ici ? dit Yassen gêné.

-Je t'ai aperçu lorsque j'étais de l'autre côté de la rue, dis-je dubitatif. Tu viens de coucher avec cet homme ?

Je me retins avec force de ne pas hurler. J'espérais qu'il s'offusque, qu'il proclame son innocence, à la place il baissa son regard vers le sol et ne répondit rien.

-Alors lorsqu'on a couché ensemble, j'étais juste… une distraction!

-Non, ça n'a rien à voir, dit-il au bord des larmes.

-Tu es libertin? Demandai-je en sentant la colère gronder en moi.

-John, que vas-tu t'imaginer? M'accusa t-il.

-Je viens de passer une heure à attendre que tu finisses de t'envoyer en l'air avec un autre ! Explosai-je. J'ai le droit d'imaginer n'importe quoi !

Il se leva et se rhabilla avec beaucoup plus de hâte que ce matin.

-Tu n'aurais jamais dû venir ici, je t'avais dit de m'attendre vers 20H00, c'est toi qui voulait me revoir…dit-il à toute vitesse en passant le bras dans sa chemise.

Je ne lui laissai pas le temps de boutonner sa chemise, je le poussai sur le lit et me plaçai au dessus de lui en maintenant ses bras pour l'empêcher de s'enfuir.

-Alors que faisais-tu avec cet enfoiré dans une chambre de motel ! Réponds !

Je l'effrayais comme je savais si bien le faire quand le besoin s'en faisait ressentir.

Malgré les larmes qui montaient dans ses yeux, et la douleur qu'il devait ressentir autour de ses poignets, il s'entêta dans son silence.

-Réponds, le suppliai-je d'une voix plus douce mais désespérée.

Il évita mon regard. Puis me révéla le pire.

-C'est comme ça que je gagne ma vie, John, avoua t-il avec honte.

Rien ne pouvait décrire le choc que je ressentis en entendant ces mots. Je lui relâchai les mains et me levai, j'étais un inconscient qui se refusait d'accepter ce qu'il venait d'entendre.

Toute ma vie j'avais accepté les épreuves qui me tombaient dessus dans blâmer le destin, et pour la première fois, j'avais réellement l'impression d'être tombé au plus bas.

J'avais nourri une passion aveugle pour un être infâme qui s'était joué de moi.

J'avais trahi mon épouse et mes principes pour un homme qui ne s'appartenait pas.

- Tu me dégoûtes, crachai-je.

-John, essaies de comprendre... tenta de m'expliquer Yassen.

Je ne croyais plus rien de ce qu'il me disait. Il n'était pas intéressé par moi mais par mon argent. Dès que j'avais eu le dos tourné, il s'était cherché une autre proie.

Il m'avait blessé comme personne n'avait osé jusqu'à ce jour.

-Il n'y a rien à comprendre, va au diable !

Il s'avança vers moi en essayant de me retenir :

-Tu t'imagines que je me prostitue par plaisir ! S'indigna t-il.

-Il y a d'autres moyens plus honnêtes de gagner sa vie ! Les êtres comme toi me répugnent !

Il retenait ses larmes autant que je retenais ma colère, mais ses dernières paroles déclenchèrent toute l'agressivité que je refoulai depuis que je l'avais surpris dans cette chambre.

-Et ceux qui trompent leur épouse obtiennent grâce à tes yeux ?

Ce n'était pas de l'ironie, pas même de la colère, il voulait juste me présenter la situation sous un autre angle. J'étais trop furieux pour faire preuve d'intelligence.

-Je vaux beaucoup mieux que toi, sois en certain… dis-je en me dirigeant vers la sortie.

Il avait fini de reboutonner sa chemise. Son apparence était négligée et malgré son air affolé, j'arrivais quand même à percevoir cette beauté qui avait animé tous mes désirs.

Je détournai les yeux de lui pour ne plus faire face à ce leurre. Dans une tentative désespérée, Yassen tenta de me retenir de nouveau en posant sa main sur mon bras.

-Je t'en prie John, essaie de comprendre…

Ce fut à ce moment précis que j'achevai d'être cruel : je l'interrompis en lui crachant au visage.

Ce geste infâme plongea Yassen dans un mutisme douloureux.

Je claquai la porte sans jeter un regard vers lui, pourtant je devinais fort bien les larmes silencieuses qui s'écoulaient sur son visage.