Titre : Red Dawn
Disclaimer :
L'œuvre Twilight est la propriété de Stephenie Meyer.

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Chapitre II

Avant même de pouvoir rouvrir les yeux, Jacob sentit sa tête tourner. Maladroitement, ses mains se resserrèrent sur ce qui devait être des draps, à la recherche d'un peu de stabilité, en vain. Il se sentait à bout de force, à tel point que bouger ses paupières lui était pour le moment impossible. Tout était noir et confus autour de lui, il ne discernait que quelques bribes d'une conversation très lointaine et était bien incapable de donner du sens à ces mots décousus. Pourtant, les voix lui rappelaient quelque chose. Elles lui étaient familières.

Avec un effort surhumain, il parvint enfin à entrouvrir les yeux mais l'ampoule nue au plafond fut de trop et il les referma immédiatement dans un gémissement pathétique.

« …cob ? Jacob, tu m'entends ? »

Cette voix…

« Jacob, dis quelque chose !

- Du calme, Seth, il est encore faible. »

Seth ? Il tenta de dire quelque chose mais le résultat fut le même. Il avait la gorge sèche et la bouche pâteuse. Et bon sang, ce qu'il avait mal au crâne… Il tenta de se souvenir de ce qui avait bien pu le mener à un état pareil mais cette tâche-là fut plus compliquée encore que les autres. Seth… Il cherchait Seth et… Brusquement, tout lui revint par flash. La forêt, la course-poursuite, la vieille cabane et… cette vieille sorcière. Il se souvenait du feu, des ombres, des présages…

« …la…

- Quoi ? Il essaye de dire quelque chose ! »

Il sentit nettement l'adolescent se jeter à son chevet et devina son visage tout près du sien.

« Be… lla…

- Ne t'inquiète pas, elle va bien, je-

- Non… » Il ouvrit à nouveau les yeux et essaya de se redresser mais sa tête retomba mollement dans l'oreiller. Une main, bien trop large pour être celle de Seth, se posa sur son épaule et le força à rester en place. La voix qui prit la parole ensuite, Jacob la reconnut enfin :

- Seth, laisse-nous s'il-te-plait.

- Mais Sam…

- Ne discute pas. »

Un soupir, des bruits de pas puis celui d'une porte qui se ferme.

« Alors ? Comment tu te sens ? » Jacob grimaça.

- Mal. Que… s'est-il passé ? » Le jeune Black fronça les sourcils. Sa propre voix lui paraissait étrange. « De… l'eau… s'il-te-plait…

- Bien sûr. » La plancher grinça et la seconde d'après, il sentait les doigts de son ami se saisir de son poignet pour guider sa main jusqu'au verre frais.

- Merci… »

Il accueillit l'eau glaciale dans sa bouche brûlante avec bonheur et ne put s'empêcher de pousser un profond soupir de bien-être après quelques gorgées. Il termina le verre en quelques lampées avant que Sam ne le récupère. L'esprit plus clair, il se redressa enfin péniblement et observa les alentours. Cette chambre n'était pas la sienne mais lui disait quelque chose.

« Tu es chez moi.

- Chez toi ?

- Hm. Tu as disparu hier soir alors on s'est mis à ta recherche et…

- Et ? » Bon sang, il se sentait vraiment étrange.

- Et je t'ai trouvé ce matin, en plein cœur de la forêt. » Sam aussi était étrange. Il fuyait son regard, et se grattait l'arrière du crâne, visiblement gêné.

- Sam, qu'est-ce qui t'arrive ?

- Ecoute Jacob, il y a quelque chose… Quelque chose que tu dois voir mais… Je ne suis pas certain que tu sois prêt à ça...

- Mais de quoi tu parles ? »

Il soupira à son tour et passa une main fatiguée sur son visage.

« Misère… Attends-moi ici. »

L'attendre ? Que se passait-il ?

Inquiet, Jacob repoussa les draps et s'assit tant bien que mal sur le bord du lit. Sa vue était encore terriblement floue et il avait du mal à garder l'équilibre. Sa main trouva à tâtons le bord d'une table de chevet et il posa un premier pied par terre. Il perdit aussitôt l'équilibre mais parvint à s'agripper au rebord du matelas. Son corps tremblait sous la violence de chaque mouvement mais dans sa confusion, il parvint à discerner un détail. Un détail qui lui coupa le souffle.

Sa main. Sa main était si fine, si… Il écarquilla les yeux, soudain terrorisé, et posa ses doigts sur sa joue puis les glissa dans ses cheveux. Le souffle court, il aperçut un miroir au fond de la pièce et voulut s'en approcher mais ses jambes refusaient de le supporter et il s'écrasa sur le sol. Avec un gémissement presque terrorisé, il se mit à ramper jusqu'au mur où se trouvait son reflet mais ce qu'il y vit lui donna presque envie de reculer à nouveau.

« Non… Non, non, non, NON ! »

Ses doigts convulsèrent sur ce visage féminin qu'il ne reconnaissait pas et griffèrent ses joues jusqu'au sang. A ce moment-là, la porte s'ouvrit à la volée sur Sam qui se jeta à ses côtés et lui attrapa les bras.

« Jacob, calme-toi !

- Sam… » Elle gémit comme un animal blessé et se mit à sangloter frénétiquement. « Sam, regarde-moi, regarde-moi ! Je… je suis… » La panique lui coupa le souffle à nouveau et ses grands yeux bruns hallucinés se perdirent dans le vide. « Que m'est-il arrivé ?!

- Jacob, reste avec moi ! Il faut que tu m'expliques ce qui s'est passé cette nuit, tu comprends ? Jacob ! » Il secoua le loup par les épaules mais rien n'y fit, elle semblait toujours coupée de la réalité.

- Elle… » Murmura-t-elle soudain d'une voix cassée. « C'est elle… Je dois la retrouver… » Forte de cette certitude, elle voulut se relever mais bascula à nouveau et ne dut son salut qu'à Sam qui l'entoura de ses bras.

- Qui ça elle ?

- Elle ! » Cria soudain Jacob, comme une évidence. « C'est elle qui m'a fait ça ! »

Avec un grognement, Sam souleva la jeune femme du sol qui se mit à se débattre, lançant ses jambes dans tous les sens, enfonçant ses ongles dans les avant-bras musclés du chef de meute et poussant des hurlements hystériques. Alertés par le vacarme, Seth et Emily firent une entrée fracassante dans la chambre.

« Sam ! Mais qu'est-ce qui se passe ?! » Hurla sa compagne par-dessus les cris de Jacob. L'Alpha se retourna immédiatement vers eux, furieux :

- Sortez d'ici !

- Mais- » Seth fit mine d'approcher mais la colère de Sam redoubla et tandis qu'il continuait de ceinturer la forcenée, il lui adressa un regard féroce et réclama à nouveau :

- Dégagez d'ici de suite ! »

Ce fut Emily qui réagit la première et, accrochant le bras du cadet, le tira avec elle dans le couloir en refermant la porte.

De son côté, Sam, arrivé à bout de patience, plaqua brusquement la jeune femme contre le mur, à une dizaine de centimètres du sol. Le choc sembla enfin la calmer et elle lui adressa un regard rond de surprise à travers sa cascade de cheveux noirs, le souffle court. Resserrant sa prise sur ses bras, il approcha son visage si près que Jacob ne put que détourner la tête quand l'haleine brûlante de fureur de l'Alpha s'échoua sur ses pommettes.

« Maintenant tu vas te calmer et m'écouter, d'accord ? » Gronda-t-il entre ses dents serrées. « Je ne tolèrerai plus ce genre de comportement sous mon toit et devant ma femme. » Il prit soin d'accentuer chacun des derniers mots de sa phrase en la clouant de ses yeux noirs de colère. « D'accord ? » Répéta-t-il en la secouant.

- D'accord. » Dit-elle du bout des lèvres. Elle frissonna sous ses doigts et déglutit bruyamment puis d'un faible coup d'épaule, tenta de se dégager. Son visage avait à nouveau disparu sous ses mèches sombres lorsqu'elle murmura : « Tu me fais mal… »

Quelques longues minutes plus tard, elle se trouvait à nouveau dans le lit, complètement déboussolée. La voir si démunie avait douché la colère de Sam qui s'était posté à son chevet et attendait patiemment qu'elle lui livre toute l'histoire. Les explications furent longues et confuses mais lorsque Sam referma la porte de la chambre sur la respiration lente et profonde d'un Jacob épuisé, il décida que c'était bien assez pour une seule journée.


Il était presque minuit lorsque, confortablement installé dans son bureau et plongé dans une lecture attentive de quelque manuel de médecine, Carlisle entendit quelqu'un frapper à la porte. Avec un soupir, il remit de l'ordre dans ses cheveux et prit le temps de pincer l'arête douloureuse de son nez avant de répondre :

« Oui ?

- Carlisle ? » En lieu et place du visage poupin de sa femme qu'il croyait voir apparaitre, ce fut le visage pâle de son fils qui se glissa par l'entrebâillement de la porte, le regard fuyant. « Je ne te dérange pas ?

- Pas du tout. » Et pour appuyer ses dires, il glissa à la hâte un vieux marque-page de papier usé entre ses pages, referma le livre et se renfonça plus confortablement dans son siège en croisant ses mains sur son ventre. « Que se passe-t-il, fils ? »

Visiblement confus, Edward vint prendre place en face de son créateur en silence. Perplexe, le médecin le laissa s'installer avant de croiser ses mains sur son bureau, prêt à entamer la conversation.

« Alors ?

- Eh bien… » Edward se gratta nerveusement la nuque en cherchant ses mots. « Je voudrais te parler… de Bella. »

D'abord surpris, Carlisle se fendit d'un sourire indulgent face aux airs de petit garçon de son fils. Bien sûr, il s'était douté que cette conversation finirait par avoir lieu mais jamais il n'aurait pensé que ce serait Edward lui-même qui viendrait aborder ce sujet si délicat.

« Je t'écoute.

- Je n'arrête pas de penser à sa transformation, Carlisle. » Il se renversa dans le fauteuil et ferma les yeux alors que la gêne laissait place à une profonde détresse sur son visage d'habitude si impavide. « Si elle ratait ? Si… Si je n'arrivais pas à m'arrêter ?

- C'est un risque à courir. » Si la franchise un peu brutale du médecin déconcerta Edward, il ne découvrit sur son visage que son éternel sourire bienveillant. « Il est normal que tu aies des doutes. D'ailleurs, le contraire m'aurait inquiété. Mais ce choix vous appartient à tous les deux. » Edward sourcilla. Carlisle voyait-il vraiment cela comme un choix ? Sentant son trouble, le patriarche poursuivit : « J'ai confiance en toi, Edward. Et elle aussi. Je sais que tu ne perdras pas le contrôle. »

Edward sembla se détendre un peu, rassuré par les paroles de son créateur et se permit même un sourire.

« Merci Carlisle.

- Je le pense. » Pourtant, l'expression du médecin changea peu à peu et c'est la mine grave qu'il continua : « Néanmoins, les choses ne sont pas aussi simples, n'est-ce pas ?

- Je… » Edward tenta de déglutir mais la boule qui s'était formée dans sa gorge sembla l'en empêcher. La transformation était une chose. Mais en assumer les conséquences en serait une autre. « J'ai peur qu'elle le regrette. » Cette fois, Carlisle ne répondit rien, attendant patiemment que son fils puisse enfin mettre des mots sur ses tourments. « J'ai peur qu'elle m'en veuille lorsqu'elle comprendra réellement ce que devenir un vampire signifie… » Troublé, Edward plongea son visage entre ses mains et serra les dents. « Je vais l'éloigner de ses amis, de sa famille… De tout ce qui a fait sa vie jusqu'ici… » Sa voix se brisa imperceptiblement mais lancé dans ses aveux, il poursuivit : « Je vais la condamner aux ténèbres… Et à la solitude…

- Edward… » Carlisle soupira, malheureux, et se pencha par-dessus le bureau pour plonger sa main dans le bronze lumineux des cheveux de son fils. Il comprenait à travers son discours les reproches sous-jacents qu'il n'avait jamais eu le courage de lui adresser directement. « Je suis désolé. »

Désolé. Le mot était faible. Il comprenait parfaitement les doutes d'Edward. Lui-même avait appris à accepter la culpabilité permanente qui pesait sur ses épaules comme une juste punition pour ses décisions. L'éternité était cruelle, et bien trop longue pour être épargnée par la rancœur et les regrets. Et là, dans cette ambiance saturée par le chagrin, il se demanda si Edward était vraiment prêt à affronter cela à son tour.

« La décision t'appartient. » Répéta Carlisle.

- C'est faux ! Si elle ne se transforme pas, les Volturis vont-

- Edward, » Cette fois, le médecin s'était levé pour contourner son bureau, se saisir du visage de son fils et le forcer à le regarder. « Je sais ce que tu ressens.

- Elle est si jeune… Elle pourrait vivre encore tant de choses…

- C'est vrai. Mais c'est toi qu'elle veut. C'est toi qu'elle choisit. Qu'elle a choisi depuis longtemps.

- Me choisir ? » Il rit, désabusé. « J'ai parfois l'impression qu'elle ne me connait pas tant que ça…

- Moi je te connais, Edward. Et je sais que tu en vaux la peine. Je sais que ce qu'elle voit en toi, je le vois aussi. Mais si tu changes d'avis, si c'est au-dessus de tes forces, alors ne le fais pas.

- Mais-

- Ne t'inquiète pas pour les Volturis. On trouvera un moyen. »

Ebranlé par la sincérité et la dévotion de son créateur, Edward préféra garder le silence mais hocha doucement la tête. Carlisle avait ce pouvoir sur lui celui d'apaiser ses tourments en toute circonstance.

« Merci… »

Edward avait prononcé ce mot si bas que Carlisle faillit ne pas l'entendre, pourtant il lui réchauffa aussitôt le cœur.

« Réfléchis bien mon fils, mais sache que quel que soit ton choix, nous serons là pour te soutenir.

- Merci pour tout. » Répéta Edward en se relevant, la tête basse mais l'esprit plus clair.

Un vague sourire au coin des lèvres, Carlisle le regarda passer la porte avec une pointe de nostalgie. Tant d'années avaient passé mais pour lui, Edward resterait à jamais cet adolescent doux et rêveur qu'il avait volé à la mort, un siècle plus tôt. Il soupira. Oui, Edward avait bien changé, et changerait encore après cette épreuve, quoiqu'il puisse arriver.

Pourtant, il n'était pas le seul de ses fils à l'inquiéter ces derniers temps.


Ce fut dans une obscurité presque absolue que Jacob ouvrit les yeux pour la deuxième fois, cette nuit-là. Le réveil fut nettement moins douloureux que le premier mais lorsqu'elle réalisa qu'il faisait nuit noire dehors, elle ne put empêcher une vague d'appréhension de lui serrer l'estomac. D'instinct, elle tapota sur la table près du lit jusqu'à trouver un petit interrupteur qui lui offrit le faible réconfort d'une lampe de chevet. Hésitante, elle se redressa et s'installa contre la tête du lit en se massant le front. L'épisode catastrophique de l'après-midi lui revint en mémoire et elle enfouit son visage entre ses mains, mortifiée.

Il fallait faire le point si elle voulait éviter ce genre d'incidents à l'avenir.

Que s'était-il passé exactement ce soir-là ? Elle retraça mentalement toute sa journée mais arrivée à son départ dans la forêt, tout se compliquait. Il y avait tellement de détails décousus qui se bousculaient dans sa tête qu'elle se sentit prise d'un vertige. Les premiers signes de migraine se manifestèrent par quelques picotements et elle allait abandonner lorsque les mots de la vieillarde lui foudroyèrent l'esprit.

« La mort est assise près de toi. »

Le visage cuivré apparut dans ses pensées et elle serra le poing. Cette vieille sorcière l'avait piégée comme une débutante. Pourtant, elle croyait en sa funeste prédiction concernant Bella. Elle-même sentait le jour fatidique de la bataille approcher, la tension qui grimpait crescendo depuis le retour de la jeune fille et cette impasse dans laquelle ils s'enfonçaient tous joyeusement. L'arrivée de cette Victoria à Forks avait mis le traité entre parenthèses mais non seulement ce combat allait leur coûter cher, mais elle n'était même pas certaine que Sam ait totalement abandonné l'idée d'exterminer les Cullen si Bella se transformait.

Elle eut un ricanement amer. Cet « incident » n'aurait pas pu mieux tomber pour elle.

Il fallait qu'elle retrouve cette femme. Il fallait qu'elle retrouve son apparence, et au plus vite. Elle songea à repartir dans les bois pour y chercher la fameuse cabane mais un coup d'œil à l'extérieur suffit à lui faire changer d'avis. De plus, elle n'était pas habituée à ce nouveau corps si fragile et même assise, son équilibre restait précaire. Maintenant qu'elle était plus lucide, elle se rendait compte à quel point cette sensation était étrange. Elle se sentait aliénée, comme si son esprit n'était plus réellement attaché à cette enveloppe. Elle eut du mal à se l'avouer mais sortir seule, et en pleine nuit de surcroit, était inenvisageable pour le moment. Elle attendrait le lendemain pour s'y rendre avec Sam.

« Je suis la dernière des Yashee. »

Il y avait ça aussi. Le peuple avait entièrement disparu et de cela, elle en était certaine. Pour cause, l'une des légendes préférées des enfants de la Push était celle des Yashee. Un tissu de sornettes qui amusait les mioches et leur servait de prétexte pour partir à la chasse au trésor à travers la réserve. L'histoire disait que le peuple Yashee était un peuple ancestral qui s'était reclus dans la forêt pour y pratiquer une magie très obscure. Mais ivres de pouvoir, les chamans Yashee auraient arraché un trésor inestimable à la Terre-Mère qui, pour les punir, décida de les ensevelir avec leur butin.

Alors quoi ? Etait-elle vraiment si vieille ? Ou peut-être… un fantôme ? Elle soupira en se frottant le visage d'une main engourdie. Après tout, les loups-garous, les vampires et la magie noire existaient, alors pourquoi pas un esprit ?

Son regard fatigué balaya la pièce sans vraiment la voir mais s'arrêta brusquement en apercevant le miroir fixé au mur. De là où elle était, le miroir ne reflétait pour elle qu'un bout de mur et elle ne put s'empêcher de se recroqueviller contre la tête du lit en repensant à l'image qu'il lui avait renvoyée un peu plus tôt dans la journée. Dans ses souvenirs, tout s'était passé très vite et même si sa nouvelle apparence l'avait bouleversée au-delà des mots, elle n'avait aperçu qu'un visage qui ne ressemblait que vaguement au sien auréolé d'une crinière de jais. L'émotion avait été trop brusque pour qu'elle s'attarde sur les détails mais elle n'avait aucune envie de retenter l'expérience pour le moment.

Sa tête lui faisait souffrir le martyre, aussi décida-t-elle d'arrêter ses divagations ici. Du coin de l'œil, elle s'aperçut que quelqu'un – Emily à n'en pas douter – avait pris soin de déposer un plateau-repas sur la commode. L'assiette ne l'intéressait pas mais le grand verre d'eau qui se trouvait à côté lui rappela brusquement à quel point sa gorge était sèche. Elle évalua la distance qui la séparait du meuble et rassembla toutes ses forces pour tenter une approche. Si se mettre debout fut une véritable épreuve, ce fut pire lorsqu'elle dut lâcher le lit et la table de chevet. Elle fit un premier pas qui se solda par un échec et elle s'écroula contre le mur qu'elle rasa jusqu'au meuble.

Elle était essoufflée en arrivant enfin près du plateau et se jeta aussitôt sur le verre qu'elle vida d'une traite. Dans sa hâte, elle renversa la moitié de l'eau, si bien qu'une fois le verre terminé elle se sentait encore assoiffée. L'horloge indiquait deux heures du matin et elle hésita un moment à retourner se coucher mais la gêne qui persistait dans sa gorge acheva de la convaincre de se rendre dans la cuisine. A pas de loup, elle se glissa hors de la chambre, toujours fermement cramponnée aux murs, mais un énième vertige la prit subitement et elle n'eut d'autre choix que de se laisser glisser au sol en fermant les yeux. Elle ne sut combien de temps elle resta assise ainsi, la tête entre les mains, mais ce ne fut que lorsqu'une voix perça le brouillard de ses pensées qu'elle releva enfin un regard voilé.

« Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire de toi ? » C'était Sam qui se tenait devant elle et la toisait d'un air désappointé. Elle ne chercha même pas à soutenir son regard et baissa la tête dans un soupir affligé.

Lentement, il s'accroupit devant elle et écarta les longues mèches noires qui masquaient son visage et coulaient sur ses épaules frêles comme des traînées d'encre. Elle releva timidement la tête et il lui offrit un sourire réconfortant en lui tendant la main. Penaude, elle accepta son aide et ce fut avec une infinie patience qu'il la souleva et fit passer son bras autour de son cou. D'un bras solidement accroché à sa taille, il l'accompagna pas à pas à travers le couloir, jusqu'au perron sur lequel il l'installa sur un vieux rockingchair.

« Merci…

- T'aurais fini par réveiller Emily. » Lui rétorqua-t-il avec un petit sourire en coin en revenant vers elle, une grande tasse fumante à la main. Elle l'accepta sans poser de question mais ne put s'empêcher d'aviser la surface mordorée avec une pointe de circonspection. « C'est de l'eschscholzia. Ça aide à dormir. » Se disant, il s'installa contre la rambarde, face à elle, une cannette de bière à la main.

- Je ne savais pas que tu t'intéressais aux plantes. » Fit-elle, un brin narquoise en entamant sa décoction.

- Et je sais même faire la cuisine. »

Le rire de la jeune femme vola dans l'air quelques secondes avant d'être balayé par une brise fraiche qui la fit frissonner et se recroqueviller sur la chaise. Elle replongea son nez dans la tasse fumante qu'elle serrait entre ses mains, sans s'apercevoir du regard pensif que Sam portait sur elle. Presque malgré lui, il murmura :

« Jacob… Comment tu te sens ?

- Perdu. » Elle lui avoua cela d'une voix presque atone et ses yeux se perdirent aussitôt dans le vide, comme si elle revivait encore une fois les évènements de la forêt. « Je ne sais même pas ce qui s'est réellement passé là-bas. » Elle secoua doucement la tête, abattue. « Mon corps, ma voix… mon visage…

- Ecoute-moi Jacob, » Reprit immédiatement Sam en la voyant divaguer à nouveau. « …si tu veux que je t'aide, il va falloir m'expliquer clairement ce qui t'est arrivé cette nuit-là. »

La jeune femme soupira et se pencha pour poser sa tasse à même le sol avant de ramener ses jambes auprès d'elle, faisant crisser les patins de bois du rockingchair qui se mit à basculer doucement. Sam l'observa faire en silence. Il aurait préféré lui poser toutes ces questions plus tard, lui laisser le temps de se reposer et de faire le point mais la situation était trop urgente pour lui accorder ce genre de privilèges.

« Je te l'ai déjà dit, je cherchais Seth. Il s'était enfui de chez moi un peu plus tôt dans la soirée et je voulais m'assurer qu'il ne lui était rien arrivé. Mais… au moment où j'allais faire demi-tour… Il s'est passé quelque chose d'étrange. Comme si le temps s'était arrêté. » Sam sourcilla mais elle n'y prêta pas attention, plongée dans son récit. « Et puis il y a eu du bruit et une chose étrange s'est mise à courir.

- Un animal ? » Hasarda l'Alpha. La réponse fut catégorique :

- Non.

- Alors tu crois qu'il s'agissait de cette femme ?

- Non plus… Enfin je ne pense pas. La créature allait trop vite alors qu'elle… semblait si vieille et inoffensive. » Une amère désillusion lui fit courber la nuque et elle resserra ses bras autour de ses jambes. Sam soupira en passant une main sur son crâne rasé de près mais continua

- Et ensuite ?

- Ensuite, je suis arrivée dans une clairière et c'est là que je l'ai vue. » Son visage de poupée se rembrunit et elle serra les dents, soudain envahie par la colère. « Elle savait qui j'étais, Sam.

- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

- Elle m'a deviné. » Répondit-elle en relevant brusquement les yeux vers lui. « Elle savait que j'étais humain et… elle savait pour Bella.

- Que s'est-il passé après ? » Le visage de l'Alpha s'était fermé à mesure qu'il s'approchait enfin du fin mot de l'histoire, guidé par un très mauvais pressentiment.

- Elle a parlé de la bataille… Elle m'a dit que Bella allait… qu'elle allait… » Elle déglutit, incapable d'achever sa phrase tant les mots de la chaman lui glaçaient encore le sang. « Je crois que… Je crois que j'ai passé un pacte avec elle, Sam… » Toute sa rancœur avait volé en éclats pour laisser la place à un profond désespoir qui fit s'affaisser ses frêles épaules. Son visage disparut derrière ses genoux remontés contre sa poitrine et elle ferma les yeux pour tenter de retenir des larmes de détresse. Le silence s'imposa quelques instants autour d'elle et elle put sentir les premiers effets de l'eschscholzia apaiser ses tourments dans un début de somnolence.

- Quel pacte ? » Surprise, elle releva la tête vers Sam qui l'observait toujours, austère.

- De quoi tu-

- Quel pacte ? » Insista-t-il sur un ton ferme en détachant bien chaque mot. Jacob hésita une brève seconde avant d'abdiquer

- Elle voulait de l'énergie. »

L'Alpha fronça davantage les sourcils et sembla se perdre à son tour dans ses pensées.

« Est-ce que tu sais ce que ça signifie ? » Demanda timidement la jeune fille, toujours calfeutrée sur la chaise à bascule.

- Certaines légendes amérindiennes parlent de l'équilibre des énergies au sein du corps humain.

- Tu crois que ça pourrait avoir un rapport ?

- Je crois qu'au vu de la situation, on ne peut négliger aucune piste. » Il termina sa cannette d'un trait et la posa sur la rambarde derrière lui avant de continuer : « Tu devrais poser la question à ton père. »

Les grands yeux noirs de la jeune femme s'écarquillèrent d'horreur.

« Tu veux dire que tu l'as-

- Je ne lui ai rien dit pour le moment. Je voulais que tu récupères tes esprits avant. »

Elle soupira de soulagement et se renfonça dans son siège, morose.

« Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? » Chuchota-t-elle, presque pour elle-même.

- La vérité. » Il haussa les épaules en détournant son attention vers l'horizon dévoré par les ténèbres opaques du ciel. Au loin, la pointe des conifères déchiraient la nuit, acérée comme une mâchoire gigantesque au cœur de laquelle se trouvait leur village. « Tu es pris au piège, Jacob. Et si tu veux que l'on puisse t'aider, il va falloir être honnête avec lui. Quant à moi, j'enverrai Embry faire des recherches en forêt dès demain matin.

- Dis-lui d'être prudent.

- Ne t'inquiète pas, il ne sera pas seul. »

Ils échangèrent un signe de tête entendu et elle s'apprêtait à boire à nouveau lorsqu'une question lui traversa l'esprit.

« Sam, comment m'as-tu retrouvé ? » Il arqua un sourcil.

- Ce n'est pas moi qui t'aie retrouvé. C'est Seth.

- Seth ?

- Oui, il t'a ramené chez moi après t'avoir trouvé inconscient dans la forêt.

- Alors il se trouvait encore là-bas lui aussi, lorsque ça s'est passé ?

- Probablement.

- Tu ne lui as pas posé la question ? »

Les bras croisés, Sam secoua la tête.

« Non, il ne m'a rien dit. Il s'est contenté de rester ici à attendre que tu te réveilles.

- Vraiment ? » Fit-elle, sincèrement étonnée. Elle remarqua alors que le regard de Sam semblait s'être assombri et regretta presque ses mots.

Depuis la rupture entre Sam et Léah, Seth s'était lui aussi beaucoup éloigné du mâle Alpha à qui il en voulait énormément d'avoir ainsi brisé le cœur de sa sœur. Mais Jacob savait aussi qu'avant cela, Sam avait été pour ce jeune garçon fragile la figure presque paternelle qui lui manquait tant. Ainsi, en quittant Léah, il avait également quitté Seth et son regard d'enfant brillant d'admiration et de cela, il s'en voulait encore manifestement.

« Est-ce que tu sais ce qu'il a ? » La question tomba comme un couperet dans le silence écrasant.

- Non. » Soupira-t-elle. « Et la dernière fois que j'ai essayé de savoir… » Elle laissa la fin de sa phrase en suspens mais ne put s'empêcher de regarder sa main, tendue devant elle.

- Moi aussi, j'ai essayé de lui parler mais… » Ses maxillaires roulèrent sous sa peau de cuivre alors qu'il serrait les dents, et ses narines tressaillirent. « Il m'en veut encore. »

Sensible à son trouble, Jacob rassembla tout ce qui lui restait de force et agrippa fermement les accoudoirs pour s'extirper tant bien que mal de l'osier. Ses pas mal assurés firent gémir le plancher mais Sam ne le remarqua pas jusqu'à ce qu'une main ne vienne serrer son épaule. Il sursauta et se retourna pour rencontrer le doux visage compatissant de la jeune femme qui lui offrit un faible sourire pour tout réconfort.

« Il comprendra mais il lui faudra du temps.

- J'ai brisé sa vie et celle de sa sœur, » Répondit-il dans un ricanement désabusé. « Comment veux-tu qu'il puisse me pardonner un jour ?

- Parce qu'il n'est pas Léah. » La réponse paraissait simple mais au fond, elle était sûrement la plus juste. Léah le haïssait et le haïrait probablement toute sa vie car c'était là sa façon de se protéger mais Seth… Seth n'avait pas cette rage ni cette colère en lui. Sa sœur, si malheureuse fût-elle, était parvenue à préserver tout ce qu'il y avait de plus pur et de plus innocent en lui. Du moins, jusqu'à maintenant.

- Mais je ne supporte pas de le voir comme ça.

- Je comprends. Mais il n'y a rien que l'on puisse faire pour le moment. »

Et elle avait raison. D'autant qu'il y avait désormais des problèmes plus graves à résoudre.

A suivre…