"C'est le Département de la Justice qui est visé. L'attaque aura lieu dans douze heures tout au plus."

La neige tombait à gros flocons de l'autre côté de la fenêtre. Un feu de cheminée ronronnait dans l'âtre. Le phénix de Dumbledore épiait du coin de l'œil son maître et sa présente compagnie.

"Bien. Comment vous portez-vous, Mrs ?"

La voix du vieux professeur était douce comme du papier de soie.

"Comme un charme. Tuer des innocents me donne meilleure mine, vous ne trouvez pas ?" répondit vivement la jeune femme.

Il y eut un silence. Elle fit quelque pas en direction de la fenêtre, resserrant sa cape vert sombre autour d'elle. Ses yeux étaient secs mais sa gorge était nouée à la seule pensée de ses crimes.

"Je suis très sincèrement navré qu'il faille en arriver là pour préserver votre couverture."

Il disait vrai. Qu'une jeune femme de moins de vingt-cinq ans ait déjà une dizaine de meurtres à son actif n'avait rien d'amusant.

"Vous comme moi saviez que cela arriverait. Mais il paraissait si jeune... Je l'ai torturé, Dumbledore. Il criait. Il criait et..."

Elle frissonna. Elle se rappelait un rire, un rire lointain qui était le sien. Elle avait ri alors qu'elle était à l'agonie. Un rire fou, un rire hystérique. Le garçon avait eu tellement peur.

Voir toute cette neige blanche derrière les carreaux était presque insupportable. Elle aurait voulu qu'on la punisse pour ce qu'elle avait fait, que Rodolphus ordonnât qu'elle soit frappée.

"C'est pour le plus grand bien." lui rappela le Directeur de Poudlard.

Elle se tourna vers lui.

"Expliquez cela à sa famille. Ils n'ont même pas de corps à enterrer." dit-elle, son dégoût pour son acte audible dans sa voix.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil, vide d'énergie.

"Vous avez vécu des jours difficiles. Vous devriez rentrer chez vous."

Un rictus s'afficha sur le visage de Bellatrix et quelque chose qui n'avait rien de sain illumina son regard un instant.

"Je ne me fais pas assez confiance. Je pourrais tuer Lestrange pour ce qu'il m'a forcée à faire. Or à Azkaban j'ai peur de ne pas vous être très utile." rétorqua-t-elle.

Elle sortit sa baguette de la poche de sa cape et se mit à l'examiner. La sensation du bois était confortable entre ses doigts fins et manucurés.

"Voyons, Mrs Lestrange..."

Elle releva les yeux et se pencha en avant, allant jusqu'à poser les coudes sur le bureau du sorcier.

"Vous ne savez pas ce que c'est, n'est-ce pas ? Vous n'avez jamais était l'épouse d'un Sang-Pur. C'est une expérience que je ne recommande à personne. Vous semblez penser que tout ce qu'il y a de déplaisant dans le mariage est l'intimité qui doit être partagée de temps à autre entre un homme et sa femme. Croyez-moi, si ce n'était que cela..."

Elle eut un rire étranglé. Sa voix était lasse.

"C'est du viol, et c'est effectivement loin d'être agréable. Avant, il ne venait dans ma chambre pour exercer son "droit marital" qu'une seul fois pour, disons, une semaine, ou si j'étais particulièrement chanceuse, quinze jours. Il a probablement des maîtresses qui le gardait occupé entre temps, ce qui n'était pas pour me déplaire. Notre mariage dure depuis près de trois ans et je ne suis pas encore tombée enceinte bien que maintenant, les soirs où il ne me visite pas se font rares. Parfois il vient même me voir plusieurs fois par jour."

Elle eut un frisson. Elle vit la pitié sur le visage de son ancien professeur. Elle avait besoin de cette pitié, besoin de savoir que quelqu'un se sentait navré de son sort. Elle prit une respiration, se préparant à continuer son récit.

"Au bout de quinze jours de mariage, j'avais déjà décidé qu'il était hors de question que j'élève un enfant dans ce milieu. Une visite discrète chez un apothicaire m'a permis d'en être certaine. Mais tant qu'il ne le saura pas, et croyez-moi, ce n'est pas moi qui vais lui dire, il continuera d'espérer un héritier. Certaines études de Nés-moldus cherchent à prouver que les Sang-Purs sont des déviants. Je vous en donne la confirmation."

Elle s'arrêta, pour essayer de retenir les larmes qui allaient suivre. Elle se sentait si faible, si vulnérable. Sa voix tremblait un peu quand elle reprit la parole.

"Si je ne tiens pas à rentrer, ce n'est pas par respect bien mal placé de la vie de mon cher époux. Comme vous le savez, les alliés de Voldemort célèbrent actuellement la terreur qu'ils ont semé en faisant des villages moldus autour de Pré-au-lard un tas de cendres. Ils sont chez moi. Et vous seriez surpris du peu de sens de la propriété de Rodolphus après quelques vers. La dernière fois ils ont réussi à le convaincre de laisser, je cite, "jouer un peu avec cette charmante créature" qu'il gardait ici."

Elle baissa le regard, ses mains tremblantes toujours cramponnées à sa baguette, comme un enfant à sa mère .

"Il m'a fait descendre l'escalier en me tenant par les cheveux, m'a déshabillée sous les rires gras et alcoolisés et a laissé ses compagnons de débauche me toucher. L'un d'eux s'est montré plus particulièrement entreprenant -j'imagine que les autres étaient trop souls pour l'être- et mon mari a suggéré qu'il continue ses avances dans une des chambres à l'étage. Ils sont trois à s'être succédés ce jour-là. L'un d'eux avait trop bu, il ne m'a rien fait. Mais Macnair et Avery... Je ne tiens pas à réitérer l'expérience. Aussi j'apprécierais que vous me laissiez abuser de votre hospitalité encore un moment."

Bellatrix se tut, le regard vide. Albus Dumbledore ne l'avait pas interrompue une seule fois dans son récit. Au fur et à mesure de la narration, le vieil homme avait paru devenir de plus en plus vieux. Il n'avait pas réalisé que la misère de Bellatrix, et sans doute de milliers d'autres femmes, était telle. Il ne pouvait décemment lui demander de supporter cela pour des années encore, des décennies peut-être.

"Il faut que vous arrêtiez votre mission tout de suite. On peut vous protéger de votre époux." dit-il fermement, le regard posé sur l'amas de tissu viride recroquevillé sur le fauteuil en face de lui.

Bellatrix, qui avait enfoui son visage dans ses bras croisés, redressa brusquement la tête, et il y eut un claquement dans son cou. Son regard s'était enflammé d'un coup.

"Ah oui ? Et comment ? Selon la loi sorcière tout est légal. J'ai signé le contrat de mariage que les Lestrange avaient fait écrire. Avec ce contrat, Rodolphus a tous les droits sur moi. C'est pire que si j'avais fait un Serment inviolable lui confiant toute responsabilité sur ma personne."

Qu'elle avait été stupide ! Et pourtant... Elle ne savait pas si elle regrettait. Cela en valait la peine, non ? Elle aurait sa vengeance.

"On peut vous cacher." insista le vieil homme.

"Lestrange a les ressources pour me retrouver. Ne me donnez pas de faux espoirs. Ma seule chance est la fuite permanente. Ou alors me terrer quelque part jusqu'à la fin de mes jours. Je refuse. J'ai fait d'immenses progrès auprès de Voldemort. Je suis la seule femme autorisée à assister aux meetings très privés des Mangemorts. Je suis votre seule chance de gagner la guerre."

Elle en était convaincue. Sans elle, Dumbledore ne pouvait pas gagner. Il avait besoin de quelqu'un à l'intérieur du cercle ennemi.

"Pas au détriment de votre personne, Bellatrix."

Elle fit rouler sa baguette entre ses doigts doucement, le regard posé sur la pointe.

"C'est pour le plus grand bien. Je le dois aux proches de Simon."

Son nom n'était plus aussi difficile à prononcer, ses sentiments à son égard plus aussi forts, mais elle avait conscience qu'elle lui devait tout, ou presque.

"Ce n'est pas ce que l'histoire retiendra de vous." observa gentiment l'autre sorcier dans la pièce.

Ce n'aurait pas dû, mais cela la blessait.

"Je m'en doute. Je ne serai qu'une meurtrière sanguinaire, un monstre qui est allé aux pires extrémités pour préserver le statut du sang établi par les Sang-Purs. Mes fiançailles avec un Né-moldu resteront inaperçues au milieu de tout cela. Même mes sœurs en ignoraient l'existence. Retrouver les deux ou trois amis de Simon étant au courant ne serait pas aisé. Surtout s'ils savent qu'il est mort à cause de moi."

Il y avait tellement d'amertume dans sa voix. Son visage était baigné de larmes. Si seulement... Elle renifla.

"Mr Adams connaissait les risques quand il a choisi de poursuivre sa relation avec vous." remarqua son compagnon avec douceur.

Une lumière s'alluma dans le regard de Bellatrix, une lumière qui ne s'était réellement jamais éteinte et attendait d'être attisée. Sa détermination était sans bornes, sa volonté sans limites.

"Et je connais les risques quand je décide de continuer cette mission. Vous êtes plutôt hippogriffe ou griffon ? Il va bien falloir que je choisisse le menu du Réveillon. Nous aurons le plaisir de recevoir ma cousine Pétronille et sa famille, ainsi que Yaxley Jr et sa troisième femme, le vieux Mr Macmillan et les familles de ses deux fils aînés, Alexis Dolohov, sa sœur, sa femme, les Macnair de Londres et les Flint. Je vous inviterais bien mais je crains que votre présence ne soit pas désirée."

Elle faillit s'autoriser à sourire.

Dumbledore ouvrit la bouche et la referma.

"Pour la décoration, j'accepterai la première proposition qu'un elfe fera, ça m'évitera de prendre trop à cœur les remarques de ma cousine parfaite sur mon goût "original". Quel dommage que ma tante Walburga ait refusé mon invitation auprès de celle de Narcissa -elle a toujours été sa préférée-. Les commentaires de Sirius ont toujours apporté beaucoup d'animation aux repas de famille. A propos de famille... Puis-je vous demander un service ?"

Elle s'était mordue la lèvre, inquiète qu'il refuse. Mais elle était aussi venue pour cela.

"Je vous écoute."

Albus Dumbledore était disposé à aider la jeune femme du mieux qu'il pouvait.

"Avez-vous des nouvelles d'Andromeda ?"

Sa demande le surprit, bien qu'il n'en laissa rien paraître. Elle n'avait jamais posé la question jusqu'ici.

"Votre sœur est en sécurité, avec son mari et sa fille."

Les Tonks étaient sous Fidelitas. A sa connaissance, la gardienne du secret était Amelia Bones, une amie de Ted. Il ne pouvait cependant révéler l'information à quelqu'un côtoyant des Mangemorts de si près.

"La petite fille... Quel âge a-t-elle ?" demanda Bellatrix en se redressant un peu.

Elle n'avait pas su que sa sœur avait eu un bébé. Elle avait une nièce. C'était perturbant, d'une certaine façon, mais aussi étrangement réconfortant. Elle effleura du bout des doigts la hampe de sa baguette. Dans une autre vie...

"Trois ans." répondit Dumbledore, la sortant de sa rêverie.

Le choc se peignit un bref instant sur son visage. Elle passa une main sur son ventre, presque inconsciemment. Puis elle se reprit.

"Oh. Je ne connais même pas son nom. Je connaissais Ted, bien sûr mais... Personne n'a de nouvelles. S'ils en avaient, ils n'en donneraient pas de toute façon."

Elle eut un sourire triste. Dumbledore ne sut si elle pensait alors à la vie qu'elle aurait pu avoir ou à la situation précaire de sa sœur.

"Elle est née un 23 février. Elle s'appelle Nymphadora." dit-il.

"Comme la licorne ?" laissa lui échapper Bellatrix.

"Je vous demande pardon ?" demanda poliment le Directeur, interloqué.

Elle laissa un instant son esprit vagabonder, se rappelant des images mouvantes. La Princesse au Bois Blanc, le grand et beau château et la gentille petite licorne. Elle sourit. Elle se rappelait le regard émerveillé d'Andy quand elles étaient assises dans le même lit, l'une contre l'autre, et qu'elle lui lisait l'histoire.

"Quand Andy ne savait pas encore lire, je lui racontais des histoires. Il y en avait une avec une licorne dorée. La licorne s'appelait Nymphadora." expliqua Bellatrix, les joues rouges d'embarras.

Ils restèrent un moment silencieux, chacun perdu dans ses propres pensées.

Les étoiles dans les yeux d'Andy quand elle regardait sa sœur avaient disparu avec les années mais jamais Bellatrix ne pourrait oublier qu'elle avait été un modèle pour sa petite sœur. Andy et Ted... Ça aurait pu être Simon et elle.

"Professeur ?" appela-t-elle après une brève hésitation.

Dumbledore leva la tête vers son ancienne élève. Il y avait bien longtemps qu'elle ne l'avait pas appelé ainsi.

"Oui, Miss Black ?" demanda-t-il sans se rendre compte de son erreur.

Elle avait une voix vraiment juvénile quand elle s'était adressée à lui. Elle non plus ne s'aperçut pas qu'il l'avait appelée par son nom de jeune fille. Repliée sur elle-même, le regard mal assuré, une main accrochée à une de ses boucles de cheveux et l'autre à sa baguette en bois de noyer, elle ne paraissait pas plus âgée qu'une étudiante.

"Où est enterré Simon ?" demanda-t-elle d'une petite voix en se mordillant la lèvre.

Elle n'était pas certaine de vouloir une réponse à cette question. Et pourtant...

"Quelque chose de particulier est en train de se passer ?"

Dumbledore fronçait les sourcils. Cela faisait plus de trois ans et elle n'avait jamais posé la question auparavant.

"Non. Oui. Je... Juste une impression. Quelque chose va changer. Je le sens."

Elle secouait la tête, agacée de ne pas avoir de preuves sur ce qu'elle avançait. Il y avait quelque chose, mais quoi ?

"Prévenez-moi dès que possible. Tenez, je viens d'écrire l'adresse du cimetière sur ce papier."

Bellatrix saisit le parchemin comme si sa vie en dépendait, parut hésiter, lut l'adresse deux fois puis plia le parchemin en quatre avant de le ranger religieusement dans sa manche.

"Merci. Je pense qu'ils doivent être partis. Je vais rentrer. Je dirai à Rodolphus que je me faisais faire une robe. Passez une bonne soirée. Je vous recontacte au plus vite."

"Prenez soin de vous, Bellatrix."