Je sais que le récit avance peu, mais je tenais à expliquer ce qui s'est passé durant l'ellipse.

-Alors, vas-tu retourner sous la mer? s'enquit Bud.

-Probablement pas tout de suite, lui avoua Aoki. Ils ne me connaissent pas: Sorrento et moi nous sommes entendus pour qu'il leur explique d'abord. J'irais ensuite.

Bud l'attrapa par la main, croisa ses doigts avec les siens.

-C'était son idée ou la tienne? s'enquit-il d'une douceur qui n'était réservée qu'à sa famille.

Ils étaient mariés depuis huit ans. Aoki s'était beaucoup plaint du froid au tout départ, puis elle s'était peu à peu tue, et elle était restée. Pour lui, avant tout, puis au fil du temps elle en était venue à aimer cet endroit. Il avait eu le premier doute le jour où Freya, qui adorait Aoki et réciproquement, peut-être parce qu'elles avaient toutes les deux dix-neuf ans, lui avait demandé pourquoi elle n'était pas allée au Sanctuaire plutôt qu'à Asgard. La jeune femme s'était figée, une peur lointaine tapie dans ses prunelles noires.

Elle n'avait jamais voulu répondre aux questions qu'on lui avait posé.

Elle n'aimait pas parler d'elle, mais à la longue Bud avait reconstitué le casse-tête, ou du moins une partie, à partir de bribes qu'elle avait laissé échapper. Une sœur morte et une mère qui de toute évidence aurait préféré voir celle-ci survivre. Cette femme avait appris beaucoup à Aoki: la culpabilité et l'insécurité, notamment. Elle le cachait bien, surtout en combat où cela pourrait lui être fatal, mais elle avait beaucoup de failles.

Il le savait, en l'épousant. C'était en permanence comme rassurer un enfant: l'assurer que non, elle n'avait pas mal fait, la consoler, puis la renvoyer faire un bout de chemin plus ou moins seule en l'observant. Il désirait qu'elle cesse de se justifier sans cesse, et il savait qu'il y arriverait. Puis il y avait eu l'enfant. Il avait vingt-sept ans, elle, seulement vingt-deux. Il craignait qu'elle soit trop jeune, avait voulu lui demander d'envisager l'avortement, mais pour une fois elle avait semblé tellement heureuse, en permanence, qu'il avait laissé couler.

Fausse couche. Cinq mois à peine, et elle avait perdu l'enfant. Elle aurait pu y passer, aussi se préoccupait-il davantage d'elle que du foetus, mais les pensées d'Aoki étaient uniquement tournées vers le bébé. Comme si c'était de sa faute! Bud s'était révélé impuissant à l'aider. Il ne croit d'ailleurs pas que leur couple aurait survécu, sans Luna.

C'était une mission de routine, normalement. Juste aller porter à un noble vivant juste à l'extérieur du pays et dont personne n'avait eu de nouvelles depuis plusieurs semaines une missive d'Hilda. Sur place il avait trouvé un massacre. L'homme était mort, ainsi qu'une bonne dizaine de serviteurs. Il avait cru n'avoir plus rien à faire ici, jusqu'à ce qu'il entende du bruit.

Elle devait n'avoir que cinq ans. Elle était bien habillée, mais il n'aurait pas su dire si elle était la fille du noble qui n'était pourtant pas marié ou d'un des serviteurs. Elle avait des cheveux d'un blond un peu vert et des grands yeux cristallins. Bien qu'elle ne parlait pas encore, le soir venu elle s'était avéré avoir une véritable fascination pour l'astre de la nuit. Máni (1)? Non, c'était masculin. Il l'avait plutôt appelée Luna. Il l'avait gardée et présentée à Aoki, non pour remplacer son enfant, mais parce qu'il s'était réellement attaché... Et il espérait que Luna arrive à redonner le sourire à sa femme. Ca avait été difficile, mais ca avait fonctionné, et étaient arrivés Farewell et Njall, trouvés dans une famille d'accueil déjà trop grande. Les deux enfants ressemblaient beaucoup à Luna, particulièrement Farewell, sensée avoir le même âge qu'elle. Peut-être étaient-ils vraiment de la même famille?

Aoki et lui se connaissaient depuis onze ans. Luna et Farewell en avaient/devaient en avoir douze, et l'âge de Njall était estimé à dix ans. Suffisamment vieux pour qu'Aoki ne les compare pas à leur enfant mort. Il ne l'avait jamais vue aussi heureuse. Elle se lâchait, riait, dansait, jouait avec les enfants- les leurs.

Bud se doutait qu'Aoki appréciait Asgard justement parce que c'était isolé, et que d'une certaine manière elle craignait l'extérieur.

-C'était la mienne, admit-elle du bout des lèvres.

-Tu crains qu'il n'y ai des chevaliers?

Ce n'était pas un reproche, il était de son côté. Il la voyait enfin heureuse, il avait vu le temps qu'il lui avait fallu pour parvenir au bonheur- et il n'avait pas l'intention de laisser sa charmante belle-mère revenir.

-Et parce que je n'ai pas envie de revoir Kanon.

Son prédécesseur. Bizarrement, Aoki ne semblait pas lui vouer de haine, juste une profonde incompréhension. Elle avait grandi au Sanctuaire, et elle disait l'avoir connu. Mais ça ne voulait pas dire qu'elle l'aimait: elle appréhendait ses explications.

-J'ai l'impression que tu me juges, souffla sa femme en détournant le regard.

Il secoua la tête vivement.

-Non! Non, je trouve que c'est une bonne idée.

Il mentionna les guerriers divins, qui se réveilleraient bientôt, puis plus particulièrement son frère, à qui il avait envie de présenter sa femme et ses enfants. Elle osa un sourire: il la serra contre lui. Tant que ca serait nécessaire, il serait là pour elle.

(1) représentation scandinave de la lune.

Si quelqu'un se demande de quoi souffre Aoki, ce sont probablement des troubles anxieux.