La belle endormie se réveilla en sursaut et avec la douce sensation de se faire traîner sur le sol froid et rêche du palais. Son premier réflexe fut de tâter à sa cuisse, là ou devait se trouver son poignard. Elle ne l'y trouva pas. Les souvenirs de son affrontement lui revinrent comme une claque, alors qu'elle réalisait a position du moins compromettante. Deux hommes lui tenaient fermement les deux poignets, par lesquels ils la traînaient sur le sol. Ses pieds étaient solidement liés entre eux. Soudain, les deux hommes s'arrêtèrent, et en levant les yeux, elle remarqua qu'ils se trouvaient devant une porte magnifique décorée. Celle-ci s'ouvrit, découvrant la cour et le beau monde d'Alamut, tous attablés. Un vieil homme était assis au centre de la pièce, au milieu de dizaines de plats et autres. Tout le monde se pressait autour de lui, et il affichait un sourire joyeux. Du moins jusqu'à ce que quatre gardes n'entrent, tirant avec eux un silhouette encapuchonnées qui laissait des traces de sang sur le sol, suivis de près par le défenseur attitré de la salle du poignard. La capturée baissa rapidement les yeux, masquant ainsi son visage du mieux qu'elle pouvait bien qu'elle ne sache pertinemment qu'ils se resterait pas masqué bien longtemps. Cependant, si la moindre occasion pouvait se présenter, peut être pourrait-elle…
« -QU'EST CE QUE CECI ? »
Hurla le vieil homme à la vue de la silhouette qui gisait tel un pantin aux mains des gardes. Le gardien de la salle défendue s'avança en boitillant.
« -Il a pénétré dans la salle du …
-SORTEZ ! »
Un silence pesant tomba sur la salle, plus pesant encore que celui qui avait fait taire tout le monde lorsque le cortège était entré. Les gardes échangèrent un regard inquiet, mais le roi rajouta bien vite.
« -TOUT LE MONDE SORT DE CETTE PIECE, EXCEPTE VOUS ! »
Les invités dévisagèrent nerveusement le roi, avant de comprendre qu'il s'adressait à eux, et de sortir d'un pas rapide dans un silence de plomb. Il fit signe à ses fils de rester, puis ordonna à l'un des gardes d'aller fermer la porte, ce que celui-ci fit sans ce faire prier. Le roi se leva de même que la princesse Tamina, puis descendit lentement les escaliers qui le séparaient de l'intruse, avant d'entamer une ronde autour d'elle. Le gardien de la salle sacrée s'agenouilla devant le roi, puis commença son récit, d'une voix égale.
« -Il a pénétré le sanctuaire, puis a tenté de voler le poignard. Je l'en ais empêché. Nous ignorons tout de son but et de ses motivations. »
Le roi hocha lascivement la tête, avant de retourner s'asseoir sur son trône. Ce fut au tour de la belle princesse Tamina de s'approcher de la silhouette agenouillée par terre. D'un geste de la main, elle lança un ordre aux gardes, et l'un deux quitta sa place pour venir arracher le capuchon qui masquait encore le visage de l'intrus du palais. Un « Oh » de surprise retenti lorsque les longs cheveux blonds coulèrent sur les épaules de la jeune femme, qui releva lentement la tête, dévisagea les personnes présentes dans la salle. Les rumeurs qui faisaient rages dans les rues d'Alamut étaient vérifiées. Le roi de Perse était présent en personne, ainsi que ses trois fils, qui la dévisageaient avec surprise.
« -Une femme ! »
S'écria l'un des trois. La jeune femme leva les yeux au ciel devant si peu de considération pour son sexe.
« -Non ? Tu es sûr ? »
Demanda un autre des trois ironiquement, s'attirant les foudres du premier à avoir parlé. Le roi les fit taire d'un simple geste de la main, tandis que la princesse effectuait elle aussi une ronde autour de la jeune femme, qui dévisageait toujours le premier qui avait parlé d'un air de défit. Finalement, la princesse Tamina jeta un regard mauvais à la jeune femme à genoux devant elle, avant de décréter d'une voix froide :
« -Je suppose que tu refuseras de nous dire ton nom. »
Elle obtint un hochement de tête comme toute réponse, et soupira, lasse.
« -Trouvez pourquoi elle était ici. Et jetez la en prison, le temps qu'elle réfléchisse. »
Les gardes hochèrent la tête. Et alors qu'ils attrapaient les deux bras de l'intruse, la voix claire de celle-ci s'éleva, perçant le silence.
« -Grazs metkogran sedja cv nocradam ! »
Les gardes échangèrent un regard incrédule, avant de finalement, sous un regard appuyé du roi, continuer l'ordre donné et l'attraper par les deux bras, la traînant à nouveau à l'autre bout de la salle. Alors qu'ils entamaient leur traversée, elle parvint à dégager ses bras, et d'un bond, fut à nouveau sur pied. Quatre autres gardes foncèrent sur la silhouette, tentant de la plaquer au sol. Ils s'écroulèrent cependant les uns sur les autres alors que leur cible s'éclipsait de attaque d'un habile saut dans les airs. Elle retomba légèrement, puis jeta un regard inquiet autour d'elle avant de briser nettes les chaînes qui lui entravaient les chevilles à l'aide d'une lance et de repartir en courant vers la sortie.
Ce fut la cohue. Une mêlée telle qu'on n'en avait pas vue depuis longtemps. Tous se jetèrent à la poursuite de la jeune femme, qui, oubliant tout déguisement ou cape, avait laissé tombé ses affaires superflues au sol. Ses pas, parfaitement silencieux, frôlaient à peine le sol tandis qu'elle traversait d'une course rapide et gracieuse les immenses couloirs du palais, fuyant les gardes que leur lourdes armures ralentissaient beaucoup trop pour qu'ils ne tiennent le rythme effréné de la fugitive. Alors qu'elle s'engageait dans un couloir désert, la demoiselle vira d'un bond à gauche et se plaqua sans bruit contre le mur. Les gardes passèrent sans rien voir, et continuèrent leur course dans les couloirs sans réaliser que leur cible venait de leur passer sous le nez. Effectuant une pirouette d'habile acrobate, la jeune femme s'enroula le long de l'épais drapé et se hissa vers le plafond. Alors qu'elle était à mi-chemin, une voix en bas résonna. L'un des trois princes, une longue épée à la main la dévisageait avec haine. A peine eut-il le temps de lever son arme et de l'abattre sur la cordelette qui retenait l'épaisse tenture que la frêle silhouette avait déjà sauté et se suspendait au rideau d'à coté, grimpant avec une agilité impressionnante le long drapé. Le prince ne se laissa cependant pas surprendre par l'habile saut de la demoiselle et empoigna le second rideau de sa main libre, tirant dessus de toutes ses forces. Les attaches qui le maintenait accroché au plafond cédèrent nettes. Mais il était trop tard pour que l'acrobate ne tombe. D'un geste décidé, elle frappa le vitrail de toutes ses forces et se jeta par l'ouverture béante, tombant dans une pluie d'éclats de verre colorés. Cette fois-ci, le prince de Perse se retrouva démuni devant la situation. Lorsque les gardes arrivèrent, alertés pas le bruit, quelques secondes plus tard, Garsiv n'avait pas bougé.
« -Monseigneur ! Où est-elle ?
-De toute évidence plus ici ! »
Cracha l'interpellé avant de tourner les talons. Il jura, faisant volte face.
« -Ners ! Préviens mes unités, et dit leur de sillonner la ville. Tout de suite !
-Bien mon prince. Mais, si je puis me permettre, ne serait-il pas plus prudent de …
-Fait ce que je te dis !
-Bien monseigneur … »
Lâcha le général, avant de lancer ses hommes à la tâche. Dès qu'ils eurent disparu des horizons, l'orage éclata. Garsiv attrapa le premier vase qui lui tomba sous la main, et le lança hargneusement au sol. L'objet éclat dans un assourdissant bruit de fracas à en faire trembler les murs du château. Cette femme. Il fallait qu'il l'attrape. Pas question de laisser à nouveau son frère lui prendre ce qui lui revenait de droit. Le mérite. La victoire.
La chute de la jeune femme avait été amortie par une agilité hors du commun, et surtout par un arbre qui se trouvait juste en dessous de cette fenêtre. A peine la demoiselle y avait-elle atterrie qu'elle s'immobilisa, retenant du mieux qu'elle pouvait sa respiration, se stabilisant sur une branche, la plus haute qu'elle atteignit sans risquer de se faire repérer. Des gardes passèrent rapidement sous l'arbre et s'arrêtèrent quelques mètres plus loin.
« -Elle devrait avoir atterri par là !
-Peut-être qu'elle se cache quelque part ?
-Tu as vu la chute qu'elle a faite ? Tu ne sors pas intacte d'une chute pareille. Elle a dut ramper jusqu'à un buisson et se cacher dedans, à mon avis, elle ne peux plus vraiment bouger … Cherchons dans le coin. Elle n'a pas pu aller bien loin … »
A peine s'étaient ils penchés vers les buissons que la jeune femme descendit sans bruit les branches de l'arbre. Lorsqu'elle arriva à celle la plus proche du sol, elle constata l'étendue des dégâts, consciente qu'une fois qu'elle aurait quitté sa cachette, il lui faudrait tenir jusqu'à ce qu'elle ait quitté la ville sans s'arrêter, par pure mesure de sécurité.
Le garde n'avait pas tord. Elle n'était pas intacte. Sa jambe gauche était méchamment entaillée, sa main droite était perforée d'une branchette plus solide que les autres, et le reste de son corps souffrait d'égratignures. Mais elle était bien en vie. Il fallait relativiser. D'un geste assuré, la demoiselle arracha le bas de sa tunique alors que les gardes se remettaient à parler, masquant le bruit de ses gestes, et le serra entre ses dents, extirpant d'un mouvement rapide la branche qui traversait sa main. A peine avait-elle ôté l'objet qu'elle compressait avec le bout de tissu. Elle serra celui-ci du mieux qu'elle pu sur la plaie, puis s'octroya un soupir, avant de sauter de la branche. L'un des deux gardes se tourna au moment même où elle touchait le sol, sous ses yeux. Il n'eut pas le temps d'esquisser un geste que déjà, il s'effondrait d'un coup sec et rapide dans l'œsophage. L'autre, alerté par le bruit de la chute de son coéquipier se tourna vers la jeune femme. Son réflexe de défense bloqua le premier coup de la jeune femme. Le second l'atteint en plein abdomen. Il se plia en deux. Un violent coup du tranchant de la main le cueillit au dos, et il s'écroula aux cotés de la première victime.
L'assaillante ne pris pas le temps de contempler son œuvre. Les bruits de course se rapprochaient trop vite. Elle traversa à toute vitesse le jardin, arrivant en haut du mur la séparant de la ville en elle-même. Le coup était risqué. Si elle retombait mal, si elle ne calculait pas bien, c'était la mort certaine. Mais de l'autre coté l'attendait la même issue. Elle recula d'un pas, puis de deux, lentement. Retint son souffle. Les autres gardes arrivaient, guidés par un autre des trois princes. Deux secondes avant qu'ils n'arrivent à sa hauteur. Inspirant tout ce que ses poumons lui permettaient d'inspirer, elle s'élança. Lorsque ses pieds quittèrent le sol, le temps s'arrêta. Dans le vide, les secondes lui parurent des heures. Son sang ralentit dans ses oreilles. Elle perçu le moindre battement de son cœur affolé, tandis que sa tête, elle, fonctionnait au ralentit. Lorsque la jeune femme atterrit sur le toit, elle roula dans la poussière. Sentir le sol sous son corps lui parut irréel. Etait-ce vrai ? Rêvait-elle ? Etait-elle morte ? Les cris haineux et stupéfaits des gardes en haut du mur répondirent à sa question. D'un bond, elle fut à nouveau sur ses pieds. Le tournis s'empara un instant d'elle, mais rapidement, sa vision redevint parfaitement normal. La douleur lui parvint à nouveau également. Sa jambe, couverte de sable, la lançait affreusement. Sa main, elle ne la sentait même plus. Mais qu'importe. Elle avait été entraînée à ça. Garder l'esprit clair, la tête haute, et son sang-froid. La douleur était secondaire. Subjective. Elle reprit sa course alors que les pas pressés résonnaient dans les murs du bâtiment sur lequel elle avait atterrit. Elle s'élança sur le toit suivant lorsque les gardes arrivèrent sur le toit. Par pur souci du détail, elle leur adressa son plus beau clin d'œil, avant d'enjamber avec une agilité aérienne les espaces entre les toits serrés, abritant les rues tortueuses d'Alamut. Alors qu'elle arrivait aux trois quarts de sa fuite, la jeune femme s'arrêta nette. Devant elle, quelques toits plus loin se dressait une silhouette qui la fixait avec attention, enjambant les obstacles tout aussi naturellement qu'il était possible de le faire. La demoiselle fit volte-face, puis, remarquant avec perspicacité que l'étau autour d'elle se resserrait dangereusement, sauta dans le vide entre deux bâtiments. Elle se rattrapa d'une seule main à une rambarde qui dépassait du mur, et retomba avec légèreté au sol. A quelques mètres était attaché un cheval. Elle reconnut avec ironie la boutique où elle avait acheté son tissu quelques heures plus tôt, et s'élança sur l'animal, qui se cabra net sous le poids pourtant léger de la jeune femme. Les cris affolés des gardes résonnaient encore derrière elle lorsque le cheval partit au triple galop dans les rues de la ville. Avec une confiance aveugle en chacun de ses gestes, la jeune femme se dirigea vers l'une des murailles de la ville. Elle sauta de son cheval en course et le laissa se perdre dans les dédales de rues, seul avec tous les gardes à ses trousses. A peine eut-elle posé le pied à terre qu'elle se colla contre le mur, se muant à l'ombre de celui-ci, disparaissant peu à peu. Aux aguets, elle analysa les bruits qui lui parvenaient. Des cris. Des pas. Toute la ville était aux aguets. L'ordre de ne pas sortir de chez soi avait du être donné, car il n'y avait pas âme qui vive dans les rues. Mais, étrangement, personne ne semblait venir dans cette partie d'Alamut. Les pas se pressaient vers le centre de la ville. Certainement avait-elle réussi son coup à la perfection. Les gardes traquaient un cheval seul. Elle n'avait pas beaucoup de temps, mais suffisamment pour réfléchir. Elle jeta un bref coup d'œil à sa main. Le tissu était imbibé de sang. Si elle ne nettoyait pas rapidement la plaie, la cicatrisation prendrait des mois. Agacée de cette impuissance face à son corps, elle arracha le bandage de fortune et raccourcit encore sa tunique, enroulant sa main d'un linge propre et sec. Dans une approbation à elle-même, la jeune femme se décolla à nouveau du mur. Elle vérifia prudemment qu'il n'y avait personne aux environs et fit un pas. S'arrêta nette. Sous sa gorge était étendue la lame affûtée d'une épée qui reflétait la pâle lueur de la lune au dessus d'elle.
« -Tu pensais réellement t'en tirer aussi facilement ? »
Interrogea une voix grave et calme. Sans même se retourner pour observer son interlocuteur, la demoiselle se contenta de lui sourire avec amusement. Misant sur l'effet de surprise, elle se baissa brusquement, se cambra et tenta de fuir. Mais l'autre semblait avoir prévu cette esquive et vint la cueillir au cœur cette fois, se postant devant elle. Dastan fronça les sourcils, la dévisageant.
« -Avais-tu seulement une bonne raison de tenter de commettre ce vol ? »
Le silence qui tomba leur permit d'entendre au loin les gardes qui s'agitaient toujours. Elle ferma lentement les yeux, un énigmatique sourire collé aux lèvres.
« -Ils ne vont plus tarder … »
Murmura-t-il, ne retenant plus son agacement face à l'attitude dédaigneuse et au silence de la jeune femme. Elle ouvrit la bouche, comme pour parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Dastan soupira, se faisant plus insistant.
« -Veux-tu simplement répondre ? »
Grinça-t-il. Il n'obtient pour unique réponse qu'un hochement de tête. Interloqué, il resta en suspend. Alors qu'il allait tenter de la relancer, sa voix claire s'éleva, brisant le silence qui s'était installé entre eux deux.
« -Slem Na Rutskalin … Dastan. »
Ce fut son tour de demeurer silencieux, la bouche légèrement entrouverte, à la fois surpris et dérouté. Il n'eut pas le temps de placer des mots sur son désarroi. Les gardes arrivèrent, à cheval, armés, son frère aîné en tête. Il mit quelques secondes à daigner redresser les yeux sur les nouveaux arrivants, détachant péniblement son regard de cette jeune femme qui l'intriguait au plus haut point.
« -Dastan … Mon frère … Tout va bien ?
-Oui … Oui, tout va bien …
-Félicitations… Père sera fier de savoir que c'est à toi que l'on doit la capture de cette criminelle.
-Certainement, oui …
-Es-tu sûr que tout va bien ?
-Oui, Tus, tout va bien … »
Lâcha-t-il, le regard dans le vide. Dans sa tête résonnaient encore les paroles qu'elle avait prononcées. Les mots sonnaient familiers pour Dastan. Comme si il les avait déjà entendues auparavant. Incrédule, il reporta son regard sur cette qu'il tenait à la pointe de son épée. Elle lui adressa un léger sourire moqueur, avant que les deux gardes qui venaient de quitter leurs chevaux ne lui lient les poignets dans le dos. L'un d'eux attacha la chaîne qui reliait ses poignets aux rennes de son cheval, et l'autre vint se placer derrière, pointant son épée sur son dos. Lorsque le cortège se remit en marche, Dastan n'avait toujours pas retrouvé le présent.
« -Dastan … Mon fils … Tu nous a, une nouvelle fois, prouvé ta valeur et tes capacités au combat … C'est à toi que nous devons cette capture… Je suis très fier de toi ! »
Lança Sharaman d'une voix chaleureuse, venant serrer son fils adoptif dans ses bras. La fugitive avait été jetée en prison à peine arrivée au palais. Le roi avait convoqué ses trois fils, la princesse Tamina, le chef des armées d'Alamut, le grand prêtre et l'assassin chargé de la surveillance de la salle sacrée du poignard. Ce petit conseil s'était enfermé dans l'immense salle du trône, et chacun de leurs mots résonnait dans la salle, se répercutant sur chacun des murs pour fuir entre les pierres qui les bâtissaient.
Depuis qu'ils étaient rentrés, Garsiv n'avait pas ouvert la bouche. Pire, il n'avait eu de cesse de maudire son frère, de ruminer son échec en se ressassant intérieurement qu'il était entouré d'imbéciles, d'incapables, qu'il aurait sa vengeance, que les choses ne se passeraient pas comme ça, qu'il valait bien mieux que cela … Sa nature combative, son tempérament de feu, sa aversion à la défaite s'alliaient pour ne former qu'un immense tourbillon de colère. C'était à lui d'attraper cette femme. A lui de se faire féliciter par son père. A lui, son vrai fils. Celui, légitime, qui était à la tête des armées. Il frappa nerveusement l'accoudoir en marbre de son siège du poing, geste qui n'échappa pas à son père.
« -Mon fils … Quelque chose ne va pas ?
-Non, père. Rien. Il n'y a rien.
-Bien ! Réjouis-toi pour ton jeune frère Garsiv ! Dastan est promis à un avenir plus que brillant ! »
Plus que brillant… Garsiv serra les dents pour ne pas hurler sa rage et se contenta de sourire à son père qui pavanait, sur un nuage. Son fils chéri allait se marier. Il avait attrapé un criminel en fuite. Seul. Son autre fils chéri allait devenir roi lorsqu'il décèderais. Et son troisième fils chéri … Il était tout juste bon à mener une armée qui ne gagnait même pas ses batailles. Fulminant, le prince se redressa sur sa chaise, croisant le regard de Dastan. Etonnamment, il n'y vit pas de joie ou de fierté. Juste de l'incompréhension. Mais, pour la forme, Garsiv lui lança un regard noir de jalousie.
« -Bien. Il nous faut décider du sort de cette espionne, cette voleuse, cette criminelle, appelez-la comme vous voulez.
-Il me semble que son sort est tout décidé mon père. »
Lâcha Tus, désignant d'un geste de la tête la cour du château. Le vieux roi de Perse acquiesça lentement.
« -Je doute qu'un procès ne soit nécessaire. Le bourreau sera convoqué demain matin, et …
-Mon père ! »
Cria Dastan, se levant d'un bond de son siège. Sharaman sursauta, se tournant vers son fils, mi-agacé qu'on lui ai ainsi coupé la parole, mi-surpris de voir le calme Dastan avoir une réaction aussi violente.
« -Oui, Dastan ?
-La tuer n'est pas la meilleure des solutions… Du moins, pas tout de suite, Rajouta prudemment le jeune prince à la vue de son père et ses frères, prêts à répliquer, Nous devrions l'interroger d'abord. Elle n'a pas du faire ça sans but, et pire encore, elle n'a pas du faire cela toute seule. Ses acolytes doivent certainement se cacher quelque part dans la cité. Et si elle ne nous dit pas où ils sont, ils s'enfuiront sans que ne nous ne affolions, et retenterons leur tentative de vol plus tard, mieux armés, mieux préparé, et il n'est pas dit que cette fois ci, nous soyons capables de nous défendre … »
Dastan stoppa son flot de paroles, reprenant lentement son souffle. Sharaman avait les yeux baissés et semblait réfléchir, entortillant ses doigts dans sa longue barbe hirsute. Lorsque Tus ouvrit la bouche pour protester, il l'arrêta d'un simple geste de la main et plongea la grande salle dans un silence pesant. Finalement, il se redressa et, adoptant une position plus noble et fière, il déclara :
« -Tu as raison, mon fils. Encore une fois, tu nous évite certainement une cuisante défaite. Nous la ferons interroger demain matin. Aux aurores. D'ici à demain soir, ou, non, d'ici à ce que j'en ai donné l'ordre, personne n'entre ni ne sort d'Alamut, ai-je été clair ?
-Roi de Perse, stopper toute liaison entre Alamut et l'extérieur est une sage décision, mais la ville ne possède pas suffisamment de ressources pour subsister seule pendant plus de trois jours.
-Si dans trois jours elle n'a pas parlé, nous la feront exécuter. Mais je doute que sa langue ne se délie pas…
-Mon père. »
Ce fut au tour de Garsiv de s'avancer. Le prince se leva de son siège, trépignant presque sur ses pieds. Il marcha à grands pas jusqu'à son père et vint s'agenouille devant celui-ci.
« -En tant que général de vos armées, je me permets de vous proposer mes services pour faire parler l'intruse.
-Soit. Qu'il en soit ainsi. Je remets en toi ma confiance, Garsiv.
-Garsiv n'est peut être pas le meilleure stratège pour extirper des informations à cette prisonnière ! »
S'exclama Dastan, sentant que tout lui filait entre les doigts. Il n'avait pas réussis à la faire rester en vie quelques temps pour qu'elle finisse entre les mains de Garsiv. Si c'était lui qu'il l'interrogeait, la pauvre femme était fichue. La roi Sharaman se tourna à nouveau vers son plus jeune fils.
« -Tes précautions sont louables, mon fils. Mais elle a tenté de voler le bien le plus précieux d'Alamut, tué plusieurs gardes et s'est enfuie de sa captivité. Alors je doute qu'il faille réellement être un fin stratège pour parler à cette personne. Garsiv sera responsable de l'interrogatoire. »
Le sourire carnassier du général en chef des armées du roi de Perse s'étala sur son visage. Garsiv jubila de cette victoire face à son frère et retourna victorieux à sa place, fier. Dastan jura intérieurement. Il fallait qu'il la voit avant son interrogatoire. Qu'il trouve un prétexte.
« -Bien ! Ce conseil n'a donc plus lieu d'être ! »
Déclara la roi en s'étirant sur son trône. A peine avait-il conclut sa phrase que déjà Dastan était debout et fuyait la salle de conseil. Il pensa un instant à rejoindre sa chambre, puis se rappela qu'il y trouverait la princesse Tamina. Et bien qu'il affectionne celle-ci, l'envie d'être seul pris le dessus, et il bifurqua rapidement vers les jardins suspendus, déserts à cette heure-ci. Des traces de sang, marques du passage de l'étrangère, tâchaient les murs de marbre à certains endroits, et la simple vue de ce sang rappela à Dastan les paroles qu'elle lui avait lâché, sereine, alors qu'elle savait la fin de sa liberté proche. Comme si c'était exactement ce qu'elle attendait. Il déboucha sur les jardins et contempla la grande et belle cité d'Alamut, l'esprit ailleurs. Le vent jouant doucement avec ses cheveux, Dastan se retrouva lorsqu'il était petit, seul, perdu, avant que Sharaman ne l'adopte. Il chercha, dans les moindres recoins de sa mémoire, où il avait bien pu entendre cette étrange langue. Mais ses souvenirs faisaient blocage. Son esprit ne semblait pas vouloir qu'il entre dans cette partie de son cerveau. Il soupira, perdu. Tout était allé tellement vite. Les sables du temps, la morte de son oncle Nizam, son mariage proche, cette tentative de vol… Il soupira, se prenant la tête entre les mains. Personne n'avait vu tous ces évènements, à part lui. Personne ne savait ce qui se serait produit si … C'était un secret qui le rongeait de l'intérieur.
« Dastan … » Elle avait prononcé son nom d'une manière étrange. Les intonations n'étaient pas les mêmes. Sa voix chantait. S'envolait dans les airs. Elle avait dit son nom d'une manière familière. Bien sûr, certainement qu'elle avait appris en errant dans les rues d'Alamut. Il était le principal sujet de conversation depuis quelques jours. Mais Dastan était persuadé que non. Qu'elle le savait déjà. Depuis longtemps. QU'elle n'était pas ici pour le poignard. Qu'elle était ici pour lui.
« Que tu es vaniteux mon pauvre Dastan ! La moindre femme avec qui tu te retrouves seul et tu es déjà persuadé qu'elle est folle de toi… »
Se déclara-t-il ironiquement à lui-même, dans un murmure. Il fit nerveusement jouer ses doigts sur le muret qui surplombait Alamut. Si il laissait faire Garsiv, il ne saurait jamais rien. Mais comment s'interposer ? Son père avait tranché, et son frère était bien trop haineux pour le laisser voir la prisonnière. C'est tout juste si il ne lui rirait pas au nez. Tus était une personne ne confiance, mais Dastan ne se voyait pas lui livrer ses états d'âmes. Tamina … Il l'aimait. Elle l'aimait aussi. Mais elle aimait par-dessus tout sa cité. Sa précieuse cité d'Alamut. Ce qui était parfaitement compréhensible. Elle l'écouterait peut-être. Mais sa raison de princesse l'emporterait sur son esprit lucide. Son père ne l'écouterait certainement pas non plus. Il lui dirait que c'est son mariage qui le rend ainsi, qu'il doit laisser Garsiv faire et ne plus se préoccuper de cela. Autrefois, il en aurait parlé à Nizam. Mais Nizam était mort, quelques jours plus tôt. Pire encore. Nizam était mort de sa propre main.
Il était seul. Résolument seul. Une bourrasque glacée balaya la terrasse, et Dastan frotta ses avant-bras, dans une vaine tentative de se réchauffer. Alors qu'il se décidait à rentrer à l'intérieur, deux bras fins se glissèrent autour de ses épaules, et la gracieuse princesse Tamina vint s'arrêter à ses cotés, fixant à son tour la cité sous leurs yeux. Elle glissa sa main brûlante sur celle de son futur époux, et lui murmura :
« -Tu semble contrarié, Dastan …
-Je n'arrive pas à trouver le sommeil, ces derniers temps … Trop de choses se sont écoulées. Je n'arrive plus à suivre.
-Ma mère me disait souvent de faire le vide dans ma tête, de devenir sotte quelques temps, et que tout redeviendrais normal lorsque mon esprit en aurait décidé ainsi…
-Seulement je n'ai pas le temps d'attendre…
-C'est à propos de la voleuse ? J'ai bien vu, lorsque tu parlais à ton père, tu avais l'air de tenir à sa vie. La connaîtrais-tu ?
-Non, mais j'ai bien l'impression que … »
« Qu'elle en revanche me connaît… » Les mots moururent sur les lèvres de Dastan, qui soupira, résigné. Il ne pouvait rien faire. Et se sentais terriblement idiot.
« -Qu'elle a plus à nous dire que Garsiv ne pourra lui extraire.
-Garsiv est une brute ?
-Il est très impulsif, et beaucoup trop fier. Ce sont deux défauts chez lui. Si jamais elle refuse de lui avouer, il s'énervera, et n'hésitera pas à la tuer sous le coup de la colère. C'est exactement ce que je redoute, et ce qui va se passer …
-As-tu essayé d'en reparler à ton père ?
-Non, tu as bien vu, je suis partit à la fin du conseil. J'ai besoin d'air frais, de réfléchir un peu … »
