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Chapitre 1 : La nouvelle
Susan crispa ses mains blanches sur le rebord du lavabo de marbre, les larmes salées coulant sur ses joues pâles, y laissant d'épais sillons noirs, tandis que ses yeux bleus regardaient sans le voir, dans le miroir, le reflet de son visage défait.
Cela ne pouvait être possible, cela ne pouvait être arrivé.
Elle était seule. Pour la première fois. Et sans doute pour le reste de sa vie. Elle les avait perdus. Ils n'étaient plus là.
Un sanglot monta, irrépressible, dans sa gorge serrée. Son cœur manqua un battement et elle inspira profondément.
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- Mademoiselle Pevensie ?
- Oui ?
Susan considéra d'un air intrigué les deux policiers en uniforme qui se tenaient sur le pas de son appartement londonien, espérant à la fois que son maquillage encore inachevé ne la ridiculisait pas trop, et que l'arrivée inattendue – et infortunée – des deux représentants de l'ordre ne la mettrait pas en retard pour son rendez-vous du soir avec Andrew. Que voulaient donc ces hommes ?
- Pourrions-nous entrer, mademoiselle ? demanda l'un d'eux avec courtoisie.
- Je...
Susan humecta ses lèvres.
- Bien... bien sûr.
Elle ouvrit plus largement la porte et s'écarta pour les laisser passer, s'efforçant de cacher les plis disgracieux de sa jupe froissée.
- Que puis-je faire pour vous ? s'informa-t-elle poliment, décidée à régler cette affaire au plus vite avant l'arrivée d'Andrew.
Elle vit les deux agents échanger un regard à peine perceptible avant que le plus vieux d'entre eux ne prenne la parole.
- Vous êtes bien Susan Pevensie ?
- Oui.
- La sœur de Peter, Edmund et Lucy Pevensie ?
- Oui.
- Vos parents s'appellent bien Helen et Henry ?
- Oui, répéta Susan pour la troisième fois, un mauvais pressentiment faisant frissonner sa peau.
Il y eut un bref silence et l'inquiétude que la jeune fille sentait poindre la submergea soudain.
- Allez-vous donc me dire ce qui... ?
D'un geste doux, l'un des policiers lui prit le poignet et la força à s'asseoir sur l'une des élégantes chaises de son salon.
- Mademoiselle Pevensie, je suis au regret de vous dire que vos parents, vos deux frères et votre petite sœur sont décédés cette après-midi, de même que votre cousin Eustache, lorsque le train de Bristol a déraillé...
Susan cligna ses yeux bleus. Quelque part en-dessous de cette carapace de glace sous laquelle elle vivait depuis longtemps, elle eut l'impression qu'une créature lancée au galop la heurtait de plein fouet. A moins que ce ne fût un train ?
- Je... Non... Quoi ?
C'était impossible. Il n'avait pas pu se produire une chose pareille. Elle avait vu Lucy seulement trois jours auparavant, avait parlé avec elle de cette visite qu'elle et ses frères devaient faire au professeur Digory Kirke et à Polly Plummer dans le courant de la semaine.
La voix de la raison, de la logique, hurlait à Susan de ne pas croire ce que l'homme assis en face d'elle lui disait avec tant de cette compassion qui la faisait vomir. C'était rigoureusement illogique. Elle l'aurait su, n'est-ce pas ? Si quelque chose était arrivé à ses frères et sœur, elle en aurait eu conscience. Elle, toute de sensibilité et de prudence, aurait eu cet abject pressentiment d'une catastrophe imminente et les aurait prévenus. Elle les aurait sauvés ! Et ses parents... Et Eustache...
- Je...
- Mademoiselle Pevensie, vous vous sentez bien ? demanda le second agent avec sollicitude.
Affolé par sa pâleur, il s'empressa d'aller lui chercher un verre d'eau qu'elle but non sans difficulté. Ses mains tremblaient d'une telle force qu'elle avait les plus grandes peines à ne pas renverser sur ses vêtements l'eau qui clapotait contre le cristal.
- Je vais très bien, assura-t-elle d'une voix blanche, qui tremblait un peu.
Elle ferma les yeux, les rouvrit, espérant que les policiers auraient disparu, mais ils étaient toujours là, la toisant d'un air inquiet, sous son regard bleu et perdu. Dans un tintement, Susan reposa son verre sur la table et passa ses doigts dans ses cheveux noirs pour dégager son front. Elle releva le menton.
- Je me porte à merveille, souffla-t-elle en se relevant.
Elle eut une brève hésitation.
- Voudriez-vous bien me laisser, messieurs ? pria-t-elle d'un timbre qui avait repris sa dureté de façade.
Elle vit les deux hommes, à leur tour indécis, se consulter du regard.
- S'il vous plaît, ajouta-t-elle.
- Bien sûr, mademoiselle.
Elle les remercia d'un signe de tête, sans se soucier ne serait-ce que de les raccompagner à la porte. Elle entendit avec soulagement le panneau de bois se refermer.
La façade de glace se brisa. Elle les avait tous perdus. Elle avait tout perdu.
« Lucy courait dans les jardins de Cair Paravel avec Edmund et Peter, riant aux éclats, respirant avec bonheur le parfum tant aimé du verger, croisant avec bonheur le regard des nymphes et des faunes qui festoyaient sur les branches basses et regardaient avec bienveillance leur Reine, Lucy la Vaillante.
Dans l'ombre d'un olivier, Susan se cachait, espionnant le bonheur de ses frères et de sa sœur dans ce Narnia qu'elle ne reconnaissait pas. Même eux n'étaient pas les frères et sœur qu'elle avait connu ne serait-ce que quelques jours plus tôt : ils étaient plus jeunes, des adolescents presque. Peter était le jeune homme de près de dix-sept ans qu'il était lorsqu'il avait abandonné, en même temps qu'elle, le Narnia de jadis à Caspian – son cœur se serra à cette pensée –, et Edmund et Lucy avaient les mêmes traits que lorsqu'ils étaient revenus de leur épopée à bord du Passeur d'Aurore.
Mais le plus étrange, c'était que personne ne semblait s'apercevoir de sa présence, pas même lorsqu'elle s'avança d'un pas hésitant en pleine lumière, tentant de reconnaître un paysage qu'elle connaissait bien, mais qui, d'une certaine manière, était rigoureusement différent.
- Lucy ! appela-t-elle, mais sa sœur, pas plus qu'Edmund ou Peter, ne sembla pas l'entendre.
Au contraire, Lucy continua à courir le long des arbres, jusqu'à se heurter à un jeune homme qui tituba tout en la retenant. Susan, qui s'apprêtait à la poursuivre, s'arrêta brusquement. Son cœur, déjà étreint de douleur de constater qu'elle était invisible aux yeux de ses Peter, Lucy et Edmund, se déchira dans sa poitrine lorsqu'elle croisa le regard noisette et chaleureux qui ne pouvait la voir.
- Caspian... chuchota-t-elle, atterrée.
Elle n'aurait pas eu conscience d'avoir encore un cœur si celui-ci n'avait pas bondi douloureusement contre ses côtes à chaque note du rire de Caspian le Navigateur. Il n'avait absolument pas changé, pas une ride ne venait agresser son visage. Rien n'aurait pu indiquer qu'à Narnia, des dizaines d'années s'étaient écoulées depuis leur dernière rencontre.
- Caspian...
Elle n'entendit pas le pas feutré derrière elle, et ne perçut la présence du Grand Lion dans son dos que lorsqu'il émit un feulement.
- Il est inutile d'appeler, Susan. Nul d'entre eux ne t'entendra.
Le ton était triste, comme l'était la lueur dans les yeux en amande, sous la crinière foisonnante.
- Je... Pourquoi ?
Dans cet unique mot, Aslan discerna le désespoir et soupira.
- Ce que tu vois, Susan, est le vrai Narnia, celui où l'on ne peut entrer que lorsqu'on a définitivement quitté son autre monde. Tu appartiens à ton pays-ombre, mon enfant, depuis que tu as tourné le dos à l'ancien Narnia. Ici, tu n'existes pas et ils ne peuvent te voir...
- Alors... alors je ne pourrai jamais revenir ici ?
Aslan ne répondit pas.
- Aslan ? demanda Susan.
Détachant son regard de Caspian et de ses frères, elle regarda par-dessus son épaule pour constater que le Grand Lion avait disparu.
- Aslan ? insista-t-elle.
- Il y a quelqu'un ?
Susan se retourna et vit le regard bleu de Peter qui furetait non loin de l'endroit où elle se tenait.
- Peter ? lança Lucy. Qu'est-ce que tu fais ?
- J'avais cru... voir quelqu'un...
- Qu'est-ce que... ?
Edmund s'approcha de son frère et de sa sœur, qui tous deux à présent scrutaient le bosquet d'arbres. Susan s'avança.
- Je... Oui, moi aussi, je crois qu'il y a... quelque chose... qui bouge, par là, dit Edmund.
D'un vague geste de la main, son jeune frère désigna la silhouette de Susan.
- Edmund ! Peter ! cria-t-elle en s'élançant vers eux.
Lucy fronça son nez.
- Tu n'as pas entendu quelque chose ? Comme un... un souffle de vent ?
- Il n'y a pas de vent, Lucy, dit Caspian d'un ton doux.
A présent, tous les quatre tentaient du regard de percer le voile qui les séparait de leur étrange visiteur.
- Caspian...
La voix de Susan n'était plus qu'un murmure, mais la commissure des lèvres du jeune homme tressaillit et son regard s'assombrit.
- Quelqu'un de la Vraie Angleterre, peut-être ? suggéra Lucy en se souvenant du monde qui bordait le Vrai Narnia et où vivaient désormais leurs parents.
Le Telmarin hocha doucement la tête en signe de dénégation.
- Je ne crois pas, corrigea-t-il. J'aurais dit...
- Que croyez-vous, Caspian ? demanda Peter, de ce ton impérieux que Susan connaissait bien, celui du Grand Roi de Narnia, Peter le Magnifique.
- Eh bien, j'aurais cru... que c'était plutôt quelqu'un de la Vieille Angleterre...
Le cœur de Susan enfla brusquement et elle s'approcha du petit groupe jusqu'à presque pouvoir les toucher, mais une ultime barrière subsistait, qu'elle ne pouvait franchir pour leur tendre la main.
- Que dis-tu, Caspian ? s'étonna Edmund. Personne de la Vieille Angleterre ne peut pénétrer dans le Vrai Narnia.
Les sourcils de Caspian se froncèrent légèrement.
- Peut-être... une personne... qui est venue dans l'Ancien Narnia ?
L'espace d'un instant, Susan eut l'impression que, par-delà le voile qui les séparait, le regard ténébreux de Caspian croisait le sien.
- Susan ? »
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Haletante, Susan se redressa sur ses oreillers. Son souffle était court, son beau visage trempé de sueur, et son cœur battait la chamade comme si elle avait vraiment couru dans le verger de Narnia, comme si elle avait vraiment revu ses frères et sa sœur défunts, comme si elle avait vraiment retrouvé Caspian ...
Mais c'était stupide, se morigéna-t-elle. Il n'y avait pas de Narnia, pas de vergers en fleur, pas de princes charmants autres que ceux qui peuplaient les contes de fée, pas de lions en dehors du zoo de Londres. Et, par-dessus tout, Peter, Lucy et Edmund étaient morts, partis pour toujours là où personne ne pourrait plus jamais leur adresser la parole.
Cette terrible prise de conscience lui fit à nouveau monter les larmes aux yeux et elle sortit de ses couvertures, qu'elle rejeta presque à terre. Son pied nu se posa sur la moquette de sa chambre, et elle l'en retira aussitôt, craignant d'avoir marché sur quelque chose qui n'y était pas la veille au soir, lorsqu'elle s'était désespérément traînée vers son lit.
Elle comprit que, dans son sommeil, elle avait fait tomber un cadre qui auparavant se trouvait sur sa table de chevet, et qui, à présent, gisait, brisé, sur le sol. Avec précaution, elle saisit la photo et la dégagea des débris de verre qui la recouvraient.
Le flot de souvenirs l'emporta aussitôt, lorsque son regard de glace se posa, embué de larmes, sur les visages de Peter, Lucy et Edmund, et le sien, rayonnants. Elle se rappelait parfaitement qu'ils l'avaient prise cet automne-là, après qu'ils furent de retour de leur second séjour de Narnia... Après qu'elle eut laissé, dans ce pays dont elle avait réussi à se convaincre que ce n'était que des jeux d'enfants, une partie de son âme, et surtout son cœur.
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