Bonjour !
Je vous présente le second chapitre, légèrement plus long mais je ne me sentais pas de le couper. J'espère qu'il vous plaira.
Bonne lecture !
John tomba des nues. Il crut avoir des hallucinations, mais c'était bien Holmes qui se tenait près de lui. John contempla ce visage anguleux et inexpressif de ses yeux exorbités avant de demander stupidement :
« Tu m'as suivi jusqu'ici ? »
Holmes ne prit même pas la peine de lever les yeux au ciel.
« Pourquoi ?
– Tu aurais préféré être seul à te perdre ?
– C'était vraiment pas la peine de me suivre. Ce... c'est trop bête... On m'a volé mon appareil.
– Je sais.
– Et j'ai perdu la trace du voleur.
– J'avais cru comprendre. Mais toi en revanche, tu n'as pas l'air d'avoir compris son but. Bon, en vérité, si je t'ai suivi, c'est uniquement parce que son comportement m'intriguait. C'est logique, ton appareil n'était qu'un appât.
– Holmes...
– Non, appelle-moi Sherlock. »
Déconcerté, John ravala sa phrase.
« Pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Personne dans la classe ne t'appelle comme ça.
– Je crois qu'on peut même dire que personne ne m'appelle tout court, répliqua Sherlock avec un rire sec. Et ce n'est pas plus mal.
– Alors pourquoi c'est différent pour moi ? »
Sherlock poussa un soupir agacé.
« Tu poses toujours autant de questions ? Si ça te dérange tant que ça de m'appeler par mon prénom, dis-le clairement.
– Non, mais non, pas du tout, infirma John, sentant la conversation lui échapper et dériver vers le non-sens. Manifestement, ce garçon esquivait ses interrogations. Aucun problème... Sherlock. »
Sherlock étira imperceptiblement le coin droit de ses lèvres (ce qui, chez lui, devait s'apparenter à un sourire), puis enchaîna rapidement :
« On est d'accord alors, John. Comme je te le disais, ton appareil n'était qu'un appât. Tu as bien vu que le voleur t'attendait au coin de la ruelle. Tu as même dû le voir mieux que moi, tu étais plus près. Il se fiche de l'objet en lui-même, il voulait juste t'attirer à lui.
– Oh, vraiment ! Mais pour quoi faire ? Je le connais même pas ! s'impatienta John.
– Le seul moyen de le savoir est de le retrouver. »
John éclata de rire sous le regard dédaigneux de Sherlock.
« Brillante idée, impressionnant ! Eh bien, si tu as une idée du chemin qu'il a pu prendre, n'hésite pas, je te suis !
– Bien sûr que je sais quel chemin il a pris. Je me suis même demandé ce que tu attendais pour y aller. »
John cessa de rire. Il tenta de détecter l'ironie sur le visage de son camarade, sans succès.
« Non, sérieusement. Tu sais vraiment par où il est passé ?
– John, tu crois réellement qu'il t'aurait attiré jusque dans cette rue déserte pour ensuite t'y abandonner ? Qu'est-ce qu'il aurait à y gagner ?
– Mon appareil, peut-être ? » lança John non sans sarcasme.
Sherlock secoua la tête avec irritation.
« Il s'en fiche, je te dis. Bon, puisqu'il faut tout te dire : il a laissé un indice dans l'une de ces ruelles afin de te guider jusqu'à lui. Il est tellement évident que je ne comprends pas comment tu as pu passer à côté. Même Wilson et les autres décérébrés de sa bande l'auraient remarqué. »
Aïe. Ça, c'était vexant. Pas la peine de chercher plus loin pour comprendre pourquoi il n'avait personne autour de lui : son franc-parler était un vrai bouclier. Non seulement il tenait les adversaires à distance, mais il faisait rebondir leurs attaques et les leur renvoyait au centuple. En conséquence, les conversations avec ce garçon étaient fortement appréhendées, donc soigneusement évitées. John concédait le désir de protection, mais était-il pour autant nécessaire de se montrer si désobligeant ? Il se retint de le fusiller du regard et s'appliqua à inspecter précisément chacune des ruelles, la condescendance de Sherlock pesant sur ses épaules. Convaincu qu'il jouait avec lui, qu'il le forçait à exécuter une chorégraphie dont il ne connaissait pas les pas et qu'il jubilait de le voir s'en sortir aussi habilement que s'il souffrait d'ataxie, John sentit ses joues se teinter d'humiliation. Jamais il n'avait eu cette atroce sensation de voir sa potentielle stupidité mise au jour, jusqu'à ce que cet énergumène se mêle de ses affaires. Soudainement, il n'était plus qu'une marionnette misérable manipulée par de pâles doigts machiavéliques. Le « Alors ? » à la fois pressant et victorieux de Sherlock fut la goutte d'eau.
« Comment tu veux que je trouve alors que je ne sais même pas ce que je cherche ! explosa John. Dis-moi quelle est la bonne voie ! On a assez perdu de temps comme ça !
– Ça, c'est clair. Viens par là. »
Obéissant de mauvaise grâce, John rejoignit Sherlock dans la ruelle indiquée. Il était figé devant une statue noire en forme de lion élégamment posée dans une niche creusée à même le mur, qui trouvait sa jumelle dans le mur opposé. Vu l'état de la ruelle, ces statues avaient à peu près autant leur place ici qu'un trône dans une décharge. Les habitants ont un drôle de sens des priorités... Sherlock déclara d'un ton péremptoire :
« Si tu ne comprends pas où je veux en venir, c'est que j'ai eu tort de penser que tu étais moins stupide que les autres élèves de notre classe. Et je ne supporte pas de me tromper alors, dans ton intérêt, tu ferais mieux de me montrer que je ne t'ai pas surestimé. »
John ne se focalisa pas sur cet ersatz de compliment et porta son attention sur la statue. Elle était belle, mais n'avait rien d'exceptionnel. Il la tâta, espérant que la réponse surgirait de la froide pierre pour se diffuser dans ses paumes puis dans son corps tout entier, comme lors des rudes soirées d'hiver où l'on approche ses mains du feu en attendant que la chaleur se répande en nous. Mais rien de tel ne s'opéra. Il tenta de retourner la statue, mais elle était trop lourde. Et Sherlock n'aurait pas pu trouver l'indice s'il avait eu à la faire pivoter. John était trop fier pour donner sa langue au chat, mais il devait bien admettre qu'il séchait. Tout ce qu'il voulait était récupérer son appareil et filer dare-dare. D'ailleurs, pourquoi s'efforçait-t-il de chercher ce satané indice ? Puisque Sherlock était si sûr de lui, ils pouvaient se contenter d'avancer par là sans perdre plus de temps !
La réponse fit immédiatement écho à la question : il ne voulait pas décevoir Sherlock.
La confusion s'empara de ses pensées. Sherlock n'était pas son ami. Il pouvait lui lancer toutes ces œillades prétentieuses et débiter ces insultes indirectes, cela lui était égal. Cela aurait dû lui être égal.
Il fut distrait de son début d'introspection par une lueur fugace dans son esprit. Il se retourna et fit face à la statue jumelle, sentant l'avide surveillance de Sherlock. Il approcha sa main du visage peu engageant de la statue pour le palper et, sentant une différence de texture, arracha ce qui y était attaché ; il découvrit entre ses doigts le loup du chapardeur. La différence de noir entre le masque et la statue était imperceptible. Une cachette simple, mais efficace. Ravi d'avoir mis la main dessus et froissé d'avoir mis autant de temps, il tendit modestement le masque à Sherlock qui le félicita :
« Tu vois, quand tu veux !
– Oh, ça va. Je te signale que pendant que tu te fichais de moi, le voleur s'est sûrement trouvé une cachette bien plus compliquée ! Je vois pas ce qu'on peut faire !
– Tu t'avances, affirma Sherlock en se remettant en marche, je suis sûr qu'on le retrouvera plus facilement que tu ne le crois. Suis-moi. »
La rue était de plus en plus exiguë et humide, et se tordait dans tous les sens. Aucun risque de se perdre, cependant, puisqu'il n'y avait qu'une voie unique. Elle contrastait tellement avec la place principale que John faillit se demander s'ils étaient toujours bien à Hurlstone.
Sherlock avait raison. Il posait, et se posait, trop de questions. Ce n'était pas de la curiosité excessive. Il trouvait simplement qu'une fois entré dans ce bourg, la logique devenait subitement une notion abstraite voire inexistante. Et ça, c'était terrifiant. Il n'était même pas là depuis une heure et sentait déjà que son cerveau entrait en phase de réinitialisation. Pas uniquement à cause de cette cacophonie discordante qui avait éraflé ses tympans. Pas uniquement à cause de tous ces individus qui n'ont peut-être pas d'autre visage que leur masque – qui sait ?
Mais peut-être aussi à cause de sa nouvelle compagnie.
« Comment tu as fait ?
– Hm ? fit Sherlock comme s'il n'avait pas entendu.
– Comment tu as pu voir que le masque était sur cette statue de si loin ? »
John poursuivit avant que Sherlock n'ait le temps de répondre :
« Et tout le reste ! Tout ce que tu devines à propos des élèves de notre classe sans les connaître ! Tu leur jettes un coup d'œil et c'est comme si... comme si tu connaissais tout de leur vie !
« Je ne devine pas, John. Et je ne me contente pas de "jeter un coup d'œil". Tout ce que je sais, je les déduis de mes observations. Tout simplement. Et navré de te décevoir, mais dire que je connais tout de leur vie serait exagéré. Je n'en suis pas encore là. »
John ne sut pas si cette dernière phrase était ironique ou non. Sherlock ajouta :
« Tu sais, ça ne m'a jamais paru grand chose. Ce qui est ordinaire pour les uns peut sembler bizarre pour les autres. Mais les gens se moquent toujours de ce qu'ils ne connaissent pas.
– Oui... »
Ce n'était pas une approbation polie, émise pour clore un sujet incompris et en introduire un autre plus futile comme le commun des mortels en a la détestable habitude. L'inflexion de sa voix, son ton dénué de passivité le prouvaient.
« Je vois ce que tu veux dire. »
Sherlock avait souvent entendu cette phrase au détour de conversations auxquelles il n'était pas censé prêter attention : distraitement dans la bouche de sa mère, quand elle écoutait les anecdotes creuses de son amie les samedis après-midi où elle s'incrustait chez les Holmes ; avec enthousiasme dans la bouche d'adolescentes hystériques qu'il croisait parfois dans la rue, sur des sujets sans plus de profondeur. Mais jamais cette phrase ne lui avait été adressée directement, jamais il ne l'avait entendue aussi vibrante de sincérité. Les mots prirent tout à coup un sens complètement inédit.
Et jamais il n'aurait cru le découvrir dans la bouche d'un camarade de classe.
Il se tourna finalement vers John et remarqua l'ombre soudaine qui avait envahi ses iris bleus, qu'il tentait de cacher avec un sourire. Si l'on décollait ce sourire pour le transférer sur un visage aux yeux rieurs, on obtiendrait une expression harmonieusement joyeuse quoique banale. Mais associé aux yeux de John, la tristesse de ses traits n'en était qu'accentuée et curieusement familière.
A l'école, Sherlock aimait passer les récréations à observer ses indésirables condisciples, perché au bord d'une des fenêtres du bâtiment (même s'il était interdit de s'y asseoir). Il choisissait un sujet d'étude et, si ce dernier s'avérait inintéressant, en changeait sans tarder. La première fois que le hasard avait désigné John Watson, Sherlock n'avait pas songé une seconde à regarder quelqu'un d'autre. Il n'avait rien d'un gamin seul, rejeté, mal-aimé : il faisait partie de la cour de Wilson et en cela avait l'assurance d'une compagnie permanente. Pourtant, il semblait ailleurs quand cette communauté de faire-valoirs était réunie au complet. Il arborait toujours cette mine impénétrable et pensive ainsi que cette stature raide et figée dont Sherlock n'arrivait pas à tirer de déduction satisfaisante. Dès que Wilson bougeait, les autres suivaient tels un essaim d'abeilles agglutinées autour de leur reine-mère, mais John, même s'il finissait inévitablement par leur emboîter le pas d'une démarche mal assurée, prenait toujours un peu de distance comme pour ne pas être assimilé à cette stupide bande de bras cassés (ce que Sherlock cautionnait parfaitement).
Néanmoins aujourd'hui, en dépit de cette sempiternelle et indicible mélancolie, le jeune garçon avait remarqué une nette décontraction de sa silhouette et de ses paroles, un changement somme toute anodin pour n'importe quel idiot inattentif mais dans lequel Sherlock voyait ce qu'il n'avait jamais connu de lui-même : un début de connivence.
« Je voulais dire que... c'est vrai, c'est un peu spécial à première vue, bafouilla John avec un rire gêné, mais ce n'est pas pour autant que c'est mal. C'est même assez... intéressant, enfin...
– C'est bon, rassure-toi, j'ai compris », l'interrompit Sherlock de peur de briser la compréhension silencieuse qui s'était paisiblement installée entre eux.
En voyant sa tête, il réalisa qu'il avait peut-être été vif dans sa réaction. Il réfléchit rapidement à ce qu'il était préférable de faire dans ce cas-là et, hésitant, ajouta :
« Mais... merci. »
Le ton interrogateur sonnait assez faux, mais au soulagement de Sherlock, la mine de John s'éclaira.
Ils avaient été tellement occupés par leurs pensées respectives qu'ils furent tous les deux très surpris lorsqu'ils atteignirent la sortie de la ruelle. Sherlock fit un rapide protocole des nouveaux lieux : pas d'autre accès à une quelconque entrée ou sortie vers une autre ruelle. Une impasse, avec seulement quelques habitations – quatre portes d'accès, deux à gauche et deux à droite – et, tout au fond du cul-de-sac, une boutique – si l'on se référait aux couleurs de la devanture, car l'inscription certainement très claire quelques années auparavant était désormais illisible. Le voleur d'appareil pourrait très bien vivre dans l'une de ces maisons, mais rien ne les démarquait les unes des autres.
Et puis... Oh, comme il était bête.
« John, regarde cette flaque, dit-il en montrant au milieu de l'impasse un large creux dans les pavés qui accueillait l'eau se déversant depuis une gouttière en mauvais état – un véritable étang miniature !
– Eh bien ?
– Ton voleur l'a utilisée pour te donner un autre indice.
– Encore ! soupira John. J'en ai marre, je te laisse t'en charger, en plus, la maîtresse va nous tuer ! Je veux récupérer mon appareil, c'est tout !
– Désolé, dit Sherlock d'une voix amusée, mais vu à quel point il s'est donné du mal, il a sûrement une bonne raison pour t'avoir fait venir. Il va falloir que la maîtresse attende un peu ! Allez ! C'est facile. Il s'est servi de l'eau de la gouttière pour nous tracer un chemin. Je serais curieux de savoir ce qu'il aurait fait s'il avait plu, ou si la gouttière était mieux tenue ! Puisqu'il a dû marcher dans la flaque pour aller là où il le voulait, il n'a pas pu prendre les deux premières portes, car elles sont trop près de l'entrée de l'impasse. Il n'a pas prise non plus celle qui se trouve à sa gauche car marcher dedans aurait été ici aussi inutile, il pouvait parfaitement la contourner.
– Mais il est possible d'aller partout sans toucher la flaque d'eau ! s'étonna John.
– Sauf que nous n'aurions eu aucun indice pour le retrouver, répondit nonchalamment Sherlock avec un rictus moqueur. On n'allait quand même pas devoir ouvrir toutes les portes avant de trouver la bonne, ça, c'est bon pour Monsieur Tout-le-monde. »
Le grand retour de l'arrogance. John n'insista pas.
« Bref, cela ne nous laisse plus que deux solutions : la boutique en face de nous, et la porte au fond à droite. Regarde bien, il y a des traces de pas qui vont dans les deux directions, dit-il en s'approchant des marques humides fonçant légèrement les pavés – en tout cas, ce qui était pour Sherlock des marques humides, car John devait presque faire appel à l'imagination pour les voir.
– Génial, comment on est censés deviner laquelle est la bonne ?
– Encore une fois, il ne s'agit pas de deviner. La porte du coin droit ne nous aide pas beaucoup, puisqu'elle est identique à toutes les autres. Je porterais donc plus mon choix sur la boutique. On ne peut plus lire son nom et les couleurs de l'enseigne sont délavées, mais en se concentrant, on peut redessiner les traits d'un loup entourant le nom de la boutique. Peu importe qu'on ne puisse plus rien lire, on peut difficilement affirmer qu'il s'agisse d'autre chose que d'une boutique de masques ou de costumes.
– Et alors ?
– Alors je pense qu'on a trouvé l'endroit où on voulait t'attirer, John, déclama-t-il en souriant victorieusement. La statue masquée, enfin ! Pourquoi ton voleur t'aurait-il laissé son masque si c'était pour t'amener à un endroit aussi ordinaire qu'une maison en pleine impasse ? C'était un indice supplémentaire ! »
John fit une moue incrédule. Une autre question effleura son esprit :
« Mais alors, pourquoi les pas partent dans deux directions ?
– Fais fonctionner ta logique ! Il est d'abord entré dans la boutique, certainement pour y déposer ton appareil photo, puis il est ressorti en suivant les premières traces de pas. Ses chaussures s'étant asséchées, il est revenu les humidifier dans la flaque pour dessiner un autre chemin vers la deuxième porte qui est vraisemblablement celle de sa maison. Juste pour nous faire réfléchir, tu comprends ! Elles ont plus séché que ce qu'il avait dû prévoir, mais les traces y sont un peu plus foncées que devant la boutique, donc plus fraîches. On est arrivés juste à temps, un peu plus et on n'aurait rien vu ! »
John était ahuri. L'explication était au fond des plus rudimentaires, mais ce serait un odieux mensonge de dire qu'il aurait pu en faire autant et parvenir aussi rapidement à la même conclusion. Ce qu'il avait vu en classe, tous ces détails caractérisant les autres élèves percés à jour, tout cela n'était que sa face cachée. Il en était convaincu à présent : tout aussi loufoque et peu avenant qu'il pût être, ce garçon qu'il avait côtoyé en classe pendant longtemps mais dont il ne connaissait finalement rien était génial. Pas le "génial" couramment utilisé à tort et à travers. Le "génial" arraché proprement à sa racine étymologique primaire, dans sa signification la plus pure.
Et il n'avait pas l'intention de cesser de l'observer de sitôt. Avec la même expression fascinée qu'il avait arborée en entrant à Hurlstone, il suivit le petit génie à l'intérieur de l'échoppe, lui faisant confiance comme une inopinée évidence.
L'extérieur miteux de la boutique ne lui rendait pas justice, c'était le moins qu'on puisse dire. A croire que Hurlstone était composée d'une multitude de mondes cachés et contrastés . La pièce n'était pas grande, et cette impression était renforcée par son encombrement. Les murs étaient tapissés de masques, de toutes les sortes et probablement de tous les pays. Leur palette d'expressions faciales était vertigineuse. Il y avait plus de masques ici que dans tout le reste du bourg, ce qui était effrayant : pas moins d'une centaine d'yeux vides scrutaient les deux intrus, qui s'étaient imperceptiblement rapprochés l'un de l'autre face à ces oppressantes et insistantes observations. Le mauvais éclairage de la boutique et les rideaux tirés donnaient à penser que la nuit était brusquement tombée. Une odeur suave baignait dans l'air, rappelant à John à la fois celle des roses et du grenier de ses grands-parents. Des plantes en pot évoluaient tranquillement dans un coin de la pièce et ne semblaient pas être gênées par le manque de lumière – ce qui était quelque peu irréaliste. Sur le comptoir était posée une vieille boîte à musique qui s'était étrangement déclenchée à l'instant-même où la porte de la boutique avait été poussée. Des notes répétitives s'enchaînaient joliment, avec une lenteur languissante et apaisante, jusqu'à ce que le rideau de perles menant à l'arrière-boutique ne dévoile, dans un délicieux cliquetis, la silhouette d'un homme paraissant plus jeune que son âge moulé dans des vêtements pourpres et aux cheveux tirant sur le roux impeccablement coiffés. En voyant les deux garçons, ses yeux se plissèrent en deux fentes et ses zygomatiques d'une élasticité stupéfiante s'étirèrent à se déchirer. Un sourire qui se voulait avenant mais si clownesque qu'il en était juste très inquiétant. L'inconnu évoquait davantage un cauchemar infantile matérialisé qu'un être humain de chair et de sang.
« C'est donc vous, mes jolis ! s'exclama-t-il d'une voix haut perchée en s'approchant du comptoir, ce qui eut pour effet de faire reculer d'un pas les prudents garçons. A qui appartient cet appareil ? »
L'homme tenait le précieux appareil dans sa main droite et le brandissait comme le pompon d'un manège. Exaspéré et soulagé, John s'avança et, de façon plutôt impolie, récupéra son bien avant de revenir aux côtés de Sherlock, ce dernier légèrement amusé par cette agressivité surprenante pour un garçon ordinairement si timide.
« Qu'est-ce que... qu'est-ce que ça veut dire ? glapit John. Et ce garçon ! Celui qui... où est-il ? Et pourquoi on est là ?! »
Le sourire de l'homme ne diminua pas face aux mots bégayants et agressifs du nouveau venu. Sa réaction était logique. Il avait compris qu'il avait été mené ici délibérément et le pauvre se sentait trompé et manipulé.
Ce qui était inattendu, en revanche, était qu'il n'y avait pas un, mais deux garçons...
Il était fascinant de les voir côte à côte. Ils étaient dignes d'un jeu des sept différences : l'un était grand, l'autre haut comme trois pommes ; l'un n'arborait aucune expression, l'autre était en proie à une colère susceptible d'éclater à tout moment. Typique des âmes que tout oppose mais néanmoins intrinsèquement liées. Inutile de connaître ces enfants pour le deviner : l'intuition exacerbée de l'homme était amplement suffisante.
« Je vois, je vois ! Ma foi, c'est aussi bien que vous soyez deux !
– J'ai su dès le départ qu'on voulait attirer John quelque part, déclara Sherlock, coupant court à un discours de John qui visait à démontrer l'incohérence des propos de l'inconnu. Mais je ne comprenais par pourquoi. Quel était votre but ?
– Oh, tu t'appelles donc John ? Bien, très bien. Je vous présente mille excuses, mes chers enfants, mais sachez que je- enfin, que nous ne pensions pas à mal. Bien au contraire. Nous cherchions simplement une personne capable de nous- je veux dire, de me venir en aide. J'ai un... problème, voyez-vous. Les temps sont difficiles, et je savais que personne ne viendrait m'aider, encore moins les autorités. Quand on m'a fait savoir que des inconnus resteraient ici pour un moment, des enfants qui plus est, j'ai sauté sur l'occasion.
– Oh, vous avez... besoin d'aide ? répéta John, qui s'était nettement radouci.
– Et pourquoi des enfants, spécifiquement ? s'enquit Sherlock en haussant un sourcil.
– Ta méfiance est compréhensible, répondit l'homme avec son éternel rictus, mais elle n'a pas lieu d'être. Je ne suis qu'un honnête vendeur de masques. Les enfants sont infiniment plus dignes de mon amitié que n'importe quel adulte ; ceux que j'ai la chance de connaître sont bien plus intelligents et altruistes que toutes les autres personnes en qui j'ai pu accorder ma confiance. Ils voient ce qui échappe aux adultes car ils ont une perception toute autre du monde. Le garçon qui t'a "volé", John, fait justement partie de mes amis : il est le chef de file d'un clan secret réservé aux enfants, les Irregulars. Leur but est d'aider les gens dans le besoin, de résoudre leurs problèmes et d'enquêter sur des faits inhabituels qui se déroulent à Hurlstone, tout cela dans la plus grande discrétion. Les adultes sont tout à fait exclus de ce clan, et seul un petit nombre de privilégiés – dont je fais partie, comme vous l'aurez deviné – connaît et participe à son existence.
– S'ils veulent aider les gens, pourquoi vous ne vous êtes pas adressé d'abord à eux pour régler votre "problème" ? »
Avec un ton exagérément dramatique, le vendeur expliqua :
« Ah, mais ils ont bien essayé ! Malheureusement, plusieurs mésaventures, que je ne peux vous raconter sous peine de radiation pour trahison, ont fait que leur petite enquête a dû être stoppée. Ils ont avoué qu'ils avaient besoin de renfort. C'est pour cela que votre venue à Hurlstone est une providence ! Vous qui ne connaissez pas la ville, vous êtes capables de prendre plus de recul que les Irregulars, ou que n'importe quel autre habitant. Votre vision neuve des choses nous serait très utile. Avant que vous n'arriviez à la boutique, le chef Wiggins, qui attendait de pied ferme votre entrée en ville, m'a dit qu'il avait espionné votre groupe un moment avant de porter son choix sur toi, John. Il m'a dit qu'il trouvait que tu te démarquais du lot, que cela se voyait que tu n'aimais pas rester collé aux autres. S'est-il trompé ? »
John baissa les yeux sans faire de commentaire.
« Tu étais un candidat idéal. Mais il craignait que t'aborder directement ne suffise pas. Il te fallait une bonne raison pour le suivre. Il a ainsi pris ton appareil (il te demande d'ailleurs pardon), ce qui a prouvé ton endurance, et a laissé çà et là des indices pour te guider, ce qui a prouvé ton bon sens. Et te voilà ! »
Suite à cette conclusion, John ébaucha un sourire, ravi de ces compliments et de ces excuses. Il s'empressa de rectifier, sans éprouver aucune gêne :
« En fait, le bon sens revient à Sherlock. Je n'aurais pas réussi à venir seul !
– Wiggins a été en effet un peu hasardeux, il n'avait pas prévu la présence de ton ami. Je peux te dire que tu as fort bien agi en le suivant ! dit fièrement le vendeur de masques en se tournant vers Sherlock. Quelle excellente équipe j'ai là ! Quelle chance ! Quelle chance ! »
Tandis que le roux jubilait, John et Sherlock se jetèrent des regards à la dérobée.
« Oh, je manque à tous mes devoirs. Je ne vous ai pas encore expliqué mon problème ! A vrai dire, je souhaitais un peu mieux vous connaître avant de vous en faire part. Mais je pense vous faire à présent suffisamment confiance !
– Tu pourrais peut-être le déduire, Sherlock, proposa John avec un sourire caustique.
– Laisse-moi une minute », répondit placidement Sherlock, au fond bien content de pouvoir à nouveau faire étalage de ses capacités.
Sous les yeux attentifs du vendeur de masques et chronométré par la ritournelle mécanique et régulière en fond sonore, Sherlock, dont le visage avait pris une apparence concentrée et alerte, balaya la pièce du regard pour en extraire le moindre détail utile avant de porter son analyse sur le jeune homme. Moins d'une minute plus tard, il émit son diagnostic :
« On vous a volé un masque cher à votre cœur, n'est-ce pas ? »
Le vendeur de masque changea aussitôt de tête. Son perpétuel sourire s'évapora miraculeusement. On aurait dit qu'il était sur le point de fondre en larmes. Mais il se contint suffisamment pour pouvoir souffler non sans peine :
« Exactement. Comment l'as-tu su, mon joli ?
– Vous êtes un vendeur de masques. La logique voudrait que tous les masques exposés dans cette pièce, absolument tous, soient à vendre. Pourtant, ce n'est pas le cas de ceux accrochés sur le mur derrière le comptoir, autour du rideau de perles. Ils se différencient de ceux accrochés sur le mur de droite et de gauche tout d'abord par leur inaccessibilité pour les clients. Mais vous en êtes tellement fier que vous ne pouvez pas vous empêcher de les montrer. Ils sont donc rares, sans doute en provenance de pays lointains, et vous sont plus précieux que tous les autres. L'autre différence, qui est expliquée par le vol, vient de leur disposition : votre apparence prouve que vous êtes un homme pointilleux, et votre perfectionnisme se reflète clairement dans votre passion, ce qui est normal. Vous faites attention à ce qu'il y ait toujours le même écart entre chaque masque, au-dessus, en-dessous et sur les côtés. Les masques sur le mur de droite et celui de gauche sont disposés exactement pareil, la symétrie est parfaite. Mais les masques derrière le comptoir sont accrochés plus maladroitement, l'écart est plus important. Vous avez tenté de cacher l'absence du masque en redisposant les autres, car vous ne supportiez pas la vision de cet espace vide. Ce masque n'étant pas à vendre, il n'a pu qu'être volé. »
La vitesse à laquelle on s'habituait aux tirades du garçon était impressionnante. John se sentait maintenant en territoire connu et attendait impatiemment la réaction du vendeur de masques.
Et regretta immédiatement cette impatience.
Le vendeur de masques s'était mis à pousser des hurlements déchirants et complètement démesurés avant de s'éjecter de son comptoir et de saisir Sherlock par les épaules, le secouant comme un prunier. John intervint immédiatement et, sans réfléchir, arracha son camarade à l'étreinte foudroyante et hystérique de l'homme, qui pour toute réponse prit son visage dans ses mains, ses sanglots théâtraux résonnant dans la boutique. Une double personnalité, pensa John. Génial.
« Oh, finit par dire le lunatique en reniflant bruyamment, ce qui était un comble pour l'homme distingué qu'il cherchait à être. Ne faites pas attention, cela m'arrive à chaque fois que je pense à ce masque. Parce que oui, mes chéris, tout est vrai ! Sherlock, c'est bien cela ? Je ne sais pas trop comment tu as fait, mais tu es tombé juste. Ce masque... Il est unique au monde. Dans toute ma collection, c'est lui le plus inestimable de tous. J'ai mis la main dessus durant l'un de mes nombreux voyages au bout du monde. Il est très ancien, mais remarquablement bien conservé. Je connais tout de mes masques, mais je n'ai jamais trouvé les origines exactes de celui-ci. Tout ce que je sais, c'est qu'il était souvent utilisé lors de rites occultes dans un objectif de destruction, physique ou spirituelle. Chacun des masques autour de vous porte un nom de mon invention, et celui-ci, celui qu'on a eu la bassesse de me voler, s'appelle le "masque de la Nuit Blanche". Parce qu'il est si terrorisant que l'insomnie est assurée ! »
Il rit avec amertume.
« Je ne me souviens pas comment cela est arrivé. Je me rappelle seulement avoir vu deux silhouettes noires entrer dans ma boutique, et j'ai eu comme une absence.
– On vous a assommé ?
– Probablement. Quand je me suis réveillé, tout était à sa place, sauf le masque de la Nuit Blanche qui avait disparu.
– Rien d'autre n'avait été pris ? Pas même le contenu de la caisse ?
– Pas même le contenu de la caisse. Mais vous savez, les affaires battent de l'aile en ce moment, que la caisse soit vidée ou pas, on ne verrait pas la différence !
– Comment ça ? Le carnaval va débuter, non ? Vous devriez vendre facilement ! » s'étonna John.
Le sourire de nouveau aux lèvres mais le mépris au fond de l'œil, le vendeur expliqua :
« Les ventes de masques marchent mieux au cœur de la ville, mon petit ! Avec le temps, d'autres marchands se sont installés et, grâce à des prix intéressants, ont vendu à foison. Leurs masques sont de piètre qualité comparés aux miens, mais accessibles à tous. Seule la quantité compte, de nos jours ! De plus, ma boutique est très mal installée par rapport aux leurs. Mais que voulez-vous, je me suis attaché à cet endroit, je n'en bougerai pour rien au monde...
– Les autres marchands de la ville n'auraient donc pas pris la peine de vous assommer pour voler un seul et unique masque, lança Sherlock. Puisque leur objectif est de vendre à tout prix, ça n'aurait eu aucun intérêt !
– C'est aussi ce que les Irregulars ont pensé. Les voleurs désiraient ce masque en particulier, les autres ne les intéressaient pas. Ce qui est bizarre, tous mes masques sont si merveilleux...
– Mais pourquoi celui-ci, et pas un autre ?
– Pour effectuer un rite, par exemple ? »
John et le vendeur de masques se tournèrent vers Sherlock.
« Manifestement, les voleurs savaient ce qu'ils faisaient. Ils n'ont pas pris un masque au hasard, dont ils ne connaissaient pas l'existence avant de le voir. Ils savaient où le trouver et quoi en faire. Vous avez dit que ce masque servait à certains rites occultes. Les voleurs sont sûrement calés à ce sujet.
– Exactement, exactement ! Les Irregulars avaient eux aussi brièvement évoqué cette hypothèse, mais ils n'ont pas eu la possibilité de suivre la piste... Si vous, mes chéris, trouviez le moyen de la creuser, ce serait merveilleux !
– Oui, mais... comme vous l'avez dit, c'est une simple hypothèse. Et il faut toujours faire attention, car on a tendance à tordre les faits pour qu'ils cadrent avec nos hypothèses. C'est une erreur. Ce sont les hypothèses qui doivent cadrer avec les faits, pas l'inverse. »
L'admiration de John fut exprimée par le vendeur de masques :
« Parfaitement ! Tu as bien raison, oui ! L'esprit et les muscles ! (Les muscles ? se répéta mentalement John.) Votre duo est si complémentaire que c'en est magnifique ! Vous serez bien plus efficaces que notre soi-disant police locale, qui a ri de moi quand j'ai déclaré le vol ! Mais n'y pensons plus ! Je ne crois pas pouvoir me passer de vous ! Ce serait du gâchis de refuser ! Je suis prêt à vous supplier de m'aider !
– Pas la peine, le rassura Sherlock avec un sourire en coin. A vrai dire, je suis assez content d'avoir quelque chose d'un peu distrayant ! Mon petit doigt me dit qu'il ne s'agit pas d'un vol banal. John, ajouta-t-il en regardant fixement le garçon, tu marches avec moi, n'est-ce pas ? »
C'était surréaliste. Il venait d'arriver dans un lieu qu'il ne connaissait pas, avait vagabondé impunément dans les ruelles en compagnie d'un camarade avec qui il n'avait jamais échangé plus de deux mots auparavant, et voilà que ce dernier lui proposait tout naturellement, façon « Et si on jouait ensemble ? », de résoudre une enquête ? Ce genre d'absurde enchaînement d'événements n'arrivait donc pas uniquement dans les dessins animés qu'il regardait avidement le dimanche matin ? Existait-il une suggestion plus irrationnelle que celle-ci ? Qui plus est, il allait être tout sauf simple de se charger de cette quête en raison de la surveillance constante de la maîtresse (là, pour sûr, ils allaient se faire tuer en arrivant à l'auberge).
D'un autre côté (et sans parler de la probabilité d'être dévoré tout cru par l'excentrique s'il le contrariait), comment pouvait-on lui refuser quoi que ce soit ? Sherlock le scannait de façon si hypnotisante, et la perspective de l'aventure l'attirait tant, qu'il finit par envoyer balader la raison et hocher affirmativement, presque machinalement, la tête.
Le vendeur de masques, après des remerciements larmoyants, leur conseilla de se rapprocher avant toute chose des Irregulars, car une fois leur confiance officiellement accordée, l'accès à presque tous les mystères de Hurlstone est instantané, et Dieu sait s'il y en a, mes jolis. Ils leur confieraient dans le même temps toutes les données importantes relatives au masque, croquis et photographies, documents que l'excentrique ne possédait plus ici. Après qu'il ait confié à Sherlock les coordonnées du quartier général des petits prodiges sur un morceau de papier (« Ne le perdez pas et ne le laissez entre les mains de personne ! Ce serait la catastrophe... »), les deux enfants se dirigèrent vers la porte, prêts à retrouver la lumière du soleil.
« Soyez bien prudents, mes enfants », susurra aimablement le vendeur de masques tandis que sa silhouette mince disparaissait dans la pénombre de l'arrière-boutique.
La boîte à musique cessa de jouer avec un "clic" sec.
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