J'atterris à quelques pas de la façade de Purge & Pionce. J'ai toujours un petit peu de mal avec les atterrissages. D'ailleurs, il ne me manque pas grand-chose pour m'écraser contre la vitrine. Quand j'étais enfant, ma grand-mère Androméda disait toujours que j'avais hérité de la maladresse de ma mère. Avec le temps, on dirait que ça a fini par passer. En tout cas, j'espère.
Par acquis de conscience, je regarde tout autour de moi, des fois qu'un moldu serait susceptible de me voir mais la nuit est déjà tombée et la rue n'est pas très fréquentée. Je tapote contre la vitrine crasseuse, juste à côté de la pancarte indiquant : fermé pour rénovation. Je sais que taper contre la vitre ne sert à rien parce que le mannequin, derrière, a déjà remarqué ma présence. Mais je ne peux pas m'en empêcher. C'est un peu comme taper sur la paroi d'un aquarium pour attirer les poissons. Ça ne sert strictement à rien mais tout le monde le fait.
« Hé, je marmonne, c'est Lupin. Laisse-moi entrer. »
Je termine ma deuxième année d'internat, ce n'est pas comme si ce mannequin ne me connaissait pas. Mais des fois, je me dis qu'il ne doit pas trop m'avoir à la bonne. Pendant un long moment, il reste immobile. Je m'impatiente.
« C'est une urgence ! »
Ah ce que ça peut m'exaspérer ! Pourquoi est-ce qu'il ne se remue pas ce fichu bout de plastique moldu ? Et pourquoi est-ce qu'il n'y a pas une entrée réservée au personnel ?
Je parie que c'est un coup de Pathos ! Cette bonne femme est prête à tout pour me faire mettre à la porte et, sincèrement, je ne comprends pas pourquoi. Je suis sûr, non, je suis certain, qu'elle a ensorcelé ce fichu mannequin pour qu'il ne me laisse pas entrer et…
Dans un claquement sec, la porte se déverrouille. Ah ? Comme ça ? Perplexe, je pose la main sur la poignée et entre.
Si d'extérieur Purge & Pionce Ltd ne paye pas de mine, d'intérieur, c'est une toute autre histoire. L'hôpital Sainte Mangouste n'a rien à voir avec le magasin de vêtements miteux qui est en rénovation depuis la nuit des temps. En fait, la structure est même très moderne, parfaitement entretenue. En journée, il y a toujours beaucoup de bruit et beaucoup d'agitation. Mais le soir, le grand hall est presque désert.
De sa place à la réception, la sorcière d'accueil me fait un petit signe de la main auquel je réponds avant de comprendre que… ce n'est pas à moi qu'elle s'adressait. Je me sens rougir et devine aisément que mon apparence s'en est également modifiée. Je porte la main à mon front pour faire semblant de chasser une mèche qui me gêne mais le fait est là, c'est à un jeune auxiliaire médicomage que s'adressait la réceptionniste.
« Teddy ! »
Isobail ! Pile au bon moment. Je redonne à mes cheveux une teinte décente et me dirige vers ma collègue.
Isobail est une petite sorcière à l'allure assez frêle. Mais ce n'est qu'une apparence. Je sais qu'elle est bien plus endurante qu'elle n'y semble. Elle a des cheveux courts, d'un blond foncé qui s'illumine au soleil. Elle m'envoie un grand sourire mais je vois que ses yeux sont cernés et rouges. Elle n'a probablement pas dormi depuis un moment. Par ailleurs, ses vêtements son froissés et sa blouse est ouverte. Le règlement de l'hôpital est pourtant strict, pas de blouse ouverte ! Mais qui viendra vérifier ce soir de toute façon ?
Elle se précipite vers moi, pose sa main sur mon bras.
« Merlin, Teddy, je suis désolée de te déranger comme ça mais… bon anniversaire au fait.
_ Pas de problème, dis-je en lui rendant son sourire. Que se passe-t-il Iso ? Pourquoi ce message… ?
_ Un cas particulier. Je ne sais pas quoi faire. »
Tout en parlant, elle m'entraîne derrière elle, me tenant toujours pas la manche de ma veste. Je suis gêné par mon balai dont les brindilles frottent le sol.
« Iso ! je gémis. Ralentis s'il te plait… »
Je laisse tomber mon balai par mégarde et dois me débattre pour pouvoir aller le ramasser.
« Quand est-ce que tu vas te décider à passer ton permis de transplanage ? »
Rah ! Fichus dons de métamorphomage ! Tandis que je me baisse pour ramasser mon balai, je rougis à nouveau.
« Teddy, tout le monde passe son permis à Poudlard et toi tu perds ton temps avec un balai. Tu y gagnerais si tu…
_ Je n'aime pas l'idée de transplaner. »
Ce qui est entièrement vrai. La perspective de disloquer mon corps en milliers de petites particules pour le reconstituer à quelques mètres ou à des milliers de kilomètres de son point d'origine me rend malade. La peur de me désartibuler est presque aussi violente que celle de mourir ou de disparaître à jamais. Le transplanage, ce n'est pas pour moi, définitivement et le stage que j'ai suivi dans le service de désartibulage au cours de mes études a justifié ma peur.
Je rattrape rapidement Isobail et nous reprenons notre route. En chemin, je fais une rapide halte dans le vestiaire pour y laisser mon balai et récupérer ma blouse dans mon casier.
« De quel genre de cas est-ce qu'il s'agit ?
_ Sincèrement, je n'en sais rien.
_ Tu peux au moins me dire si c'est une blessure ou un sortilège.
_ Je ne sais pas Teddy.
_ Tu ne sais pas si ton patient s'est blessé ou s'il a reçu un maléfice ? »
Isobail s'arrête et secoue la tête.
« Non, je n'en ai pas la moindre idée.
_ Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
_ Rien. Et ce n'est pas il, c'est elle. »
Elle soupire bruyamment, secoue la tête.
« Je ne comprends pas. Tout ce qu'elle est capable de dire, c'est son nom. Mince, Teddy, j'en suis à ma troisième garde de nuit, je suis plus que crevée, ça pouvait pas attendre demain soir que je sois enfin en repos ? »
Qu'est-ce que je peux répondre à ça ? Je souris faiblement pour lui signifier que je suis de tout cœur avec elle. C'est vrai que c'est un sacré manque de chance. Mais… à un jour près, c'était sur moi que ça tombait.
« Bon, alors ta patiente parle, c'est déjà ça. Quels sont ses symptômes ?
_ Désorientation, forte fièvre, vomissements, saignements de nez.
_ Et elle ne t'a rien dit d'autre ?
_ Tout ce qu'elle est capable de dire, c'est son nom. »
Isobail reprend sa route. Je réfléchis un instant puis lui emboîte le pas.
« Pourquoi est-ce que tu as fait appel à moi ? Pourquoi pas à, je ne sais pas, Pathos ?
_ Est-ce que tu veux rire ? Pathos aurait saboté mon rapport.
_ Oui mais je ne suis pas sûr de pouvoir t'aider moi, je suis aux diagnostics, pas à… je sais pas…
_ Teddy, on est dans la même galère. Si tu ne peux pas m'aider alors je suis fichue ! »
Isobail a toujours eu l'art de dramatiser.
« Arrête, on va… »
Je me tais tout à coup. Tout en grimpant les étages, nous sommes arrivés au quatrième, où Isobail effectue la majeure partie de ses gardes. Pathologie des sortilèges.
Je sens mon cœur se serrer et une boule se forme dans ma gorge. La salle 49, également appelée salle Janus Thickey en référence à ce célèbre sorcier, se trouve sur ma gauche. A cette heure, elle est plongée dans l'obscurité. Les résidents dorment. Après tout, il est onze heures passées.
Je suis figé sur place, le regard braqué sur l'encadrement de la porte. Des ronflements s'élèvent de la salle. Est-ce que c'est elle ? Non, je ne crois pas. Elle n'a jamais ronflé.
« … Teddy ? »
Je sursaute, me retourne brusquement vers Isobail. Elle est un peu plus loin dans le couloir, tournée vers moi. Elle a l'air un peu triste.
« Teddy est-ce que tu vas bien ? »
Je soupire. Ce n'est même pas la peine de lui dire que tout va bien, je sais que mes cheveux ont pris une teinte grise et que les traits de mon visage se sont légèrement affaissés. En ce moment, tout en moi respire le malheur.
« Est-ce que tu l'as vue aujourd'hui ?
_ Ta grand-mère ? »
Isobail acquiesce.
« Il n'y a pas d'amélioration, tu le sais. Je suis désolée. »
Oui, je sais qu'il n'y aura pas d'amélioration. J'avais presque treize ans quand le sortilège de Glu Perpétuelle qu'elle a voulu lancer sur un cadre s'est retourné contre elle. Aujourd'hui, elle a perdu l'esprit et il ne reste plus grand-chose d'elle. C'est oncle Harry qui m'a élevé comme son propre fils. Il avait pourtant à sa charge trois enfants et Lily était toute petite.
« Teddy, n'y pense pas. S'il te plait, tu te fais du mal. »
J'acquiesce et accepte de la suivre à contre-cœur. Ce qui est arrivé à ma grand-mère me rend malade. Comme quoi, un simple sort peut parfois s'avérer mortel lorsqu'il est mal lancé. Pourtant, ma grand-mère a toujours été une excellente sorcière.
Ce n'est pas juste.
De toute façon, ce n'est pas juste. La vie n'est pas juste, ce qui se passe tout autour de moi n'est pas juste et, si ça se trouve, moi non plus je ne suis pas juste.
Isobail m'emmène dans une autre salle que l'on utilise pour les urgences un peu particulières. Des rideaux délimitent de petits box. Nous nous dirigeons vers l'un de ceux qui se trouvent au centre de la pièce.
« Je te préviens, c'est à en perdre ses runes anciennes. »
Elle tire le rideau. Sur le lit est assis une femme d'une quarantaine d'années au visage couvert de minuscules cicatrices. Quand elle était jeune, elle a dû avoir un acné sacrément virulent pour que sa peau reste marquée ainsi.
Installée sur le bord du lit, elle balance gaiement ses jambes dans le vide.
« Bonjour. »
Elle sourit en nous voyant arriver.
« Je m'appelle Eloïse Midgen, et je suis un papillon. »
