Acte 2
« Murder the monster you've made
And watch him bleed out. »
(Hollywood Undead-We Are)
Ce jour-là, Paul avait couru jusqu'à la frontière canadienne sous forme de loup. Après son départ en trombe, Sam avait muté immédiatement pour essayer de comprendre et de le raisonner. Lahote l'avait éjecté de sa tête avec violence, projetant à son Alpha tous les sentiments négatifs qui l'assaillaient.
La rage, la haine, le désespoir, il n'avait jamais eu autre chose à laquelle se raccrocher, tout englué qu'il était dans sa solitude. La famille n'était qu'un vague souvenir depuis longtemps. Son père s'était tiré à sa naissance avec une femme à peine sortie de l'enfance qui arrivait de la réserve Makah. Paul n'avait jamais eu de nouvelles de lui, il ne s'en portait pas plus mal. Sa mère s'était remariée avec un type sorti d'il ne savait où. Il détestait ce type et s'était réciproque. La pauvre femme n'avait jamais compris que se faire taper dessus quand on rentre en retard, ce n'était pas de l'amour mais juste être un grand malade. Cet aveuglement l'avait tué. Sa grand-mère maternelle l'avait recueilli après ça, mais elle était morte rapidement et avait enfin rejoint son grand père.
Du coup, à treize ans, il était complètement seul. Pupille du Conseil Quilleute, il recevait des aides financières pour subvenir à ses besoins quotidiens et on lui avait assigné une assistante sociale aussi cruche que faussement compatissante. Il n'était plus qu'un chiffre, une putain de données sur un rapport statistique. Paul n'était pas ça, ce garçon devenu un homme un peu trop vite ne voulait pas faire partie de ceux qui se laissaient vivre après un drame.
En colère après sa situation mais surtout après la vie, Paul s'était enfoncé dans une routine autodestructrice. A treize ans, les bouteilles de Jack Daniel's étaient à la fois sa famille et ses seules amies. A quatorze ans, il recherchait des sensations en se noyant dans l'étreinte de femmes dont il ne regardait même pas le visage. Et à quinze ans, sa vie changeait définitivement.
C'était arrivé courant mars. Paul croyait même se souvenir de la date. Le 20 mars. Ce jour-là, les choses avaient été semblables aux autres. Il était allé en cours et avait achevé sa journée de cours par cinq mémorables heures de retenue. Même s'il n'était pas particulièrement un élève assidu et calme, le fils Lahote avait explosé son record personnel cette fois-là. Il s'irritait facilement et envoyait paitre quiconque essayait de se montrer gentil avec lui. Jared Cameron avait d'ailleurs fait les frais de sa mauvaise humeur, les deux garçons s'étaient battus et s'étaient salement amochés. Si aujourd'hui, ils riaient volontiers de cette situation, sur le moment Paul n'avait pas eu envie de rire.
Cette bagarre avait déclenché en lui un sentiment de rage qui lui semblait inapaisable et ce fut avec cette colère sourde en lui, qu'il était parti à Port Angeles cette nuit-là. Il y allait dans l'idée de se calmer dans les bras d'une femme trouvée dans le premier bar qui croiserait son chemin. Son choix s'était porté sur un établissement nommé le « New Moon ».
Ouvert récemment, il accueillait des visiteurs de tout horizon mais aussi, de tout âge. Le patron n'était pas bien regardant sur l'âge de ses clients et ça en faisait un lieu privilégié de chasse pour le jeune Paul Lahote. De toute manière, avec un physique déjà développé avant même sa transformation, il paraissait facilement avoir trois ans de plus. Une fois à l'intérieur de l'établissement, les yeux noirs du jeune homme scannèrent rapidement la foule pour trouver quelque chose à son goût. Une chevelure blonde et brillante attira son attention et il s'avança d'un bon pas, histoire d'aborder l'objet de sa convoitise avant qu'elle ne s'en aille.
C'était une jeune femme au teint frais et aux yeux bleus rieurs, le contraire de ce qu'on pensait trouver dans ce genre d'endroits. Elle le regarda s'asseoir avec un sourire appréciateur et engagea d'elle-même la conversation. Ils discutèrent pendant quelques minutes et d'une voix séductrice, elle lui suggéra de trouver un endroit plus tranquille. Trop heureux de la tournure que prenaient les choses, Paul la suivit.
Quand il la retrouva dans une ruelle juste derrière le New Moon, les intentions de la belle étaient limpides. Sa culotte gisait lamentablement sur le sol jonché des débris des cadavres de bières abandonnés là. Paul la plaqua contre le mur et lui offrit ce qu'elle désirait avec un empressement proche de la violence. Il ne réfléchissait plus, il ne se rendait même plus compte de ce qu'il faisait.
Quand il émergea de cette sorte de transe dans laquelle il était plongé, il la découvrit pleine d'ecchymoses. En voyant un peu de sang perler des légères blessures, Paul Lahote se dégoûta et ne trouva rien de plus courageux que de fuir.
Il tremblait de manière incontrôlable. Il n'arrivait pas à se calmer.
Dans un hurlement déchirant qui n'avait plus rien d'humain, il éclata dans sa seconde nature. Ses os se brisèrent un par un, son corps se couvrit de poils. Et dans sa tête, la voix d'un homme raisonnait avec une force qu'il trouvait insupportable. Il gémit pitoyablement. La voix lui ordonna de courir dans la direction de la Réserve, qu'il saurait y aller. Ses pattes se mirent en mouvement comme mues d'une volonté propre. Il écoutait attentivement cette voix qui lui indiquait où aller. Elle le rassurait et paraissait digne de confiance. Le loup arriva devant une petite maison à la lisière de la forêt.
De là, la voix lui expliqua très calmement que pour redevenir humain, il devait se concentrer sur une image de lui-même sous sa forme humaine. Au bout de plusieurs essais, Paul reprit visage humain. Nu comme au jour de sa naissance, il chercha désespérément à cacher cette nudité. Un homme vêtu uniquement d'un short en jean apparut à l'orée de la forêt, portant avec lui un short identique au sien. En passant à côté de lui, il le lui balança et Paul s'empressa de le suivre après l'avoir enfilé.
Le jeune homme découvrit alors l'intérieur cosy de la petite chaumière et eut comme la sensation d'être enfin chez lui. L'homme qui résidait vraisemblablement ici s'était immédiatement dirigé vers la cuisine ouverte où une ravissante jeune femme cuisinait un imposant plat de pâtes à la bolognaise, puis revint dans le salon où il avait abandonné son invité. Tranquillement, l'hôte s'assit dans le fauteuil en face de Paul.
D'une voix mesurée, l'homme s'exprima enfin : « Je suis Sam Uley. C'est moi qui t'es parlé lorsque tu étais sous ta forme de loup.
-J'avais reconnu votre voix.
-J'imagine que tu te demandes ce qui t'arrive ?
-Non sans déconner, je croyais que c'était normal de se transformer soudainement en animal géant … »
Avec un petit rire, Sam lui révéla toute l'histoire. La véracité des légendes Quilleutes, le gêne des Modificateurs qui se transmettait de père en fils et dont le déclenchement se faisait uniquement lorsque des vampires étaient à proximité de la Réserve. Il lui raconta le traité passé par Ephraïm Black avec le clan Cullen, les sangsues dites végétariennes. Ces dernières étaient de retour dans la région, déclenchant probablement avec eux une vague irrépressible de mutations chez les amérindiens. Sam lui expliqua ensuite qu'il lui serait impossible de contrôler sa mutation au début mais que la situation devrait s'améliorer par la suite.
Paul n'alla pas en cours pendant plusieurs semaines. Pendant ce laps de temps, un autre Quilleute avait muté. Jared Cameron, celui-là même avec lequel il s'était battu le jour de sa mutation, avait été surpris par la transformation alors qu'il venait de se lever. Sa mère avait aussitôt appelé Sam qui en avait fait de même avec son compagnon de meute. A eux deux, ils arrivèrent à apaiser le jeune loup et à lui expliquer sa nouvelle condition.
Durant plusieurs jours, les trois hommes avaient vécu ensembles à l'écart de leur tribu. Le défunt père de Sam lui avait légué une seule chose, une cabane miteuse perdue en plein cœur de la forêt à la lisière de la frontière canadienne. Il avait emmené les deux jeunes loups là-bas et s'armant de patience, leur avait transmis tout son savoir. La maitrise de leurs instincts, la vitesse, les rudiments de la chasse. A cette occasion, la meute tua même son tout premier vampire. Il s'agissait d'un vampire nomade qui avait fait la bêtise de vouloir s'attaquer à Paul. Ce dernier avait rapidement perdu le contrôle de lui-même et avait explosé dans son apparence lupine. Les autres avaient fait exactement la même chose et dans un mouvement parfaitement synchronisé, les trois loups avaient bondi sur le vampire. Pendant trois jours complets, les modificateurs avaient traqué le suceur de sang entre le Canada et l'Etat de Washington sans parvenir à l'avoir. Ce n'était qu'au bout du quatrième jour que Sam réussit à l'acculer contre un arbre avant de laisser Jared et Paul lui arracher la tête et le reste de ses membres. Cette première exécution avait scellé leur destin de modificateurs. Ils n'étaient pas que de simples types qui se transformaient en loups grâce à une étrangeté génétique, ils étaient nés pour chasser et tuer les sangsues trainant sur leur territoire.
Après ce petit séjour à l'écart de la civilisation, Sam avait laissé ses deux jeunes frères de meute retourner au lycée. La population étudiante accueillit leur retour avec un mélange de joie et d'incrédulité. Les deux jeunes hommes n'avaient jamais paru très soudés, ils étaient même plus proches d'une haine cordiale que de la sympathie et pourtant. Ce matin-là, Jared Cameron s'était assis aux côtés de Paul Lahote en cours et ça n'avait pas l'air de gêner celui-ci. Le midi à la cantine, ils s'étaient de nouveau assis l'un à côté de l'autre et pire encore, ils avaient même ri ensembles. En dehors des deux adolescents, les autres se demandaient si le monde tournait encore normalement …
Les deux garçons s'étaient séparés dans l'après-midi, Jared ayant un cours de maths alors que Paul filait droit vers sa classe d'histoire. Comme toujours, Lahote s'y ennuya comme un rat mort et finit par s'endormir sur la table sous le regard complètement atterré de son professeur. Le loup gris était en route pour retrouver son ami à la sortie de son cours de maths quand il fut témoin d'une scène très amusante dont le fils Cameron était l'un des principaux acteurs.
Le jeune homme tournait autour d'une fille, essayant désespérément de lui faire la conversation, et bavait presque littéralement au sol. Petite, maigrichonne au premier abord mais cachée dans des vêtements amples mais très colorés, elle avait relevé ses cheveux noirs dans un chignon lâche qui dévoilait une belle collection de piercings accrochée à ses oreilles. Paul ne put s'empêcher de rire discrètement quand Jared, vraisemblablement au bord du désespoir, geignit : « Mais Kim, réponds moi enfin …
-Dégages Cameron, tu me pompes l'air … »
Décidant que Jared s'était assez humilié pour aujourd'hui, Paul l'avait attrapé par le col et l'avait mené avec autorité chez Sam et Emily. Le couple Uley lui avait alors expliqué le phénomène de l'imprégnation, qui expliquait sans aucun doute le comportement de Jared qui depuis tout à l'heure, n'avait de cesse de raconter combien Kim était magnifique, douce et plein d'autres choses tout aussi idiotes aux yeux du dernier membre de la famille Lahote.
Les jours suivants, celui-ci n'eut d'autre choix que d'observer les tentatives désespérées de son frère de meute pour attirer l'attention de la jeune fille sur lui. S'il se moquait gentiment de Jared, c'était aussi pour cacher le sentiment de dégoût que le phénomène lui inspirait. Comment peut-on aimer irrémédiablement et de manière irraisonnable, une personne que l'on connait à peine ?
C'était totalement irréaliste et franchement, il espérait ne jamais connaitre ça.
Paul Lahote tenait trop à sa liberté.
Et pourtant. Le piège de l'imprégnation venait de se refermer sur lui. Isabella Swan … Il avait entendu ce nom dans les pensées de Jacob quelques jours auparavant, pendant sa première mutation. Le fils Black la décrivait comme d'une beauté irréelle mais en même temps, il était amoureux et donc par définition, aveugle. Bella Swan était belle mais d'une beauté naturelle, fraiche, rafraichissante. Même amaigrie par son état catatonique après le départ de sa sangsue, Isabella avait gardé cette beauté. Cette fragilité apparente mais aussi la force que cet abandon semblait lui avoir conféré était aussi quelque chose d'attirant. Cela lui donnait envie de la protéger. De plus, en croisant son regard, Paul avait facilement compris pourquoi elle avait fasciné la sangsue rousse. Ses yeux marron étaient tout en nuance, la luminosité mais également ses émotions faisant varier leur teinte. Il pourrait passer sa vie à s'y perdre …
Dans le son du sinistre craquement d'une branche d'arbres échouée au sol, Paul chassa cette pensée. S'il continuait dans cette voie, il allait finir par ressembler à Jared totalement gaga de sa Kimmy comme il l'appelait.
Il ne voulait pas vivre enchainé.
Il voulait être libre.
Sa nature était d'être un loup solitaire.
Pourtant, la dernière image que lui envoyèrent les pensées de Sam balaya toutes ses certitudes idiotes. Bella, juste après son départ. Bella interloquée. Bella dont les larmes roulent seule sur son visage pâle quand on lui explique l'imprégnation. Bella démunie. Abandonnée. Encore.
Sam rompit le contact, se retransformant en humain. Laissant Paul avec sa douleur. Leur douleur.
Un hurlement de loup ébranla la réserve.
Et comme un écho, les sanglots déchirants d'Isabella Swan lui répondirent.
A suivre.
