Octobre 1997
C'est le troisième jour. Je n'ai rien mangé depuis. Je devrais remonter à la surface au moins nuitamment, afin de récupérer quelques biens, mais j'ai peur de croiser des regards de dégoûts ou d'effroi. Les créatures et moi avons bu. Celle aux yeux bleus, l'A, m'a semblé reconnaissante, alors que les autres ne m'accordaient pas un regard. Il y en a une, C, d'un vert plus olivâtre qui semble fasciné par son environnement qu'elle étudie sans arrêt. La plus petite, D, aux yeux bleus aussi, semble craintive et se cache derrière les autres. Celle au vert le plus vif, B, me surveille et semble méfiante. Leur présence me pèse. Je pourrais, à la limite, supporter la tranquille. Pour ne pas être complètement seul. Mais les autres la suivront. Leur supériorité numérique me rend presque jaloux. Ils sont là l'un pour l'autre, il n'y a pas d'autre rat monstrueux que moi ici…
La faim m'étourdit. Je vais méditer. Peut-être trouvais-je la solution ou le détachement nécessaire pour accepter ce sort qui est désormais le mien.
Même jour.
En méditant, lorsque j'ai fermé les yeux, j'ai senti la créature A s'approcher. Je n'ai pas réagi car elle n'a jamais eu d'attitude agressive, contrairement à B. Et si je devais mourir, et bien ça serait mon destin. Je ne senti plus de mouvement, mais je savais qu'elle était tout près. J'ouvris les yeux, vaincu par la curiosité. A, assise en position de lotus, méditait à mes côtés, les yeux fermés, sa respiration synchronisée à la mienne. Cela me toucha. Cette tortue cherchait mon approbation, peu importe mon apparence. Peut-être le karma était moins rigoureux que je ne le pensais. Nous sommes demeurés ainsi plus d'une heure. Je voulais tester sa patience. Elle ne bougea pas. Les autres B, C et D, nous regardaient avec curiosité, mais ne se joignirent pas à nous. Elles doivent être stupides. Peut-être le liquide vert à modifier l'intelligence de celle-ci, la rendant plus humaine que les autres. A la fin de ma méditation, je pris cette tortue à part et par signe, je lui expliquais qu'elle pouvait demeurer avec moi, mais pas les autres. Alors que j'essayais de lui faire comprendre, j'eus un sursaut de dégoût. Un rat, un vrai, se faufila entre nous. A me regarda, surprise, ne comprenant que ce qui semblait être un cousin de moi, puisse susciter chez-moi autant de crainte. Alors, cela me stupéfia. Prestement, sans même regarder, A saisi le rat. Un tel reflexe, digne du ninja que j'étais, me surprit chez un animal réputé pour sa lenteur. La bestiole se débattait dans la petite main d'A, pas plus grosse que celle d'un bambin de trois ans. Elle tendit le rat vers C qui hocha la tête, puis, remis la vermine à B. Tout en me regardant, B broya le cou de la bête. Un tel instinct meurtrier, chez une créature si jeune me surprit et ne m'incita pas à la garder près de moi. Je fus tiré de mes pensée par A qui pointa sa bouche et me tendit le rat mort. Je compris, elles désiraient manger et me demandait d'apprêter le repas. J'eus un frisson de dégoût, mais je reconnus mourir de faim. Sous les yeux intéressés de C, j'alluma un feu, dépeça l'animal et le fit cuire. Lorsque je relevai la tête, B me souriait, mais du genre de sourire qui faisait froid dans le dos, un rat mort à chaque main.
Avec peu d'appétit malgré ma faim dévorante, je pris la première bouchée. C'était moins mauvais que je l'avais craint. A partagea avec B son rat et C avec D. Je pensais les tortues herbivores, mais ce n'est pas comme si dans les égouts poussaient des herbes fraiches. Un cri primal de joie me fit relever les yeux. C avait allumé un second feu d'elle-même. Donc, j'avais jugé trop vite. A et C sont loin d'être stupides. Elles peuvent apprendre, imiter. M'occuper de ces deux-là serait un divertissement dans cette noirceur. Cela ne pouvait être une consolation pour ce que j'avais perdu au Japon, mais légèrement mieux que la solitude complète. Leur silence était ce qui me dérangeait le plus à leur propos. Peut-être pourrais-je leur apprendre parler ? J'essaya en faisant mettre A et C devant moi, mais les deux autres ne les lâchèrent pas d'une semelle. A m'écouta avec patience et fit de son mieux pour produire avec obéissance des sons. C ne put y tenir et se leva pour m'ouvrir la bouche et observer les mouvements de ma langue. Puis, victorieuse C, me nomma avec exagération à A et me pointa :
-Hamato.
A sourit et répondit avec enthousiaste :
-Hamato.
B ne dit rien et arbora un air boudeur mais D se mit à produire des AO. D était de toute évidence la plus jeune, et je ne pouvais peut-être pas légitimement lui en demander plus. Éventuellement, elle aurait peut-être les capacités de ses ainées. B par contre était récalcitrante. Son sourire mauvais alors qu'elle exhibait les cadavres de rat me paraissait de mauvais augure. Survivre à 4, serait plus aisé qu'à 5. J'appris aux tortues une dizaine d'autres mots puis les félicitai de leur progrès. J'expliqua par geste que le feu peut -être destructeur, mais que si nous l'éteignions, nous aurions froid. Nous sommes peut-être seulement au début d'octobre, mais un début de fraicheur se fait sentir tout de même dans l'air humide des égouts. A fit signe aux autres de dormir, qu'elle allait surveiller. J'ai perdu la notion du temps ici-bas, je ne sais quand il est jour ou nuit, mais, ayant confiance en A, j'ai décidé de dormir, dès avoir terminé de coucher sur papier les évènements de la journée. Dieu merci, j'ai trouvé au moins ce cahier et ce stylo, qui me fait sentir moins seul.
