C'est avec dix minutes d'avance sur l'horaire prévu pour l'échange que le taxi de Miss Elisabeth Walsh se gare en face du pub convenu dans le quartier d'Holborn.
"Nous y voilà, sir. Pardon, ma'am." Le lieutenant Piwett, affublé d'une casquette de conducteur, se retourne vers sa passagère qui lui jette actuellement un regard noir de ses yeux bleu ciel.*
Ses lèvres sont pincées et sa voix à peine plus sonore qu'un chuchotement mais scandalisée laisse entendre tout ce qu'elle pense du manque de sérieux de son chauffeur. "Notre mission a commencé ! Je ne devrais rien être de plus que votre cliente."
Et elle poursuit sans se soucier si son interlocuteur l'a entendue. "Guettez ma sortie. Vous me ramènerez à Curzon Street dès que nous aurons terminé." **
"Oui, Mademoiselle." Répond le lieutenant-chauffeur, enfin dans son rôle.
Prenant garde à ne pas coincer sa jupe, Elisabeth Walsh sort de la voiture et, regardant à gauche et à droite, traverse la rue en direction du pub.
C'est une belle soirée. La nuit n'est pas encore tombée et des passants s'attardent tandis que des groupes de fêtards entrent ou sortent des établissements de boissons. Plus loin dans la rue, un groupe un peu bruyant attire un instant l'attention de la demoiselle, une silhouette en particulier... mais non. Ce devait être une coïncidence.
Il y a bien sept mille pubs dans Londres, et quand bien même l'équipe du département de physique nucléaire du C.S.I.R. de Londres avait une publication - ou était-ce un anniversaire ? - à fêter, rien ne permettait de craindre qu'ils aient choisi ce quartier en particulier pour sortir entre collègues.***
Enfin, arrivée à destination, Lisa pousse la porte du pub.
Le lieu est populaire, et les tables sont pleines. Il reste encore un peu de place au comptoir où sont installés quelques clients. La nouvelle-venue parcourt rapidement la salle du regard, cherchant un visage familier. Son contact n'est pas encore arrivé, mais elle repère au bar un des membres du réseau infiltré : au moins une personne dont il faudra se méfier.
Otant ses gants et son manteau, elle traverse la salle et pousse la porte des toilettes des femmes. Ce n'est que par acquit de conscience qu'elle vérifie, mais effectivement la pièce est entièrement vide : son indic n'est pas encore au rendez-vous. En passant, elle jette un coup d'œil au miroir, vérifie que son maquillage est impeccable, que ses cheveux sont en place, et surtout que le foulard qu'elle porte autour du cou n'a pas bougé et masque bien sa proéminence laryngée****.
Satisfaite du résultat elle retourne dans la salle et, s'installant au bar, commande une pinte de blonde.
Les conversations qui l'entourent sont bruyantes et elle ne fait pas l'objet d'une attention particulière. Elle est probablement trop âgée et pas assez jolie pour attirer la gent masculine et c'est tant mieux : se faire aborder par des importuns aurait ce soir de tous les soirs pu être très gênant.
Du coin de l'œil elle surveille la porte et les nouvelles arrivées tout en sirotant sa bière, se donnant l'apparence de quelqu'un qui, arrivée en avance et détendue, attend une amie.
Quelque temps se passe, les groupes entrent et sortent et, alors que la salle semblait un peu se vider, un nouveau groupe imposant fait son entrée, réquisitionnant à l'aplomb une des tables qui venait de se libérer. A leur apparence, ces nouveaux clients font la tournée des bars, et ce n'est pas leur premier arrêt.
La personne que Miss Walsh attend n'est pas un groupe et elle ne leur porte qu'une attention superficielle quand un visage l'arrête. Cette tête lui est familière. Où a-t-elle déjà rencontré cet homme ? Pourrait-il la reconnaître et faire échouer sa mission ?
A bien y regarder d'autres visages du groupe lui sont connus. Et c'est en entendant la voix d'un des nouveaux clients qui jusqu'ici était resté caché à sa vue par une silhouette plus haute qu'elle a le fin mot de l'histoire et doit résister à l'envie de se prendre la tête entre les mains, consternée.
"Tenez Driss, venez donc m'aider à porter les verres. Cette fois-ci c'est ma tournée !"
Elisabeth Walsh frémit, se détourne légèrement et reporte toute son attention sur son verre. Pourquoi est-ce dans ce bar que l'équipe des physiciens du C.S.I.R. a atterri ? Equipe dont le chef est actuellement en train de commander des bières. Effectivement, à côté d'elle, c'est seulement à quelques pas que se trouve le professeur Mortimer.
Miséricorde.
* Première lentille de contact teintée 1980. C'est pas l'heure.
** Incroyable. Le siège du MI5 de l'époque serait à moins de 10min à pied du 99 Park Lane ?
*** A part un auteur sadique. Je commence à comprendre pourquoi EP Jacobs a choisi de donner son visage à Olrik.
**** Pomme d'Adam.
