Figé. Il devrait rentrer, il le savait. Le directeur venait de disparaître dans la cheminée et il restait planté là, immobile dans cette foutue cuisine inhospitalière.

Dumbledore. « Faire votre rapport Square Grimmauld est moins risqué ». Il ricana. Comme si faire son rapport était la partie vraiment dangereuse du boulot.

Fatigué. Severus Snape tira une chaise et se laissa tomber dessus avec une absence de grâce qui aurait choqué ses étudiants. Fatigué, épuisé, usé ; amer. Il se pinça l'arrête du nez.

Abandonner ? Ce n'était plus envisageable. Quand on ne s'était autorisé qu'une seule raison de vivre depuis tant d'années, y renoncer c'était la mort. Il ne voulait pas mourir. Non, vraiment. Il n'avait jamais voulu mourir. Mais est-ce qu'il voulait vivre ? C'était ça qui le clouait sur place, il ne savait pas répondre à cette question.

Nausée. Quelque part, sachant qu'il ne survivrait certainement pas à cette guerre, il attendait. Oui c'était ça, cette sensation d'être suspendu dans le vide, en équilibre. Un perpétuel malaise.

Ironie. Il était le traitre du côté où on le pensait fidèle ; il était loyal là où on le soupçonnait d'être le traitre. Condamné au mauvais rôle, celui qu'il ne pouvait que jouer, prétendre ; dans les deux cas.

Insomnies. Il ne se décidait à s'allonger que quand il était déjà à moitié mort de sommeil. Là, dans cette cuisine, au milieu de la nuit, il ne se décidait pas à clôturer sa journée en allant chercher l'oubli entre des draps. Il savait qu'il ne pourrait pas dormir, pas après ce qu'il avait fait ce soir.

Conscience. Pouvait-on faire couler le sang pour la bonne cause ? N'était-ce pas ce qu'il avait cru quand il avait reçu avec fierté un certain tatouage ? En quoi ce rôle pour l'autre camp était-il différent ?

Hanté. Des fantômes qui le suivaient. Vaporeux le jour, les contours plus nets dans l'obscurité, tendant leurs bras vers lui, le montrant du doigt, l'accusant de tout ; il ne devait rien oublier, il n'avait pas le droit. Des fantômes qui continuaient de se multiplier malgré sa trahison.

Lily. Pourquoi ne s'était-il jamais permis de la laisser être un fantôme parmi les autres ? Un stupide amour d'enfance : rien d'important à la lumière d'une vie de douloureuses expériences… pour d'autres, pour tous les autres. Il n'avait pas réussi à être les autres. Il avait sublimé son souvenir pour être sûr d'en souffrir toujours. Toujours. C'est qu'il devait le mériter ; il devait bien y avoir un sens, quelque part ?

Perdu. En refusant de perdre son temps en distractions, en futilités humaines, à force d'aspirations hautaines, il s'était égaré. Egaré à vouloir trop gagner, égaré pour ne pas perdre, perdu pour ne pas perdre. Absurde.

Et dans tout ça, il la plaçait où sa fierté – d'autres auraient dit son arrogance – dans quel recoin obscur ? Et tous ces mots qui tournaient sans cesse sans se figer : Dumbledore, fatigué, abandonner, nausée, ironie, insomnie, conscience hantée ; Lily… perdue. Absurdité. Alors qu'un souffle trop lourd menaçait de l'étouffer, il entendit un bruit, tout près. Quelqu'un. L'ombre se mouvait avec discrétion mais même au bord de l'épuisement son ouïe restait sur ses gardes. Black. Cet imbécile devait penser qu'il était passé inaperçu mais on ne trompait pas si facilement l'espion en lui, il serait mort sinon. Peut-être qu'elle était là sa fierté : tromper un psychopathe intelligent. Mêler le courage et la supériorité intellectuelle. Servir à quelque chose, être bon à quelque chose, quelques choses, même.

Black était inutile. Il eu un sourire méchant à cette pensée. Il ne le laisserait pas oublier qu'il ne servait plus à rien. Le beau Sirius Black, le courageux, le bien aimé… La vengeance ne rachetait rien mais il savait s'en contenter. Délivré de son immobilité première il dirigea sa baguette allumée vers la porte. L'autre était parti, il pouvait l'entendre dans le salon à côté. Même ses moments de doutes devaient-ils être dérangés par un Maraudeur ?

Glacé, fatigué de lui-même comme toutes ces rares fois où il s'autorisait à réfléchir à « tout ça » – il refusait de recommencer à se perdre là-dedans et donc à nommer la chose – il prit peur. Il pensait être fort, il n'était pas un de ces êtres sentimentaux qu'il méprisait, il n'était pas un foutu Gryffondor, il n'était pas Black ! Il était froid et rationnel. Il suffisait d'y croire. Et voilà qu'il pensait de nouveau, qu'il s'étendait sur des sujets sans importance. Soudain, l'absurdité de son mode de fonctionnement le frappa : il devait « croire » pour rester rationnel ?

Il avait froid. Tout était froid autour de lui. Il avait peur de devenir fou. Ses propres pensées le terrorisaient. Peut-être qu'il n'était pas si fier de sa vie finalement. Non ! Il ne devait pas penser à ça, penser ce genre de chose. N'était-il pas un serpent, un animal à sang froid, l'ombre des cachots ? Le froid n'était-il pas son environnement naturel ?

Il fut interrompu par un bruit de pas dans l'escalier, l'autre devait remonter, grand bien lui fasse. Il se mit soudain en branle et entreprit de faire du thé, n'importe quoi de chaud qui éloignerait la peur poisseuse que tout ce qu'il reste à la fin, ce ne soit le froid.

Severus Snape n'était pas un sentimental – du moins il refusait de l'être, ce qui n'était pas tout à fait la même chose – mais ce soir il enviait presque la chaleur des autres, ceux qu'il n'était pas.