Chapitre 1 :
Alors que la famille du millionnaire le suppliait de rentrer au pays pendant sa convalescence, Alberto Del Rio avait refusé de quitter sa splendide demeure de Miami. Quelques semaines de repos forcé était nécessaire pour soigner sa blessure à l'aine qu'il s'était faite à la fin de l'année. Quelques semaines s'était écoulées depuis son opération et le millionnaire mexicain était d'une humeur de chacal, passant ses nerfs sur les nombreux domestiques de la résidence de luxe.
Ricardo Rodriguez allait rentrer chez lui. De toute façon il ne pouvait pas faire grand chose car il était au chômage technique. Alberto blessé, pas d'annonce pour les matchs de catch. Alberto blessé, Alberto chaste, donc pas besoin de virer les filles consommées dont le millionnaire ne voulait plus (tâche qui lui était à présent dévolu depuis que Brodus Clay avait décidé de danser le funk) Il ne fallait pas oublier non plus que Ricardo avait été lui-même blessé,. Il portait encore une minerve autour du cou, heureusement un espace permettait de laisser la place au nœud-papillon de son costume. D'ailleurs il se serait bien gardé de porter cette tenue : elle le vieillissait, le grossissait et faisait ressortir son teint plutôt clair pour un mexicain. Et puis il ne fait pas chaud d'un coup ici non ?
Un serviteur courut à sa rencontre. L'homme avait un visage pâle et fatigué.
- Le Monsieur voudrait vous voir !
-Qu'est-ce qu'il me veut ? Je ne suis ni payé pour faire le ménage ni pour lui servir à manger !
-Monsieur Rodriguez, s'il vous plaît !
L'employé lui avait lancé un regard suppliant. Le jeune homme accepta alors de le suivre, il n'était pas de toute façon raisonnable d'aller à l'encontre de la volonté du patron surtout s'il était de mauvaise humeur.
Plusieurs serviteurs et soubrettes se tenaient devant la porte de la chambre d'Alberto Del Rio, l'air angoissé. Ricardo avait appris que le millionnaire avait ordonné à plusieurs reprises de descendre puis de monter le chauffage, ce qui expliquait la température élevée dans les pièces. De plus il ne trouvait rien de mieux que de combler son ennui qu'en appelant toutes les cinq minutes ces employés pour des bricoles.
Ricardo ouvrit la porte et trouva le patron bien sagement assis dans son lit, un livre dans ses mains. Le titre du roman était 'Las Amistades Peligrosas' (1) et il semblait plongé dans sa lecture. Ricardo avait vu le film (surtout pour Uma Thurman) mais pas lu le livre. Le patron devait se trouver des points communs avec Valmont. Ricardo eut une pensée pour ses collègues qui allaient sûrement pouvoir souffler un peu si Alberto se passionnait pour sa lecture.
« Ah Ricardo ! Ven acá! », fit le catcheur mexicain en fermant son roman.
Le patron ne semblait pas de si mauvaise humeur parce qu'il le regardait en souriant. L'annonceur savait que cela ne reflétait pas forcément l'état d'esprit réel d'Alberto. En fait s'il n'avait pas été un riche aristocrate il aurait très bien pu être membre de la mafia mexicaine. Tout comme un parrain il était craint et imposait le respect auprès de ses employés.
« Viens t'asseoir », continua t-il en désignant une chaise près du lit.
Ricardo osa à peine y poser les fesses, tellement il craignait que le patron se mette d'un coup à crier tel un volcan soudain en éruption. Il lui semblait qu'il n'avait pas fait de 'bêtises' en ce moment.
-Ah cher Ricardo regarde-moi, c'est pas malheureux de me voir comme ça !, s'exclama t-il en riant tout en faisant de grands gestes.
-Je suis navré de votre état, Monsieur.
-Ah il ne faut pas. Bien sûr, cette blessure est douloureuse et m'oblige à garder le lit. Mais je vois cela comme une épreuve que Dieu m'envoie et je ne peux en ressortir que plus fort... Enfin je parle trop, voici la raison de ta venue ici !
L'annonceur avala péniblement sa salive.
-Ouvre le premier tiroir de la commode et prends le contenu.
Il s'exécuta et y trouva un livre neuf mais présentant une jolie édition.
-C'est ton cadeau de Noël.
-Chef, on est à la fin du mois de Janvier.
Alberto Del Rio fit comme s'il n'avait pas entendu sa dernière phrase.
-Il s'agit de Libertad bajo palaba d'Octavio Paz. Tu le connais, j'espère ?
-J'ai un peu étudié au lycée Piedra de sol (2) mais je ne peux pas dire que je sois un passionné de poésie...
Le jeune homme s'arrêta tout net et se crispa devant le regard noir d'Alberto.
-Ah je sais comment tu es, Ricardito, dit celui-ci d'un ton paternaliste. Tu préfères lire des comics et regarder des dessins animés à la télévision...
Ricardo leva le doigt comme si il voulait demander la parole à son maître d'école mais le patron continuait de parler. Comment il savait tout ça ?
-La culture. La culture ! C'est très important. Cela me désole de te voir aussi ignorant de toutes ces choses-là. L'annonceur du grand Alberto Del Rio se doit d'être un homme cultivé. Et la poésie, les filles adorent !
S'il suffisait de réciter des vers aux demoiselles pour qu'elle tombe dans les bras, cela se saurait. Madré de Dios, pourquoi un livre ? Si vraiment il voulait lui offrir un cadeau de Noël, avec tout l'argent qu'il avait, il aurait pu lui acheter... une voiture. Oh oui, une belle Mercedez avec des sièges en cuir. Et un mini-bar...
-Ricardo ?
-Hmm ? Pardon ?
-Je te demandais si les sœurs Bella étaient revenues ?
-Elles n'ont pas insisté quand elles ont vu qu'au bout de leur troisième visite vous ne vouliez toujours pas les voir. Elles ont même arrêté d'envoyer des fleurs.
Alberto Del Rio soupira de soulagement. Apparemment sa blessure l'avait rendu allergique aux jumelles et aux femmes en général mais ça allait sûrement s'arranger.
-Il faut également que je te parle d'une autre chose dont je suis très fier. Mon nouveau parfum, né de mon association avec Dior, va bientôt être mis en vente. Il se nomme 'Essence de l'Excellence'(3) Voici la publicité qui a été tournée en novembre de l'année dernière.
L'aristocrate prit une télécommande et actionna le lecteur dvd, ce qui alluma la télévision, plus précisément le gigantesque écran-plat.
La publicité reprenait une scène du film Casablanca avec Alberto Del Rio dans le rôle du personnage joué par Humphrey Bogart. Il portait le même chapeau et le même imperméable des années 40. C'était également le cas pour la jeune femme qui était avec lui, copie conforme d'Ingrid Bergman. Ils se trouvaient sur une piste d'aéroport. La jeune femme le regardait d'un air désespéré.
-Ta place est auprès de ton mari. Il a besoin de toi.
-Et nous ?
-Il nous restera toujours... l'Essence de L'Excellence !
En disant cela, Alberto montra dans le champ un flacon de parfum. Celui-ci était aussi volumineux que son nom était long. Le catcheur le mit alors dans les bras de l'actrice qui semblait gênée du poids de l'objet.
-Tu m'avais dit que tu ne me quitterais jamais !, dit-elle dans un sourire crispé.
-Et c'est vrai, répondit Alberto en regardant l'écran surjouant un air mélodramatique.
Puis ce fut un écran noir sur lequel on pouvait lire 'Le nouveau parfum de Dior pour Hommes. Essence de l'Excellence. Il ne vous quittera plus jamais'
Ricardo resta un instant un peu stupéfait. C'était... euh comment dire ?
-Qu'en penses-tu ?
-C'est fantastique, patron.
-Quand je serai rétabli, je compte bien faire une deuxième publicité. Cette fois ce serait à Paris et nous sommes en négociation pour tourner avec Marion Cotillard.
Après ce petit épisode publicitaire le millionnaire décida qu'il était de laisser s'en aller son manager. Grand seigneur, il lui donna également un échantillon de son parfum.
Ricardo Rodriguez était enfin rentré dans son appartement à Miami. Celui-ci était assez grand et beaucoup moins miteux que ces logements précédents. Alberto Del Rio payait bien, mine de rien. Cependant il aurait pu faire un effort pour les cadeaux. Un livre... et un échantillon de parfum, cela lui coûtait quoi un flacon en entier ? Un miaulement se fit entendre, puis un chat vint se frotter contre ses jambes pour réclamer sa pitance. D'habitude c'était la voisine qui le gardait chez elle mais comme il n'était pas en déplacement il l'avait avec lui. Ricardo prit son téléphone et composa un numéro.
-Allô ?, répondit une jeune voix féminine.
-Je m'ennuie. Je crois que j'ai besoin de réconfort.
Silence. La jeune femme se décida à répondre.
-Ah oui c'est vrai, la nuit dernière j'ai eu comme une révélation. J'aime les hommes à présent. Surtout les petits mexicains. Tu veux un câlin ?
-Je ne parlais pas de ce genre de réconfort, Ruth !
-Hé hé ! Pendant une seconde, j'ai cru que t'allais dire oui.
-Pourquoi je te vois toujours toi déjà ?
-Euh... Peut-être parce que je suis la seule de tes amis qui habitent Miami ? Qu'on a les mêmes goûts en matière de femmes. Que je suis de très bon conseil. Dis, ton frigo est plein ?
-J'ai fait mes courses hier.
-Super, j'arrive !
Une demi-heure plus tard, une tornade aux cheveux roux et bouclés avait débarqué chez lui. Ruth était maintenant assise dans son canapé, un morceau de gâteau dans une assiette et une cuisse de poulet dans sa main.
-C'est toi qui cocotes comme ça ?, Un nouveau parfum ?, demanda t-elle entre deux bouchées.
-Ouaaaaais...
-Ça pue ton truc !
-Je saaaaaaais.
(1) Titre espagnol des 'Liaisons Dangereuses'
(2) Pierre de soleil
(3) En français dans le texte, ça donne tellement bien le français pour un parfum
