Il resta un moment immobile dans l'obscurité qui envahissait doucement la place. Au crépuscule il était parti, au crépuscule il revenait, comme un étranger ou un voleur. Mais n'était-ce pas ce qu'il avait toujours été dans cette maison ?
Il poussa la porte et entra. Rien ne bougeait dans la maison en deuil. Elle était aussi sombre et laide qu'autrefois.
Tiens-toi droit pour recevoir nos invités. Ne froisse pas ta robe. Et cesse donc de te plaindre. Prend exemple sur ton frère. Lui fait honneur à son nom !
Il commença à gravir lentement les escaliers. Le bois craquait sous ses pas. Le parquet semblait hurler à l'intrus dans le silence de l'immense demeure.
Comment as-tu os ! Comment as-tu osé répondre de telles horreurs à ton oncle ! J'ai honte de t'avoir mis au monde, espèce de sale petit monstre ! J'aurais dû t'étrangler à la naissance, plutôt que d'élever dans ma maison une telle immondice. Qu'ai-je fait au ciel pour mériter un pareil châtiment ?
Il prit à droite en haut de l'escalier. La poussière se soulevait sous ses pas. Un léger murmure l'accompagnait maintenant le long du couloir. Les portraits se réveillaient peu à peu, et s'inquiétaient à voix basse de la présence de cet inconnu. Mais il n'y prêta pas attention. Voilà, c'était là, la troisième porte à droite.
Sa chambre.
Traître !
Déshonorant…
J'ai honte.
-Pas tant que moi, murmura-t-il.
La pièce était vide et à l'abandon. Il n'y avait plus de meubles depuis longtemps.
Il n'y avait plus qu'une ombre. L'ombre d'un enfant en larmes. Assis par terre, il étouffait ses sanglots dans ses poings.
-Pourquoi tu pleures ? Demanda l'adulte à l'enfant-souvenir. Tu sais bien, pourtant, que ça ne sert à rien.
Mais la petite ombre ne semblait pas l'entendre. Inconsolable, l'enfant continuait de ravaler les larmes d'un chagrin sans limite. Redoutant et espérant à la fois que quelqu'un l'entende…
-Arrête de pleurer, lui dit l'adulte. De toute façon, personne ne viendra. Personne n'ouvrira la porte.
L'ombre se tut et releva la tête. Mais ce n'était plus un enfant. C'était un adolescent qui serrait les dents de rage et de douleur. Les yeux brûlants de haine, il se retenait de hurler sa révolte.
-Je vous maudit, tous et un par un, chuchota l'ombre. Vous tous qui avez le même nom et le même sang que moi. Je vous maudit !
Et ses mots résonnaient dans l'immense pièce vide, comme si les murs s'en étaient imprégnés, et les répétaient à jamais au silence.
Je vous maudit.
-Tais-toi, dit l'adulte. Ils sont tous morts, maintenant. Il n'y a plus personne à détester.
Je vous maudit.
-TAIS-TOI ! C'est finit, je te dis !
Il sortit en claquant la porte. Tous les portraits hurlèrent de protestation, tandis que les murs murmuraient encore et encore.
Tous. Jusqu'au dernier.
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-Vous êtes sûr, Sirius ?
-Evidemment, répondit-il avec un sourire rassurant. C'est l'endroit idéal pour un QG. Suffisamment grand et bien protégé. Naturellement il faudra faire un peu de ménage, mais à part ça…
-Oui, mais…
-Je vous l'offre, je vous dit. Autant que cette vieille bâtisse serve à quelque chose. Que voulez-vous que j'en fasse, moi ? Et puis, je ne gâche jamais une bonne occasion de faire se retourner mes parents dans leur tombe.
-Soit. Ce n'est pas une mauvaise idée. Vous pourriez commencer à préparer la maison avec Remus. Je vous enverrais aussi les Weasley dès que les lieux seront suffisamment sécurisés. Ils ne peuvent pas rester au Terrier, c'est trop exposé.
-Et bien c'est arrangé, dit Sirius d'un ton enjoué.
Il se leva et tourna les talons pour partir, mais la voix de Dumbledore l'arrêta.
-Sirius.
-Oui ? Dit-il en se retournant.
-Vous serez obligé d'y rester caché. Vous le savez.
Sirius ne répondit pas. Ses tentatives pour continuer à sourire ne trompèrent pas le vieux directeur.
-Je sais que vous n'aimez pas cet endroit, insista-t-il.
-Nous avons tous nos mauvais souvenirs, Dumbledore, dit enfin Sirius d'une voix basse. Et nous passons parfois avec eux des moments moins drôles que d'autres.
Il eut un rire forcé.
-Ne vous inquiétez donc pas pour moi. J'ai survécu douze ans à Azkaban. Ce n'est pas ça qui va me tuer.
Il se retourna, alla jusqu'à la cheminée et prit la poudre de cheminette. L'instant d'après, il s'était évanoui dans le feu magique.
Lorsqu'il arriva couvert de suie dans le salon empoussiéré, il regarda les vieux meubles, les portraits qui chuchotaient à voix basse en le regardant par en dessous, la large table où il avait pris tous ses repas de famille, assis bien droit et en silence, en silence, en silence… Il murmura encore pour lui même :
-Ce n'est pas ça qui va me tuer.
Il fallait qu'il se le répète encore un peu. Juste pour en être vraiment persuadé.
Ce n'est pas ça qui va me tuer. Ce n'est pas ça qui va me tuer. Ce n'est pas ça qui…
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Grimmaurd était pour lui semblable à Azkaban. Chaque jour lui arrachait une parcelle de lui-même. Il s'éparpillait, s'effondrait, s'évanouissait dans l'air comme un soupir que personne n'entend.
Il perdait la raison.
Ou bien c'était la raison qui le perdait.
Il ne savait plus bien.
Il arrachait tout. Frénétiquement, il déchirait, jetait, réduisait en lambeaux. Il avait commencé par les tableaux. Toutes ces voix murmurantes ou hurlantes qui le poursuivaient partout dans les couloirs. Au fond de ses yeux sombres, il y avait la rage aveugle de l'ombre-adolescent. Avec une joie féroce, il réduisait en pièces chacun des souvenirs. Un par un.
Il avait seize ans et il haïssait chaque mur, chaque porte, chaque marche de l'escalier. Il avait seize ans et restait accroché à sa fenêtre, rêvant de partir loin, rêvant de tout brûler. Il avait seize ans et brûlait tout, et sa mère pouvait bien continuer à hurler, gémir, il la brûlerait un jour avec les autres, peu importait quand, il y arriverait, à la décrocher de ce satané mur.
Sirius-adulte regardait de loin celui qui s'était emparé de son corps et de son esprit, et qui tentait de guérir son désespoir dans les cendres de son passé.
-Calme-toi, murmurait-il.
Mais sa voix était faible, presque inaudible. Parfois, il avait l'impression de tomber, tomber sans cesse, et que rien ne pourrait l'arrêter. Pourtant il ne bougeait pas. C'était juste qu'il se fondait, quelque part, dans les murs et le parquet.
-Il pleure, dit l'ombre-adulte à l'adolescent.
Mais, enivré par sa colère et sa frustration, Sirius ne l'écoutait plus. D'ailleurs, il méprisait cet adulte affaibli, prisonnier, et impuissant. Lui, il n'était pas comme ça. Lui, il pouvait faire tout ce qu'il voulait, avec James. A eux deux, ils pouvaient aller où ils voulaient, ils se fichaient bien des risques et des règlements, et ils s'en tiraient toujours, oui, toujours. Alors pourquoi cet abruti lui disait de se calmer ?
-Il pleure, répéta l'adulte.
Il désignait l'ombre-enfant qui sanglotait doucement dans un coin. Il pleurait, pleurait, pleurait sans fin. Il semblait qu'il ne s'arrêterait jamais. Pourtant, il fallait bien qu'il s'arrête un jour. Oui, il fallait que ça s'arrête.
-Il n'arrête pas de pleurer.
-Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Rétorqua Sirius-adolescent. Console-le ! Moi j'ai autre chose à faire.
Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, à lui, ce gosse qui pleurait, hein ? Qu'est-ce qu'il y pouvait ? D'abord, il avait autre chose à faire. Il avait toute la maison à nettoyer. Peut-être que ça serait une bonne idée de nettoyer le gosse en même temps que les tableaux, d'ailleurs. Il essaierait.
-J'aimerais bien, répondit l'adulte-fantôme. Mais je ne sais pas comment. Je ne sais pas quoi faire.
Il était planté raide comme un piquet devant l'ombre-enfant, incertain. Il resta un moment comme ça, cherchant par quel bout s'y prendre. Et puis n'y tenant plus, il s'accroupit face à l'enfant, esquissa vers lui un geste qu'il n'acheva pas.
-Pleure pas, tenta-t-il avec hésitation. Allez, arrête de pleurer. Dis, arrête de pleurer.
Mais ses mots se perdaient, s'étouffaient. C'était comme s'il ne les prononçait pas, puisque personne n'entendait.
Sirius jeta un nouveau cadre sur la pile qu'il avait amassée, s'essuya le front avec satisfaction, et sortit sa baguette de sa poche.
-Il n'arrête pas de pleurer.
-La ferme ! Ras-le-bol d'être coincé ici avec vous deux. Vivement que James revienne me donner un coup de main. Avec un peu de chance, je vous entendrais moins !
-Harry, corrigea pensivement l'ombre-adulte. C'est Harry, pas James. James est mort.
-Oui, oui, c'est ça, répondit distraitement Sirius.
Il pointa sa baguette sur le tas de vieilleries et prononça :
-Incendio.
Un sourire étrange naquit sur ses lèvres tandis que le feu consumait le vieux bois et les toiles. Les flammèches se reflétaient dans ses yeux noirs, leur donnant un expression de fièvre et d'égarement. Quelque part, loin, il y avait un enfant qui pleurait, et un homme qui disait quelque chose au sujet de James. Mais Sirius ne les entendait plus.
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-James est en danger, dit l'adolescent.
Jamais il n'avait été si grave et déterminé. Ses yeux flamboyaient dans l'obscurité de la pièce. L'adulte corrigea faiblement:
-Pas James, Harry. Harry est en danger.
L'adolescent ne l'écoutait pas. Mais le petit garçon tira sur sa robe pour attirer son attention.
-Je sais pas qui c'est, mais j'aime quand il est là. Je veux pas qu'il meure.
Pour la première fois, il ne pleurait plus.
-Non, je ne veux pas qu'il meure, répéta l'adulte.
-On est d'accord là-dessus, dit l'adolescent.
Il se leva. L'adulte fit de même et prit l'enfant par la main.
-On va o ? Hein, dis ? On va où, l ? Demanda le garçon.
-Faire ce qu'on a à faire, répondit l'adulte.
-T'inquiètes pas, dit l'adolescent d'un ton joyeux. Ca ira bien. Tu verras. Les Maraudeurs s'en tirent toujours. Quand ça sera finit, on ira boire un verre avec James. Aux Trois Balais, ça fait une éternité qu'on n'y est plus retournés. Mme Rosmerta fait la meilleure Bièraubeurre de toute l'Angleterre.
Il jeta un regard à l'adulte, comme pour le mettre au défi de le corriger encore. Mais celui-ci n'en fit rien.
-Oui, dit-il pensivement. Peut-être, quand ça sera finit, nous irons boire un verre avec James.
Il souriait presque.
