Chapitre 1
- Severus ! Exactement celui que je voulais voir.
Un homme grand, fin, habillé de noir entra dans la pièce. Il parcourut rapidement la salle du regard et ses traits se détendirent légèrement lorsqu'il constata qu'ils étaient seuls.
- Vous m'avez appelé Mr. le Directeur, remarqua-t-il.
Albus Dumbledore sourit, faisant bouger sa longue barbe argentée, tandis que ses yeux bleu luisaient derrière ses lunettes en demi-lune.
- C'est bien ce que je disais. Un bonbon au citron ?
Severus leva les yeux au ciel et croisa les bras, attendant que le vieil homme se décide à développer sa pensée.
- Mr. le Directeur ?
Albus Dumbledore était un vieil homme, c'était incontestable. Il était peut-être aussi considéré comme un vieux sorcier, mais sa puissance n'égalait pas son âge. Il vivait probablement depuis plus d'un siècle, maintenant. Même si il était compliqué d'affirmer quoique ce soit. Ses cheveux poivres et sa barbe grise encadraient son visage comme le ferait de mauvaises herbes. Même ses sourcils semblaient être décider à envahir son front. Son gros nez retenait ses lunettes qui échappait au barrage que formait ses oreilles. Si oreilles, il avait.
- Ah oui, j'oubliais comme ton temps est précieux, Severus.
Le directeur suça son bonbon un court instant, jouant avec ce dernier comme pour se brosser les dents. Puis il reprit, ses yeux bleus intenses affichant une honnêteté et une austérité qui pouvaient en faire frisonner plus d'un. Son visage, pourtant, était calme, cordial mais toujours calculateur.
- Je ne pense pas me tromper en disant que tu te souviens de Miss Stavingston ?
Severus, contrit, esquissa un infime mouvement, qui ne pouvait être perçu seulement par ceux qui le connaissait le mieux. Tout le monde savait qu'il était un homme secret, peut-être trop. Mais il avait toujours de bonnes motivations pour se justifier.
- En effet.
- Et je suppose que tu n'as donc pas oublié Miss Artémia ?
Rogue déglutit, rendu mal à l'aise par la tournure des événements. Il avança d'un pas, tout en affrontant le regard du vieil homme. Il y avait des secrets qu'il ne souhaitait jamais révéler mais il semblait que son avis ne comptait pas. Du moins, s'il avait, un jour, compté.
- Dois-je supposer que quelque chose est arrivée à … qu'il lui est arrivé quelque chose ?
Le regard sévère d'Albus retrouva sa jovialité légendaire.
- Oui et non.
Severus sentit son cœur accélérer, alors que ses yeux sombres revêtirent un léger voile d'inquiétude.
- Auriez-vous l'obligeance de développer ? Exigea t-il en arquant un sourcil.
- Ah oui, pardonne-moi, je pensais à mes cache-oreilles.
Le Directeur s'amusa de la réaction du professeur de potion, avant de reprendre son explication.
- Tu n'es pas sans savoir que Miss Stavingston était Médicomage dans une clinique à Glasgow ?
Severus acquiesça, attendant impatiemment le dénouement de l'histoire, et la raison de sa présence.
- Malheureusement, Miss Stavingston a contracté une Scrophulite particulièrement résistante, qui a eu raison d'elle il y a une semaine.
Le visage de Severus se décomposa légèrement.
- Thalia est morte ?
- Grossièrement dit, mais oui.
Les yeux bleus de l'ancien sorcier se posèrent sur l'homme en noir, scrutant le moindre signe qu'il pouvait laisser paraître. Il était pâle, beaucoup plus pâle qu'il n'en avait l'habitude.
- Bien évidemment, elle avait tout prévu pour Artémia et son mari avait donc obtenu sa garde.
- Mais ?
- Tu es vraiment perspicace ce soir, Severus. Mais Mr. Hughton s'est pendu le soir même. Tragique histoire, tout de même.
Albus posa ses mains sur le bureau chargé d'objets étranges et les croisa. Sur les murs, des générations de Directeurs vivaient à travers leurs tableaux. Les meilleurs sorciers de l'histoire se trouvait derrière lui, et s'étaient, un jour, assis dans le fauteuil en cuir où il se trouvait à l'instant même.
- Severus, il est temps pour toi d'endosser ton rôle de père.
Rogue posa sa main sur le dossier d'une chaise, mais ne concéda pas à s'asseoir. Il ferma les yeux pendant une demi-seconde et respira doucement, se libérant de l'angoisse qui l'avait assiégé pendant un court instant. Ces mots innocents ne l'étaient pas pour tout le monde.
- Non. C'est impossible. Il y a forcément une autre solution. Vous savez comme c'est dangereux.
La voix du professeur de potion était inaudible, imperceptible. Il parlait presque pour lui-même, pour se convaincre qu'il n'était toujours pas digne de chérir la petite fille qu'il avait. Pour se convaincre qu'il ne la connaissait pas pour une raison valable. Pour la protéger. De son entourage, de son train de vie, de lui, tout simplement.
- Mon garçon, tu as changé, et Thalia n'a pas eu toute l'histoire.
Il voyait bien la peine dans le regard de l'homme sombre qui haussait les épaules, sceptique. Severus Rogue n'avait pas changé. Il était toujours le même être intimidant, passionné par la magie noire et les potions, antipathique, sarcastique, froid. Ses aspirations, elles, avaient changé. Mais pas lui. Il était toujours le même homme dangereux, trop dangereux pour une petite fille innocente. Il la salirait de son ombre, il ferait disparaître son soleil. Il n'était pas un homme bien. Il n'était pas un père. Il n'était pas digne de l'être.
- Et je dois t'avouer qu'il m'est impossible d'arranger autre chose pour Miss Rogue tant que tu es encore vivant.
Il eut un silence, long, pesant, pendant lequel le cerveau de Rogue ne cessait de tourner. Onze ans et neuf mois. C'était le temps qui s'était écoulé depuis le jour où il avait dû quitter sa fille tout juste âgée de deux semaines. C'était pour la protéger. Pour la protéger de lui. C'était la seule chose qui lui avait permis de ne pas regretter toutes ses années perdues. Elle avait été en sécurité pendant de longues années.
- Elle va bien ?
- Tu peux t'en rendre compte toi même si tu le souhaites, elle est dans la pièce adjacente.
Severus tourna la tête vers la porte qui donnait dans la fameuse salle.
- Vous pensez vraiment que c'est la meilleure solution ? Elle ne me connaît pas et je ne suis pas un père, je ne serai pas capable de l'être.
Albus dénoua ses doigts et hissa sa carcasse hors de son siège à la force des bras. Il portait une fine robe pourpre qui taillait sa silhouette avec une imposante grâce. La soie brillait avec les rayons du soleil, faisant davantage ressortir les coutures dorée et la rose cousue sur ses manches. Il se stabilisa sur ses pieds et contourna la grand bureau avec légèreté pour se placer au côté du Maître des Potions. Il posa sa longue main blanche dans son dos, le poussant un peu plus vers la porte pour l'inciter à prendre la bonne décision. Il ne se dégagea pas de l'emprise amicale de son supérieur, comme il le faisait à chaque fois. Il savait que lorsque le vieil homme agissait ainsi, c'était pour le manipuler. Et Severus Rogue n'était pas un homme qui se laissait manipuler, du moins excepté en ce jour déconcertant.
- Balivernes ! Tu l'as déjà été. Un court laps de temps peut-être, mais Thalia ne semblait pas effrayée à l'idée de te laisser la petite à cette époque... Tout ira très bien mon garçon.
Rogue pinça les lèvres, se remémorant parfaitement cette période sombre, mais pour autant la plus heureuse qu'il ait pu vivre. Il avança une nouvelle fois et posa sa main sur la poignée en cuivre, avant de l'actionner.
Il ne savait pas à quoi s'attendre. Il se souvenait parfaitement de ses brillants yeux bleus et de la mélodie de ses petits gazouillements. Mais depuis ? Que restait-il de tout cela ?
Severus avança et aperçu le dos de sa fille. Ses cheveux noirs, comme ceux de son père, étaient légèrement bouclés et lui tombaient en dessous des épaules. Elle ne semblait pas l'avoir entendu puisqu'elle continuait à élever une balle dans les airs.
Le professeur des Potions sortit sa baguette et lança un sortilège d'attraction informulé. La balle changea de trajectoire et atterrit dans la grande main de l'homme.
La fillette, surprise, se retourna, suivant la balle des yeux. Elle se figea. Comme lui venait de se figer.
Artémia avait un visage fin, malgré des traits masculins qu'elle tenait de son père. Elle avait une mâchoire plutôt carrée, mais adoucit par de jolies pommettes, elle avait un nez proéminent, mais qui était oublié lorsque l'on croisait ses beaux yeux bleus. Ses cheveux noirs contrastaient avec la blancheur de sa peau, si bien qu'elle paraissait extrêmement pale. Artémia fronça les sourcils face à l'inspection dont elle était soumise et se leva. Elle n'était pas très grande pour son âge, ni très grosse non plus. Mais elle était jolie. Elle se tenait droite, le menton haut, la poitrine en avant montrant ainsi qu'elle avait reçu une éducation convenable. Sa tenue, elle aussi, attestait que la fillette venait d'une bonne famille. Elle portait une chemise rayée bleue sous un pull en laine dénué de manche, crème. Le tout rentré dans une jupe en velours, bleue elle aussi. Elle était certainement jolie pour une Rogue.
- C'est de la triche.
Sa voix était douce et contrôlée. Si elle était affectée par la rencontre avec son père, elle ne le montrait pas.
Severus fronça les sourcils face à l'accusation de la fillette. Pour seule réponse, elle désigna du bout des doigts la baguette sombre qui prônait dans la main du sorcier. Severus acquiesça silencieusement avant de tendre la balle, tout en jugeant la réaction de sa fille. Elle avança, gracieusement, confiante, et attrapa l'objet en prenant garde à ne pas rentrer en contact avec l'homme sombre.
Elle se retourna ensuite, et s'assit sur le fauteuil qui trônait au centre de la pièce. Artémia tendit sa paume vers le haut, libérant la balle de sa petite emprise, et cette dernière s'éleva de nouveau dans les airs.
Severus admira la scène, et fut surpris du contrôle dont faisait preuve sa fille. La magie chez les sorciers de moins de onze ans était instable, incontrôlable, souvent trop faible pour se manifester sans baguette. Et pourtant, Artémia était assise, parfaitement calme, à faire léviter un objet à sa guise. Il resta quelques minutes ainsi, dans l'entrée de la porte, en attendant de trouver la bonne chose à faire, à dire. Il se retourna vers Albus, dont la main était toujours posée dans le dos du professeur, et le questionna du regard. Le vieil homme poussa son protégé doucement pour l'inciter à continuer.
Il s'approcha du fauteuil où la petite était assise et se posa sur le siège près d'elle. Ce geste ne sembla pas la perturber puisqu'elle continuait à jouer avec sa balle.
- Savez-vous qui je suis ?
La balle frétilla légèrement, puis retomba dans la paume de la petite fille, qui referma ses doigts autour. Elle inspira légèrement, avant de se concentrer sur l'homme à ses côtés. Elle admira son visage cireux, ses deux orbites si sombres qu'elles en étaient effrayantes, son large nez, ses fines lèvres, et ses cheveux gras qui tombaient sur ses épaules.
- Severus Rogue, affirma-t-elle dans un souffle.
Elle continua à le regarder impassiblement, étant le parfait reflet de son père. Jugeant qu'il ne rajouterait rien, elle se reconcentra sur sa balle.
- Et ?
La fillette soupira et tourna la tête, un léger éclat de colère apparent dans ses yeux. Elle n'aimait pas l'homme devant elle. Il était sombre, effrayant, son visage n'était pas chaleureux. Et puis, il l'avait abandonné. C'était, aux yeux de la jeune fille, le plus gros de ses défauts il était un lâche. Devant ses ennemis, ou de simples inconnus, elle avait compris qu'elle devait toujours paraître inaccessible, imperturbable. Pour cela, elle devait faire oublier le tumulte de sentiments qui l'envahissait. Oublier la peine de ne plus avoir de mère, et cacher la joie de retrouver un père. Masquer l'angoisse de le rencontrer, et déguiser sa crainte de l'inconnu. Parce que si on savait tout ce qu'elle cachait, elle serait aussi fragile qu'une perle en cristal.
- Apparemment mon géniteur.
Severus fronça les sourcils face à cette petite qui ne semblait pas vouloir lui faciliter la tâche.
- La transmission du nez semble dominante, ajouta-t-elle avant de se retourner.
Elle était surprenante, un peu déconcertante même. Trop curieuse pour son propre bien, par moment. A dix ans, elle avait demandé pourquoi elle avait un nez bossu parce que tous ses camarades s'amusait à la comparer à une sorcière. Elle savait qu'elle était une sorcière mais elle s'interrogeait si tous les sorciers avait le même nez qu'elle. Sa mère n'avait pas eu le temps de répondre, et Edern lui avait promis de lui expliquer plus tard. C'était finalement Ann qui avait pris la petite fille sur ses genoux et lui avait expliqué qu'elle avait hérité de la moitié du patrimoine génétique de ses parents. Elle lui avait expliqué pourquoi elle avait les yeux bleus, pourquoi elle avait les cheveux bouclés mais pas châtain comme sa mère. Après cette découverte, Artémia avait scruté chaque homme aux cheveux noirs, espérant, un jour, trouver son père dans la foule.
Rogue ouvrit de grands yeux et regarda le Directeur, en retrait, qui se contenta de hausser les épaules, ses yeux brillants de malice.
- Rappelez-moi votre âge.
Artémia leva les yeux au ciel, comprenant parfaitement la tournure que prenait la situation. Elle avait l'habitude des questions rhétoriques qui avait pour but de la faire réfléchir sur son comportement. C'était leur philosophie au pensionnat, mais ces punitions là n'avaient jamais réellement eu d'impact chez la petite fille entêtée qu'elle était.
- Onze ans et demi, annonça-t-elle, légèrement hautaine.
Il n'y avait plus réellement de douceur dans la voix de la jeune fille, sa voix était glaciale, tout en étant cajoleuse. Elle avait onze ans mais elle tenait le discours d'un enfant de treize et elle était capricieuse comme une fillette de sept.
- Et quel âge semble-je avoir ?
Severus croisa les bras sur son torse pour se donner contenance. Il rencontra une nouvelle fois le regard bleuté de sa fille, il espérait y voir de la honte, de la crainte ou une quelconque forme de respect pour lui, mais il en était bien autrement.
- Vous êtes vieux.
Il pinça l'arête de son nez entre son pouce et l'index, avant de soupirer et de reprendre.
- Soit. Votre mère vous a t-elle donc rien appris ? Murmura t-il, un léger rictus sur les lèvres, décidé à gagner cette joute verbale.
La jeune fille se tourna, cette fois, entièrement vers le professeur. Son visage avait gagné en couleur, comme si elle retenait un feu qui la ravageait de l'intérieur. Elle fit mine de réfléchir, puis d'un sourire angélique, elle répondit :
- Ah si pardon, je ne dois pas parler aux inconnus.
Puis elle se retourna et n'attendit pas pour faire voleter sa balle dans les airs.
- Cette petite a ton caractère Severus ! Plaisanta Albus.
Le concerné n'eut pas le temps de répondre qu'Artémia se leva, se tourna vers le Directeur, lâchant la balle qui roula sur le sol.
- Non ! Je ne suis pas comme lui ! Je n'abandonne pas ma famille!
Rogue leva un sourcil, tout en jugeant la réaction de sa fille, tandis que Dumbledore se contentait de sourire. Elle avait haussé le ton et montré qu'elle n'était finalement pas si insensible à la situation, et Artémia s'en voulait pour cet excès de nerf. Elle s'était promis qu'elle y arriverait, qu'elle en était capable.
- Artémia ! S'indigna Severus face aux accusations de sa fille.
L'interpellée se tourna vers son père, légèrement surprise. Elle n'avait pas cru qu'il se souviendrai d'elle, non. Elle avait toujours cru, ou entendu, qu'il l'avait abandonné, ce qui, pour elle, allait de pair avec l'oubli.
- Vous... Vous vous souvenez de mon prénom ?
Les lèvres du professeur s'étirèrent finement, enrichissant son expression dédaigneuse.
- Bien évidemment.
La petite croisa les bras sur sa petite poitrine, tout en fixant le professeur. Elle commençait à se sentir partagée. Partagée entre l'idée que son père n'en avait rien à faire d'elle, et l'idée qu'il ne l'avait peut-être pas entièrement oubliée.
- Ca ne change rien au fait que vous soyez un lâche et que vous m'ayez abandonné.
Elle ne semblait pas effrayée comme tous les enfants de son âge par l'homme imposant. Non, elle n'était même pas terrifiée quand Rogue serra les dents et qu'il pinça l'arête de son nez, une nouvelle fois.
- Je ne vous ai pas abandonné.
La petite regarda son père, une moue dégoûtée sur le visage. Elle n'avait jamais aimé les garçons à l'école qui faisait des bêtises, mais qui déniait les faits lorsque les preuves les accablaient. Son père faisait parti de ceux là, il lui semblait.
- Ah oui ? Comment appelez-vous cela alors ? Vous m'avez oublié, vous préférez peut être dit comme cela ?
- Arrêtez. Maintenant. Siffla le professeur. Je ne tolérerai pas qu'une fillette de onze ans me crie toute sa haine, alors qu'elle ne sait pas de quoi elle parle.
Le sang de la fillette semblait bouillir tant son visage rougit de colère. Elle n'essayait plus de paraître sereine, elle voulait simplement se vider de la haine et de la frustration qu'elle avait accumulé au cours de ses années de solitude.
- Je ne sais pas de quoi je parle ? Excusez-moi alors, je ne suis peut-être pas la bonne personne pour exprimer l'espoir que j'avais de voir un jour mon père -vous- venir pour mon anniversaire !
La remarque fit grimacer, légèrement, le Maître des Potions. Son cœur se serra, sa petite fille avait grandi sans son père, et elle lui en voulait.
- Vous ne savez pas tout, fut la seule chose que Rogue put répondre sur le moment.
- Et vous aurez tout le temps pour éclaircir ces petits moments d'ombre, j'imagine, interrompit le vieil homme, trouvant que le couple n'interagissait pas comme il le souhaitait.
Cependant Mia ne semblait pas entendre le Directeur. Ou elle ne voulait pas l'entendre. Elle avait trop longtemps attendu.
- Et bien je vous écoute. Qu'est-ce que je ne sais pas ?
- Que vous a raconté votre mère ?
- Severus, mon garçon, je ne pense pas que ce soit le moment. Miss Rogue a probablement envie de s'installer.
Severus tourna la tête vers Dumbledore, puis vers sa fille, qui le fusillait du regard. Elle semblait encore différente de la petite fille qui jouait à la balle quelques minutes auparavant. Malgré sa petite taille, elle ne semblait pas avoir onze ans. Son visage déformé par la colère faisait ressortir la profondeur de son regard et la brume qui s'y trouvait. Elle n'avait plus l'air si innocente ainsi.
- Sans vouloir vous offenser, Mr. Le Directeur, je pense qu'il soit important de mettre au clair certaines choses, sans quoi la cohabitation me semblerait impossible.
Le Directeur regarda les deux individus, et sortit de la pièce et ferma la porte doucement derrière lui.
Artemia se sentit soudainement à l'étroit, seule, face à son père qu'elle n'avait jamais connu, et dont les premiers mots qu'elle lui avait adressé n'étaient que des reproches.
- Asseyez-vous.
Mia s'exécuta, ne quittant pas son père des yeux. Il la vit obéir, et fut ravi de constater qu'elle pouvait être conciliante lorsqu'il le fallait.
Dans toutes ses années en tant que professeur, il avait appris à connaître les élèves. Pas à les apprécier, mais plutôt à les découvrir, comme des rats de laboratoire. Il y avait toujours trois reflets chez une même personne celui qu'il nous dévoilait, celui qu'il arborait lorsque tout allait bien, et celui qu'il portait lourdement quand le monde tournait à l'envers. Le dernier était généralement celui oublié par les professeurs de l'école parce qu'elle était la plus indicative, la plus révélatrice de la réelle nature de leurs élèves. Sa façon de gérer le stress, la colère, la défaite, la honte montraient les capacités humaines et intellectuelle de l'élève lorsque il n'était pas dans un environnement favorable. Mieux, il y répondait, plus il y avait était confronté. Pour les professeurs, même si leur devoir les y obligeait, ils préféraient, par moment, fermer les yeux plutôt que d'admettre qu'un élève n'était pas pleinement heureux, à l'école ou dans sa famille. Ils se devaient de garder un point de vue objectif sur chaque enfant, et donc de ne s'attacher à aucun d'eux. Au contraire, Severus appréciait de faire travailler ses élèves ainsi, bien qu'il déniait le faire formellement. Il découvrait ainsi un élève différent de celui qu'il était en présence des autres professeurs.
Sa fille n'exceptait pas à la règle. Derrière son air de glace, elle brûlait de mystère.
- Je me répète, que vous a raconté votre mère ?
Artémia marqua une pause avant de répondre, elle inspira profondément, se rappelant la promesse qu'elle s'était faite et répondit :
- Que vous n'étiez pas quelqu'un à qui elle pouvait faire confiance et qu'elle était partie.
Severus dut reconnaître le courage de sa fille. Elle avait en elle une conviction qui pouvait soulever des montagnes.
- C'est en partie juste.
- Qu'est ce qui est faux ?
Severus croisa les jambes, se donnant davantage de contenance. Sa fille avait certainement du caractère, c'était évident. Il ne pouvait s'empêcher de penser à quel point il avait été idiot de s'embarquer de la sorte dans une telle situation, mais comment aurait-il pu agir autrement ? Évidemment, il l'avait imaginé cette rencontre. Il y avait pensé à chaque fois qu'il croisait une fillette aux cheveux noirs et aux yeux bleus. Il avait pensé qu'il lui restait encore plusieurs années avant que sa fille cherche, si jamais elle le souhaitait, à connaître son père. Mais Severus n'avait jamais imaginé devoir affronter une enfant de onze ans, avide de réponses. Non, il s'était fourvoyé en pensant qu'il découvrirait une jeune femme de dix-sept ans rusée, curieuse mais tranquille avec un contrôle de ses émotions digne de son père. Il ne voulait pas d'une enfant pleurnicharde, superficielle ou d'une idiote. Même s'il n'aurait jamais vraiment le choix. Il s'était juré de l'accepter comme elle était, aussi ennuyante qu'elle pouvait être. Il lui laisserait sa chance, leur chance. La chance de se connaître. Il s'était douté, quand même, qu'elle ne lui pardonnerait jamais son absence. Il avait juste espéré qu'elle soit au courant de tout, et qu'elle comprendrait. Mais la réalité était tout autre. Il n'avait jamais pensé qu'il devrait éduquer sa fille, vivre sous le même toit, et encore moins lui raconter son histoire, leur histoire. Il n'était pas préparé à cela, il ne le serait jamais.
- Rien. Il y a seulement un détail manquant.
- Qui est ?
Severus sourit doucement. Il pouvait voir, finalement, la ressemblance dont avait parlé le directeur auparavant. Cette impatience et cette ténacité, ça venait forcément de lui. Mais il pouvait admettre que c'était terriblement dérangeant. Sa fille ne pouvait-elle pas seulement lui faire confiance et ne pas poser de question ?
- Votre mère m'a fait jurer de ne jamais vous contacter, jusqu'à ce que ce soit vous qui veniez à ma rencontre.
Artémia fronça les sourcils, surprise par la tournure des événements. Sa mère lui aurait forcément parlé de ce pacte. Elles n'étaient certainement pas proches, mais c'était quelque chose de suffisamment important pour que ce soit énoncé dans une quelconque discussion de famille.
- Comme c'est arrangeant, se surprit-elle à dire, méprisante.
- Ne. Doutez. Jamais. De. Ma. Parole, accentua t-il, le regard sévère.
La jeune fille fronça les sourcils et se mordit la lèvre inférieure pour l'empêcher de trembler. Elle avala sa salive et fixa ses yeux bleus, soudainement devenus timides et inquiets, sur ceux froids de son père, espérant les voir s'adoucir.
- Vous avez choisi de ne plus me voir au prix de votre vie ? Vous ne vouliez vraiment pas de moi...
Pour la première fois depuis leur rencontre, Mia baissa la tête et regarda ses souliers. Elle ferma les paupières avec force pour empêcher les larmes de monter. Sa gorge, serrée par l'émotion, empêcher le moindre son de sortir de sa bouche. Elle savait qu'elle n'était qu'un accident dans la vie de deux personnes. Elle l'avait toujours su. Mais l'accepter était encore plus difficile.
Severus observa sa fille s'émietter devant lui, et se surprit à ressentir un poids alourdir son estomac. Ce sentiment, il le connaissait, lorsqu'il voyait le sang s'échapper dans le typhon de sa douche le soir, après avoir ôter son masque blanc de son visage. Mais il l'oubliait. Parce qu'il ne pouvait plus rien faire pour les innocents qui avaient accueillit la mort quelques heures auparavant. Mais sa fille, elle aussi, était innocente. Ce n'était pas de sa faute si il était un homme vivant dans le mensonge et dont les mains n'étaient plus blanches depuis longtemps. Ce n'était pas de sa faute si il avait forcé sa mère a le fuir parce qu'il était incapable de s'en occuper. Elle était innocente. Et les innocents, même si le monde était injuste, se devaient d'être libérés, de vivre librement.
- Vous m'avez mal compris, Artémia. Je n'ai pas choisi, je n'ai pas eu le choix. Votre mère m'a imposé le Serment.
La fillette releva la tête, elle pouvait voir une expression étrange sur le visage de son père. De la peine peut être ?
- Pourquoi ? Je veux dire pourquoi ma mère vous a obligé à m'abandonner. Ça ne se fait pas !
Rogue inspira doucement avant de répondre.
- Ne blâmez pas votre mère, c'était la meilleure solution à cette époque. Comme elle vous l'a raconté, elle ne pouvait pas me faire confiance et...
- Pourquoi ?
La jeune fille attendait depuis dix ans d'obtenir les réponses à ses questions, mais sa mère était intransigeante sur le sujet. Elle ne cessait de répéter : Tu auras tes réponses quand le temps viendra. Le temps était enfin venu. Elle avait besoin de réponse pour donner un sens à ses onze anniversaires où elle avait pleuré dans son lit, le soir, parce que son paternel n'était toujours pas venu. Elle avait besoin de réponse pour toutes ses fêtes des pères où elle avait dû offrir son cadeau à sa mère, faute de père. Évidemment, les choses avaient changé lorsqu'Edern était entré dans leur vie quand elle avait eu cinq ans, mais c'était une autre histoire, encore.
- Ne me coupez pas la parole, susurra t-il comme il le faisait si bien en classe.
Mia sursauta légèrement au ton réprobateur de l'homme, avant de prendre une mèche de ses cheveux et de la porter à sa bouche. Le geste n'échappa à l'homme en noir, et si il fut surpris de la voir réagir ainsi, comme une enfant battue, devant sa remarque réprobatrice il ne le dit pas.
- J'ai enchaîné les mauvaises décisions et elle avait peur qu'il m'arrive d'agir de la sorte avec vous.
Severus continua de fixer sa fille, étudiant chacun de ses mouvement. Il ne le montrait guère, mais son regard bleu le troublait légèrement. Ce regard qui lui rappelait de nombreux moments qu'il s'était forcé à oublier.
- Vous avez les mêmes yeux que votre mère.
Artémia sourit doucement, mais baissa la tête, gênée par la remarque.
- On me le dit souvent, maintenant je sais d'où vient le reste.
Severus hocha discrètement la tête et la pièce tomba dans un silence étrange où chacun analysait les paroles de l'autre. Mia leva la tête et hésita avant de parler :
- Et maintenant ?
- Nous allons voir le Directeur.
Mia leva les yeux au ciel et croisa les bras sur sa poitrine.
- Non, je voulais dire, maintenant, est-ce que je peux vous faire confiance?
La question resta sans réponse pendant de longues secondes.
- J'ai appris de mes erreurs.
La fillette ne répondit pas, pensant que le professeur détaillerait sa pensée. Puis voyant qu'il ne le faisait pas, elle ne put s'empêcher de demander des détails.
- C'est à dire ?
- C'est à dire que je pourrais confier ma vie à ce garçon, Miss Rogue.
Severus, et sa fille, se retournèrent, surpris, de voir le Directeur dans l'encadrement de la porte. Il sourit, ses yeux malicieux brillant de complaisance.
- Je ne vous entendais plus crier. J'ai cru, pardonne moi Severus, que ta fille avait eu raison de toi.
Severus leva les yeux au ciel, alors que sa fille rigolait légèrement. Son visage rayonnait désormais, sa peau blanche reflétait les rayons qui traversaient la fenêtre en ogive de la pièce. Ses petits yeux se plissaient, tandis que sa pupille s'ouvrait davantage à la lumière. Elle cachait sa bouche par sa fine main, mais son rire carillonnait dans toute la pièce, la réchauffant instantanément. Cette chaleur lui avait tellement manqué, davantage que ce qu'il voulait encore l'admettre.
