Il était trempé de sueur de la tête aux pieds. Pas seulement à cause de la chaleur accablante, mais aussi à cause du stress constant qu'il ressentait. Le silence dans lequel il était plongé et le truc dur qui était apposé contre son dos, qu'il devinait être une arme à bout portant, ne l'aidaient pas à trouver un semblant de calme même si à première vue il avait l'air de bien se contenir. Cette perpétuelle menace de mort l'aidait à avancer là où l'ennemi le voulait bien, même si c'était pour le conduire à sa propre perte. Après tout, il n'y voyait rien avec ce satané bandeau qui lui cachait les yeux depuis beaucoup trop longtemps.
D'ailleurs, depuis combien de temps marchaient-ils déjà ? Les bruits ambiants de la jungle étaient toujours présents, mais Burgin était à peu près certain que le soleil s'était levé. Le changement de température était trop évident pour qu'il en soit autrement. Le climat était revenu sec comme chaque matin, ce qui annonçait une journée chaude et particulièrement ensoleillée.
Il savait que les autres continuaient de le suivre bien que personne n'ait prononcé un mot depuis qu'ils avaient pris la route. Romus entendait leurs pas qui trébuchaient parfois à cause d'une branche ou d'une autre connerie du genre. Lui-même avait failli tomber à quelques reprises étant donné sa vue brouillée et l'absence de guide physique. Il avait l'impression que ses pieds pourraient basculer dans le vide à tout instant et qu'il ne suffirait que d'une poussée du canon qui le menaçait constamment pour le faire chuter de la montagne la plus haute. Burgin tentait de chasser cette idée et de plutôt laisser son esprit vagabonder vers Florence.
Il ne pouvait plus admirer sa photographie, mais il n'en avait pas besoin pour se souvenir de la jeune Australienne. Il l'avait regardé avec attention tellement souvent qu'il connaissait les traits de son visage par cœur. Sa bouche parfaite. Ses yeux rieurs. Ses pommettes bien rondes et rosées. Son petit nez délicat. Ses longs cheveux qui tombaient sur ses épaules frêles. S'il se concentrait assez, il parvenait presque à sentir ses doigts fins enroulés autour de ses mains. Il lui avait promis qu'il reviendrait la chercher et il comptait respecter cette promesse. Il n'expliquait pas comment il était tombé amoureux d'elle, mais il savait qu'il voulait l'épouser, peu importe la distance qui les séparait.
Ce n'était certainement pas des putains de Japs qui allaient compromettre ses plans d'avenirs.
Quelque chose avait changé.
Le sol sous ses pieds n'était plus le même. Il ralentit par précaution, mais la pression de l'arme contre sa peau le força à garder le même rythme. Burgin se rendit rapidement compte qu'il marchait désormais sur le sable. Ses bottes semblaient vouloir s'enfoncer dans cette nouvelle surface et le nouveau son qui émanait de ses pas ne mentait pas : ils se trouvaient sur une plage. Bientôt, il entendit le clapotis de l'eau au fur et à mesure qu'ils continuaient d'avancer.
Qu'allaient faire les Japonais au juste ? Les faire avancer dans le Pacifique jusqu'à ce qu'ils se noient ? Les exécuter sur la plage ? Plonger leurs figures dans l'eau ? Il y avait tant de possibilités et si peu de certitudes.
Malgré l'inconnu qui l'attendait, Burgin s'interdisait de paniquer. Il ne se sentait nullement en sécurité dans cette position, mais il savait qu'il devait rester fort non seulement pour les hommes qui l'accompagnaient, mais également pour l'ennemi. Il n'allait pas perdre la face devant ces Nippons. Il n'était pas très fier d'avoir cédé à leur demande dans la jungle, mais avait-il vraiment eu le choix ? Si les autres avaient déjà tiré un trait sur leur vie, ce n'était pas son cas. Une merveilleuse jeune femme l'attendait patiemment en Australie et il n'avait qu'une envie : celle d'être de nouveau réuni avec elle. Florence était sans aucun doute la raison pour laquelle il s'accrochait autant à la vie. Elle lui permettait de garder espoir en plus d'apaiser ses rêves et ses pensées.
- Arrêtez, ordonna soudain le Japonais.
Burgin cessa d'avancer et ses compagnons en firent tout autant.
On lui retira le canon qu'il avait eu dans le dos durant toute la marche.
- Je vous conseille de ne pas vous enfuir sinon vous êtes morts, poursuivit l'ennemi avec une voix claire.
La tentation était au rendez-vous, mais Romus se contenait. Il ignorait si les autres étaient également libérés de cette emprise fatale, mais de son côté il n'avait pas envie de tenter le diable. Il restait donc sagement debout à attendre tandis que l'idée de devoir marcher dans le Pacifique jusqu'à en étouffer était de plus en plus présente dans son esprit.
Des bruits métalliques se firent entendre et un truc tomba lourdement au sol.
Le canon fut de retour contre sa colonne vertébrale.
- Avancez.
Burgin s'exécuta jusqu'à ce que le sol soit de nouveau changé sous ses pieds. Il était de nouveau sur quelque chose de dur et il devina qu'il était à l'intérieur d'une sorte de transport maritime au son métallique de ses pas. Il s'arrêta une fois de plus lorsque ses tibias heurtèrent un truc solide. Il ravala sa douleur et le canon s'enfonça un peu plus dans son dos.
- Tournez-vous et assoyez-vous.
Cela lui prit quelques secondes avant qu'il n'accomplisse cette nouvelle tâche, mais il parvient à s'assoir sur une surface plane qui ressemblait à un banc. Aussitôt, le moteur du véhicule marin se mit en marche en émettant un vrombissement particulier. Il ressentit une secousse et le truc se mit en route.
Burgin sentait des présences à ses côtés et il se doutait que c'était ses amis. Il n'était plus menacé par l'arme à bout portant, mais il devinait qu'elle ne devait pas être bien loin et toujours pointée sur sa personne.
La sueur continuait à l'inonder, mais il profitait de cette absence de soleil même s'il avait l'impression d'étouffer dans ce nouvel espace. Être assis était également d'un certain réconfort malgré la dureté du banc. Après toutes ces heures de marche, il pouvait bien jouir de ce petit moment de répit même s'il ne pouvait pas se permettre de s'assoupir ou de relâcher son attention. La situation restait critique, surtout qu'il ignorait où ils allaient.
Okinawa devrait attendre ou plutôt la bataille devrait se continuer sans eux.
Mis à part le tintamarre du moteur, c'était le silence complet à bord. Tout ce que Burgin pouvait faire était d'attendre leur prochaine destination en continuant de se demander ce qu'il allait advenir d'eux.
Au bout de ce qui lui sembla une éternité, on leur ordonna de se relever et de sortir du véhicule marin. Dès qu'il mit le pied dehors, il se fit de nouveau assaillir par la chaleur du soleil qui semblait être désormais très haut dans le ciel ce qui indiquait une fin d'avant-midi ou un début d'après-midi.
Aucun moyen de savoir où ils se trouvaient, mais la distance qu'ils avaient parcourue à bord le rendait un peu nerveux. Il avait appris la base de la géographie des îles nippones afin de pouvoir s'y retrouver un peu, mais il était difficile de se repérer sans boussole, sans carte et surtout sans aucun moyen de voir les directions empruntées.
Il tâcha de ne démontrer aucun signe de faiblesse à l'ennemi tandis qu'ils se remirent en route toujours vers cette destination inconnue avec de nouveau ce canon appuyé sur son omoplate. Son estomac commençait à crier famine. Sa bouche était sèche et ses lèvres toutes gercées. Ses épaules étaient douloureuses à force d'avoir les bras derrière son dos. La corde qui retenait ses poignets commençait à lui faire sérieusement mal. Burgin continuait d'ignorer tous ces maux et restait droit. Ça lui en prenait beaucoup plus pour flancher.
Les Japs n'allaient pas l'avoir aussi facilement.
Ils continuèrent de marcher ainsi sur ce qui lui semblait être des kilomètres et des kilomètres, puis l'ennemi les arrêta une fois de plus.
Burgin eut un léger mouvement de recul lorsqu'on lui retira le bandeau qu'il avait sur les yeux. Aveuglé par les rayons du soleil, il mit plusieurs secondes à s'habituer à cette nouvelle clarté. Il vit aussitôt le même Nippon qui lui avait parlé en anglais plusieurs heures auparavant dans la jungle. Ce dernier lui faisait face avec un air autoritaire. Burgin ne se laissa pas impressionner.
Il jeta un rapide coup d'œil aux alentours.
La jungle avait définitivement disparu pour laisser place à un immense terrain vague qui s'étendait à perte de vue. De vieux bâtiments étaient visibles, mais ils semblaient être encore loin. Ce nouveau paysage semblait désert et abandonné.
Ses hommes se portaient bien. Jay et Sledge semblaient un peu pâlots, mais personne n'était blessé. Snafu le dévisageait avec froideur. Visiblement il lui en voulait toujours pour avoir obtempéré à la demande de l'ennemi. Burgin ne s'en formalisa pas et regarda de nouveau celui qui lui faisait toujours face.
Le Japonais eut un mouvement vers lui, mais cette fois-ci Romus resta de marbre. L'homme lui retira le foulard qui l'empêchait de parler. Ils se dévisagèrent quelques instants et le Japonais brisa finalement le silence.
- Vous pouvez crier, personne ne viendra vous chercher, fit-il d'une voix froide tandis que son compatriote enlevait les foulards des autres. Si vous essayez de vous enfuir, c'est un sort pire que la mort qui vous attend.
L'expression de Burgin resta dure. Il n'avait pas eu l'intention de faire le mariole maintenant. Il espérait seulement que ses hommes seraient du même avis.
Le Nippon lui pointa les vieux bâtiments.
- Avancez.
Burgin lui jeta un dernier regard mauvais avant de se mettre en route. De manière instinctive, il jeta un coup d'œil vers l'arrière afin de s'assurer que les autres suivaient aussi sans encombre. Si Sledge et Jay semblaient regarder leurs bottes, Bill et Snafu étaient toujours aux aguets.
La marche fut plus longue qu'il ne l'aurait cru et plus pénible qu'il ne l'aurait espéré. La fatigue, la famine et la déshydratation commençaient à avoir raison de lui en lui offrant un mal de tête persistant. Pourtant, il continuait de marcher la tête haute, suivant le rythme de son ennemi qui les conduisait vers ce semblant de civilisation.
Plus ils approchaient de la destination et plus Burgin percevait quelques détails. D'abord, il remarqua la clôture de fer forgé qui semblait délimiter le périmètre de l'endroit. Le terrain couvert semblait être assez grand. À vue d'œil, il compta une grande bâtisse et quatre autres qui étaient beaucoup moins imposantes. Elles semblaient toutes être en piteux état et Romus se demanda si des gens y vivaient à l'intérieur. Il remarqua également une route de terre battue qui liait le terrain vague aux portes donnant accès aux bâtiments. Il semblait y avoir des drôles d'ornements de chaque côté de cette route comme pour l'accentuer davantage. Ils étaient encore trop loin pour que Burgin puisse dire de quoi il s'agissait, mais plus ils approchaient et plus une forte odeur de pourriture semblait se dégager de l'endroit.
Il découvrit assez rapidement que ce n'était pas des ornements.
Ou du moins pas ce qu'il pensait.
Au fur et à mesure qu'il se rendait compte de l'horrible vue qui le frappait, Burgin ralentissait son rythme avant de complètement cesser de marcher. Pour une fois, les Japonais qui les accompagnaient le laissèrent faire. Incapable de détacher ses yeux du spectacle qu'il voyait, il regardait longuement le premier « truc » qui ouvrait la marche jusqu'au terrain clôturé.
De chaque côté de cette route de fortune s'étendaient des dizaines et des dizaines d'énormes poteaux en bois. Chacun de ses piliers empalait des cadavres de marines américains dont certains étaient dans un état de décomposition avancée tandis que d'autres semblaient avoir été rongés par de la vermine. Tous les corps étaient nus et mutilés de différentes manières, mais ce qui frappa le plus Burgin fut que les organes génitaux de tous ces hommes avaient été coupés ou arrachés.
Ces salauds de Japs leur avaient enlevé leurs bijoux de famille pour les foutre dans leur bouche. Certains de ces organes pendaient lâchement entre les dents des cadavres tandis que d'autres semblaient vouloir étouffer leur propriétaire tellement ils avaient été enfoncés loin dans leur gorge.
Ce spectacle grotesque donna un haut-le-cœur à Burgin qui ne trouva rien à vomir. Ce ne fut pas le cas de Jay qu'il entendit dégobiller derrière lui.
- C'est ce qui vous attend si vous essayez de vous enfuir, fit le Japonais avec un sourire sadique.
Burgin contempla encore quelques secondes le premier cadavre avant de regarder l'ennemi nippon qui continuait de sourire. S'il le pouvait, il le tuerait de ses propres mains avant de lui faire subir le même sort, mais il ne pouvait rien faire à part être un spectateur impuissant. Ces hommes étaient déjà morts et il ne tenait pas à subir cette même fatalité.
Il reprit finalement sa marche et les autres firent de même. Il tâcha de regarder droit devant lui, ignorant les autres cadavres qui défilaient de chaque côté. L'odeur était insupportable, mais la vue l'était encore plus et c'est pourquoi il se concentra sur la clôture de fer forgé. Il n'avait pas envie de découvrir ce qu'il se cachait derrière, mais il voulait quitter cette route au plus vite.
Il s'arrêta à un mètre de l'entrée. De l'autre côté des portes clôturées se trouvaient deux Nippons qui s'empressèrent d'ouvrir la grille.
- Entrez.
Ils furent poussés à l'intérieur et Burgin fut surpris par l'étendue de la place qui était encore plus grande qu'il ne l'avait imaginé. Il y avait bel et bien cinq bâtiments en tout et des hommes, tous Américains, s'affairaient à faire des travaux sur ces monuments de bois tandis que des Japonais semblaient surveiller et superviser les tâches. Il remarqua d'autres militaires qui travaillaient sur ce qui semblait être un jardin alors que d'autres bossaient sur une route pavée.
Il devait bien y avoir une cinquantaine de marines en tout.
Il y eut un coup de sifflet et les hommes cessèrent immédiatement de travailler. Ils abandonnèrent leurs outils et leurs tâches avant de se rassembler en ligne droite dans le milieu de la place. Ils se placèrent côte à côte avec un manque évident d'expression.
On poussa de nouveau Burgin dans le dos, l'incitant à aller vers les hommes qui continuaient de prendre leur position. Tandis qu'il s'avançait vers eux, il observa chaque visage. Il fut soulagé de constater l'absence d'Ack-Ack et des autres membres de la compagnie King.
Il y avait encore de l'espoir.
Sledge semblait s'exciter à ses côtés.
- Sid… ? fit-il à voix basse en regardant l'un des marines qui venaient d'arriver.
Les Japonais les arrêtèrent à trois ou quatre mètres des prisonniers.
Burgin fut surpris de constater à quel point ces hommes étaient maigres à faire peur. Certains avaient du mal à se tenir droits tellement ils semblaient être vidés de toute énergie. De gros cernes se dessinaient en dessous de leurs yeux fatigués. Ils portaient toujours leurs vêtements militaires, mais leur uniforme était loin d'être impeccable. Ils étaient troués, déchirés, sales et délabrés.
Pendant qu'il continuait de faire ses observations, Sledge n'avait pas cessé son agitation.
- Sid ! appela-t-il plus fort.
- Ta gueule, marmonna Snafu entre ses dents.
Gene l'ignora.
- Sid ! Sidn-hampf !
On venait d'assigner un coup de pied dans le ventre de Sledge qui tomba aussitôt sur ses genoux. Le souffle coupé, il se replia sur lui-même en ravalant sa douleur.
- Voici les petits nouveaux, annonça le Japonais de manière solennelle aux anciens. J'espère que vous leur montrerez de bonnes habitudes. Autrement vous risquez de perdre vos petits camarades assez vite.
Il se retourna vivement vers les « nouveaux arrivants » avant de les regarder tour à tour tandis que Sledge toussotait légèrement. Ses yeux s'arrêtèrent sur Burgin. Il lui fit un petit sourire.
- Bienvenue à Kodoku.
