Voici la suite de l'histoire de Janine et Abe... Je n'aurais jamais pensé à l'écrire sans certaines sources de motivation et d'inspiration alors merci Lizzy :)
Bonne lecture!
A un gâteau près...
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-Vous êtes sûre ?
-Affirmative, mademoiselle.
Son ton ne laissait place à aucune discussion. Je voyais bien qu'elle évitait de me juger mais elle n'en pensait pas moins. Je demandais :
-Dans combien de temps exactement ?
-8 mois. Je ne peux pas être plus précise.
Ma question était stupide, j'aurais pu calculer moi-même la date, au jour près.
-Bon.
Silence. Je regardai sans les voir les murs blancs et le sol gris. Bon, me répétai-je. L'académie m'avait formée pour combattre, pour être discrète, efficace et pour dédier ma vie entière à la protection des Moroïs. Clairement, ça n'allait pas m'aider en cet instant. Mais j'y avais également appris à contrôler mes émotions et à réfléchir avant d'agir. J'étais aussi douée pour ne pas me laisser dépasser par les événements. Je passai nerveusement ma main dans mes cheveux et sur mon cou, tapotai de l'index ma marque de la promesse qui avait fait de moi une gardienne, puis mon Molnija qui représentait le premier Strigoï que j'avais tué. Au contact de mes deux tatouages je repris courage. Après tout j'étais une adulte maintenant et je pouvais assumer mes actes, quels qu'ils soient. Je me relevai de la chaise vétuste, à l'image de tout le cabinet médical.
-Merci alors. Bonne journée.
L'infirmière Moroï me salua, et je sus sans avoir besoin de se retourner que ses lèvres étaient pincées en guise de désapprobation de mon choix.
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Le lendemain, suite à ma nuit blanche, j'avais les idées beaucoup plus claires et je descendis voir Evan et Sean avec un objectif assez précis en tête.
-Salut Hathaway !
Je hochai la tête en direction d'Evan, le Moroï que je protégeais, et allais faire la bise à Sean. Son odeur habituelle d'after-shave me réconforta. J'admirais le Dhampir avec lequel je m'étais retrouvée pour garder cet imbécile de Szelsky. Sean avait une dizaine d'années de plus que moi et c'était justement ce qui me plaisait : l'assurance tranquille que seule apporte l'expérience du terrain. J'appréciais également sa simplicité et sa façon de nous considérer, Evan et moi, un peu comme ses enfants. Evan était installé à une dizaine de mètre de notre table du petit déjeuner et il discutait avec une Moroi blonde, sa conquête de la nuit –du jour humain. Il ne risquait donc pas de prêter attention à notre discussion:
-Ecoute Sean…
Les yeux du Dhampir, initialement dirigés sur Evan pour s'assurer de sa sécurité se posèrent sur moi rapidement, et je vis dans son regard aiguisé qu'il savait que j'allais lui annoncer un mauvaise nouvelle.
-Ne fais pas cette tête-là, Sean ! Il n'y a rien de grave, mais j'ai besoin de vacances.
Son visage s'adoucit immédiatement :
-Pas de problème.
Je me raclais la gorge :
-Euh… exactement 8 mois de vacances.
Il se décomposa. Pauvre Sean. Pauvre de moi. Il comprit immédiatement ce que ça signifiait. Une Dhampir n'avait aucune autre raison de s'absenter autant de temps.
-S'il te plaît Sean… S'il te plaît ne le dis pas à Evan. Pas tout de suite. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je… Dis-lui que j'ai reçu une autre mission ce matin. Que mon remplaçant arrivera bientôt. S'il te plaît…
Supplier quelqu'un m'était complétement nouveau. Mais mon air complétement hagard et mes larmes à peine contenues suffirent à attendrir Sean.
-OK. Tu t'arranges vraiment pour m'envoyer quelqu'un pour te remplacer ?
-Je te le promets.
-A partir de quand tu veux partir ?
-Tout de suite.
Il soupira, même si je savais qu'il comprenait. Mieux valait pour moi m'éloigner discrètement avant que ça se sache et revenir quand tout serait fini. D'un signe de tête il m'autorisa à partir.
Je ne lançais pas un dernier regard à Evan, de peur qu'il ne se doute de quelque chose. Ni à Sean car je lirais alors sur son visage une profonde déception qui me ferait vraiment souffrir… Je le considérais comme un exemple à suivre et là j'étais visiblement sortie du droit chemin… Je m'en voulais tellement pour trop de choses. J'avais besoin d'évacuer toute cette pression. Après avoir récupéré quelques numéros importants et deux trois affaires, je partis en courant de chez Evan. Est-ce que courir était déconseillé dans mon état ? Je n'en savais vraiment rien ! Je pestais contre l'académie, ils auraient au moins pu nous donner quelques cours à ce sujet… Pour la première fois de ma vie je me trouvais face à un problème que je ne résoudrai ni avec un pieu en argent, ni par quelques phrases bien senties. J'étais désemparée mais pas pour autant déboussolée, je savais ce que j'allais faire.
Un taxi, un coup de fil, des milliers de questions (est-ce que prendre l'avion est déconseillé ?) et un vol direct jusqu'en Pennsylvanie plus tard, j'arrivais enfin à la cour. C'était la fin de la journée pour les Moroï, le soleil n'allait pas tarder à se lever, ce qui me permit de ne pas croiser trop de gens. Si j'avais pu éviter de passer par ici cela aurait été avec plaisir mais mon père, un roturier Moroï, vivait à la cour et je n'avais pour le moment aucun autre endroit où aller. Une fois qu'il m'eut ouvert la porte et passé le moment de surprise de me voir là, je le saluais timidement et il me fit rentrer.
Il était venu s'installer ici il y a déjà quelques années, pour des raisons de sécurité. Ma mère, gardienne, avait été tuée par un Strigoï lorsque j'étais encore jeune, et il s'était un peu occupé de moi. Le strict minimum pour un Moroï, mais je suppose que c'était déjà ça... Avant qu'il ne commence à se poser des questions sur ma venue, je lui déclarais :
-Je suis enceinte.
Dans le silence accablant qui suivit je me pris à douter du choix que j'avais fait en venait le voir. J'ajoutai maladroitement :
-Euh… ce n'était pas prévu. Je compte reprendre mon travail après.
-Ha.
Le silence s'installa à nouveau entre nous, chacun réfléchissant à ce qu'il pouvait bien dire à l'autre. Mon quota de supplication annuel s'était fini le matin même avec Sean, je ne pouvais pas lui demander de m'accueillir. Ce choix devait venir de lui, je ne voulais pas m'imposer alors j'attendis en me frottant nerveusement le coude.
-Bon, reprit-il. Tu veux rester avec moi ?
J'acquiesçai en silence. Je n'avais pas assez d'argent pour aller vivre à l'hôtel, mes seuls amis proches étaient des gardiens qui ne pouvaient pas m'accueillir puisqu'ils travaillaient. Je ne pouvais pas non plus faire face à Ibrahim pour le moment, car je n'avais pas les moyens de le rejoindre pour lui annoncer la nouvelle. Honnêtement, je n'en avais pas non plus l'envie. Bref, j'étais coincée à la cour pour une durée précisément déterminée de 8 mois sans rien à faire à part éviter les rumeurs… Je n'aurais pas pu imaginer pire comme début de carrière.
Cependant, je fus rassurée de voir que mon père ne m'avait pas mise à la porte, et qu'il ne m'avait donné aucune leçon de morale. Finalement être enceinte n'allait peut-être pas tant que ça jouer sur mon dossier et ma réputation, et je m'endormis le cœur plus léger ce soir-là.
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Les deux premières semaines se passèrent sans encombre et même si je m'ennuyai ferme cela me conforta dans mon choix de rester à la cour. Je ne sortais tout de même pas beaucoup puisque je n'avais pas encore trouvé de raison valide à ma présence ici. Aux rares gardiens qui me posèrent la question, je répondis que j'étais venu rendre visite à mon père. Les Moroïs quant à eux ne se préoccupaient pas de moi, sauf cette fouineuse de Tatiana Ivashkov. Evidemment grande, brune, toujours bien habillée et bien maquillée, elle avait une vingtaine d'années de plus que moi mais j'étais obligée d'admettre qu'elle paraissait plus jeune. Sa progression dans le monde politique Moroï avait été impressionnante. Il est évident qu'être royal ouvrait des portes, mais son ambition semblait n'avoir aucune limite. Actuellement, elle s'occupait de la politique des gardiens, et notamment de leur répartition. On murmurait qu'elle briguerait le poste de reine si Ekaterina Zeklos devenait trop âgée… Elle était la seule à trouver ça louche que je reste autant, mais ne pouvait rien me dire car Sean avait confirmé mes « vacances ». Ses regards froids et accusateurs à eux seuls me faisaient culpabiliser, sans compter son air hautain et sa voix faussement amicale :
-Hathaway !
Elle m'avait cette fois-ci hélée dans un des somptueux jardins. Je m'y promenais en essayant de trouver la réponse à la question qui me taraudait depuis mon arrivée: prévenir Ibrahim ou pas. ''Ou pas'' était ma réponse actuelle, jusqu'au moment fatidique où Tatiana décida de mettre son grain de sel dans mon histoire :
-Tout se passe bien avec ton père ?
-Oui, merci.
Elle me regarda d'un air inquisiteur comme pour essayer de percer la cause de ma venue à la cour. Elle me faisait penser à un vautour tournant autour de sa proie.
-Sais-tu combien de temps tu compte rester à la cour?
Je secouai la tête.
-Ecoute, j'ai des amis qui doivent venir à la cour la semaine prochaine...
La façon dont elle prononça le mot amis me laissa entendre que le terme exact aurait été relations utiles pour atteindre mon prochain objectif.
-Tu es la seule gardienne à la cour avec un dossier correct. J'ai besoin des meilleurs et je sais que tu en fais partie. Tu as tué ton premier Strigoï presque immédiatement après ta sortie de l'école, j'ai besoin de quelqu'un comme toi. Tu m'impressionne et tu impressionneras nos visiteurs.
Je m'avouais qu'elle était très douée pour acheter les services des gens.
-Pourrais-tu être leur gardien durant leur présence ici ? Tu ne seras pas seule puisqu'ils amènent leur propres gardiens mais il est préférable lorsqu'on reçoit des invités de marque à la cour de leur fournir des gardiens supplémentaires.
-D'accord.
Tatiana scella notre accord sans omettre sa touche personnelle :
-Parfait. Cela donnera au moins un sens à ta présence ici. Chaque gardien est nécessaire.
Je réussis à ne pas trop pester contre elle en m'éloignant car elle avait parfaitement raison: cette mission me fournirait une excuse durant quelques temps, et à la cour il n'y avait aucun risque que j'ai à tuer un Strigoï ou à mettre ma vie en danger. Ici, le seul péril que je pouvais craindre serait de m'ennuyer en assistant à des réunions assommantes.
En rentrant chez mon père après cette discussion, j'aperçus Shawn au détour d'un autre jardin. Je l'appelai et courus à sa rencontre, ravie de retrouver mon ami.
-Qu'est-ce que tu fais là ? Lui demandai-je gaiement après l'avoir salué.
-Sarrah voulait venir à la cour.
Il me désigna la princesse qu'il devait protéger. Elle était un peu plus loin, discutant avec entrain avec un jeune Moroï de son âge, environ 15 ans.
-Pas de trop dur de garder une ado ?
J'étais curieuse de savoir comment son travail se déroulait. Shawn avait toujours était très bon, il était naturellement musclé et fort, le rôle de gardien semblait fait pour lui.
-Ca va, la plupart du temps elle est à Saint-Vladimir, je n'ai rien de spécial à faire. Finalement ça ne me change pas beaucoup, j'ai encore l'impression d'être à l'école, rigola-t-il.
Je me mis à rire aussi, ça faisait du bien de le retrouver. Il n'avait pas changé, sauf qu'il portait désormais comme moi sa tenue officielle de gardien, noire et blanche, et que cela le rendait encore plus séduisant. Il faisait ultra professionnel.
-Et toi ? me demanda-t-il.
Je ne me sentais bizarrement pas prête à lui avouer la vérité, même si nous étions très proches. Il ne me semblait pas lui avoir jamais rien caché mais je n'avais pas envie qu'il me juge.
-Je suis venue voir mon père, ça me fait des vacances.
-C'est sympa. Tu reste combien de temps ici ?
Sarrah s'approcha de nous et cela m'empêcha de répondre. Shawn s'occupa des présentations :
- Sarrah je te présente Janine Hathaway, elle était à St-Vlad' avec moi.
- Enchantée.
- De même, me répondit-elle en me serrant la main.
Avec ses boucles noisette et ses grands yeux verts elle avait vraiment l'air innocent, comme quoi tous les Ivashkov n'étaient peut-être pas si mauvais…
-On se voit un de ces jours ? proposa Shawn avant de repartir.
-Ca va être difficile, Tatiana Ivashkov m'a prévu une mission surprise à partir de demain… Mais je te tiens au courant !
J'avais très envie de le revoir pour profiter un peu plus de lui, je me sentais vraiment seule ici. Je me promis de trouver du temps dans ma mission pour pouvoir le revoir. Evidemment, je n'avais pas prévu à quel point les invités de Tatiana prendraient tout mon temps les jours suivants…
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L'invité arriva donc le lendemain en costume blanc cassé qui mettait en valeur sa peau, mate pour un Moroï. Il me salua d'un sourire amusé, d'un jeté d'écharpe rose dans le dos et d'un « Détends toi, petite gardienne, je crois que l'endroit est sûr… ». Il s'avança ensuite vers moi en disant « Tu devrais fermer la bouche, tu serais plus jolie ». Et enfin seulement je vis la rancœur et la colère au fond de ses prunelles marron, derrière son masque de bonne humeur. J'allais fermer la bouche, ou l'ouvrir pour parler je ne sais plus, lorsque Tatiana le salua en l'enlaçant et lui faisant deux bises claquantes sur ses joues :
-Ibrahim, quel plaisir ! Tu connais déjà Janine ?
Son regard revint vers moi, perçant.
-En effet, nous nous sommes déjà croisés.
Entrecroisés même pour être précise, et je savais qu'il avait choisi ce terme exprès. Tatiana ne remarqua rien et continua :
-Elle sera ta gardienne, comme prévu.
Comment ça ''comme prévu'' ? J'essayais de capter l'attention d'Ibrahim mais il était déjà parti bras-dessus bras-dessous avec Tatiana et m'ignorait ostensiblement. Ses deux gardiens, Devrim et Gizem me rejoignirent et me tendirent un sac après m'avoir saluée. Deux autres Moroïs les accompagnaient, sûrement des amis d'Ibrahim. Le premier avait le même âge qu'Ibrahim, 25 ans environ, il avait la peau dorée, les cheveux bouclés presque châtains et il venait de Turquie car il se présenta avec le même accent. Le second était plus vieux, peut-être une cinquantaine d'années, et plus costaud. Je supposais qu'il était originaire d'Europe de l'est, sa peau était vraiment pâle et il me faisait penser à ces Russes que l'ont voit dans les films. Tatiana les avait à peine salués, les trouvant sûrement moins intéressants qu'Ibrahim, et je ne pouvais que la comprendre… Lorsque je l'avais aperçu, une fois la surprise passée, il m'avait semblé encore plus rayonnant de pouvoir, de menace et de charme qu'auparavant… Je ne pus retenir une pointe de jalousie en la voyant poser sa main sur le bras d'Ibrahim tout en riant à l'une de ses remarques. Ce n'était pas très mature de ma part, il n'y avait plus rien entre lui et moi et je ne devais en aucun cas faire attention à ses actes… mais je ne pus m'empêcher de passer la main dans mes boucles auburn, désormais coupées au-dessus des oreilles, tout en repensant à cette nuit à Capadoccia…
Le soir même, Tatiana organisa une petite soirée en l'honneur de ses invités. Postée discrètement dans un coin de la salle, je gardai les yeux rivés vers Ibrahim comme mon poste l'exigeait. Je réussis à me concentrer suffisamment sur mon travail pour presque oublier que c'était lui que je gardais. Avec la différence qu'en temps normal je regarde sans vraiment voir les Moroï, alors que là j'étais profondément consciente du moindre de ses actes. Je vis son regard malicieux et séducteur braqué sur la séduisante Moroï lorsqu'ils prirent une coupe de champagne. Je vis qu'il la faisait rire. Je vis qu'il l'écoutait attentivement… Je savais que leur différence d'âge n'effraierait ni Ibrahim, qui aimait toutes les femmes, ni Tatiana, qui mettrait tout en œuvre pour arriver à ses fins. A cette pensée je fus prise d'une violente nausée et je courus aux toilettes en marmonnant quelques explications à Gizem au passage.
J'étais penchée sur la cuvette en train de rendre mon repas lorsque j'entendis la porte s'ouvrir. Persuadée que c'était Gizem qui venait aux nouvelles je ne me préoccupais pas du lui jusqu'à ce qu'une main sûre d'elle se pose sur mon cou, doucement pour ne pas me brusquer. Mon corps se raidit car je savais à l'odeur musquée qui l'accompagnait que mon visiteur était Ibrahim. Son pouce caressa tendrement mes tatouages puis descendit plus fermement dans mon dos. Mon traitre de corps profitait de cet instant alors que j'étais pétrifiée de honte de me retrouver dans cette posture.
-Pratique, cette coupe de cheveux.
Son ton était presque amical mais je sentais la colère au fond de ses paroles. Je déglutis, et en essayant de lui répondre je ne réussis qu'à vomir encore plus. Charmant.
-Comme ça tu n'as besoin de personne pour te tenir les cheveux, n'est-ce pas ? Tu es indépendante c'est ça ? C'est ça que tu veux prouver ?
Je me retournais brusquement et me relevai pour lui faire face, énervée par ses paroles. La nausée avait complètement disparu, j'étais en pleine forme pour lui hurler:
- Quel est ton problème Ibrahim ? On avait passé un accord stipulant que je devais te rendre des comptes ? T'envoyer des lettres enflammées pour déclarer mon amour alors que toi tu ne donnerais jamais signe de vie en retour et tu te délecterais en pensant à cette écervelée de Dhampir trop naïve ? Je ne crois pas, non. Ta vie et la mienne se sont croisées, pour reprendre tes termes exacts, point final. Tu n'as aucun droit de venir devant moi te trémousser et séduire cette grognasse trop vieille pour toi et après venir me reprocher d'être indépendante !
-Je ne me trémousse pas !
Je lui lançais un regard noir.
-Tu n'es pas écervelée, reprit-il plus doucement, comme pour me calmer.
Je ne décolérais pas.
-Ni naïve.
Ca ne me fit même pas sourire.
-Je n'aurais pas été contre des lettres enflammées, ajouta-t-il malicieusement.
Je haussais les yeux au ciel, exaspérée.
-Et elle est bien trop vieille pour moi.
-Ha !
Il sourit, franchement.
-Tu es jalouse !
-Et toi, qu'est-ce que tu es ? Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
Je gardai une certaine rancœur contre lui, pour une multitude de raison. Il avait bousculé ma vie, mes certitudes, j'étais enceinte de lui, et voilà qu'il faisait des milliers de kilomètre pour venir me crier dessus. Et lui, il se contenta de hausser les épaules, l'air de rien.
-Oh, j'ai des entrées aux Etats-Unis maintenant, tu sais grâce à qui.
-Et je peux savoir ce que j'ai fait pour que tu me reproche mon indépendance et que tu me parle mal ? Et que tu sois en colère contre moi ?
-Tu te moque de moi j'espère ?
Son ton était menaçant. J'avais en face de moi non pas Ibrahim le séducteur, mais l'homme d'affaire. Celui qui ne veut pas être dérangé lorsqu'il discute, qui ne veut pas apprendre qu'on lui cache des choses, celui avec lequel mieux vaut être en bons termes...
J'hésitais un cours instant entre continuer à nier ou lui avouer la vérité qu'il connaissait déjà visiblement. Après tout, la seule raison pour laquelle je ne l'avais pas prévenu de mon état était que je pensais qu'on ne se reverrait jamais. Or, il était sans aucun doute posté droit devant moi dans ces toilettes exigus et sombres, à attendre que je lui réponde. Je baissais la tête piteusement.
-Comment as-tu appris ?
Il me regarda comme si je n'avais rien compris.
-Crois-tu que j'allais te laisser filer dans la nature sans prendre mes précautions ? Petite gardienne, tu es trop précieuse.
Il posa sa paume sur mes joues. J'aurais aimé faire de même pour caresser sa barbe de trois jours. Etait-ce aussi agréable que dans mes souvenirs ?
-Même sans tes cheveux, ajouta-t-il d'un ton taquin.
Le séducteur en lui était revenu, il s'était calmé. J'allais m'excuser de ne pas l'avoir prévenu lorsqu'une voie stridente m'interrompit :
-Ibrahim ?
Il me lâcha pour rejoindre Tatiana, mais ses yeux restèrent en contact avec les miens, m'assurant que cette discussion n'était pas finie. La Moroï m'aperçut et me reprocha de ne pas être à mon poste. Pour le plaisir de la contrarier je rétorquais que je ne pouvais pas être plus à mon poste qu'en accompagnant son invité dans un endroit isolé où aurait pu se trouver un Strigoï. Ses lèvres se pincèrent et le regard qu'elle me lança me fit frissonner. Puis elle se pendit à lui et le ramena vers la salle. Je les suivis et rejoins Gizem au poste de gardien éloigné.
Ce fut sur le chemin du retour de la soirée que la nausée me reprit. Je me concentrai sur les environs pour essayer de dissiper mon malaise, sans grand succès. Nous étions juste Ibrahim, ses deux amis, et nous, les trois gardiens. En sentant mon état se dégrader je commençai à redouter une attaque, si un Strigoï nous prenait pour cible je n'étais pas sûre de pouvoir défendre les Moroïs efficacement. Nous étions à la cour, me répétai-je donc à chaque pas pour me réconforter, il n'y avait presque aucun risque de tomber sur une de ces créatures. Nous avions moins de deux kilomètres à parcourir entre les appartements de Tatiana et ceux de ses invités, mais je ne pouvais m'empêcher d'être inquiète. Je décidai de discuter avec Gizem pour me changer les idées :
-Tu étais déjà venu à la cour ?
Malgré sa coupe quasi militaire et sa carrure ultra musclée, Gizem me semblait plus abordable que son acolyte Devrim qui avait toujours l'air renfrogné.
-Oui, bien sûr. Après avoir quitté St-Vlad pour ma première affectation, comme tout le monde.
-Tu étais à St-Vladimir ?
Il acquiesça en souriant.
-Je pensais que tu venais de Turquie, ou d'Europe, ajoutai-je étonnée. Comment t'es tu retrouvé là-bas ?
-Ibrahim m'a embauché quelques années plus tard.
-Débauché non ?
Il commença à rire doucement.
-Toi, tu n'as pas peur de lui.
-Je devrais ?
Il haussa les épaules.
-Tu dois sûrement être la seule à qui il passerait n'importe quoi. A ta place j'en profiterai pour demander une superbe voiture, des bijoux, des habits de marque…
Je me mis à rire doucement moi aussi en imaginant la scène.
-Et avec toi, il est strict ?
-Je ne sais pas si strict est le bon mot… On va dire qu'il ne faut pas le décevoir ni le contrarier.
Rien d'étonnant. Et je me mis à sourire inconsciemment, fière d'aimer quelqu'un comme Ibrahim, fort et respecté. Ma nausée avait presque disparu et Ibrahim prit la place de Gizem à mes côtés.
-Tu te renseigne sur moi petite gardienne ?
Je jetai un coup d'œil dans sa direction pour cerner son humeur. Il avait l'air détendu, où en tout cas moins colérique qu'à son arrivée. Il s'était nourri durant la soirée, au cou de la plus ravissante source de la cour cela va de soi, et cela lui avait incontestablement fait du bien.
-Ne me fais pas croire que toi tu ne te renseignes pas sur moi, répliquai-je gentiment. Je me doutais que tu saurais que j'étais partie en ''vacances''. Mais comment as-tu su la raison ?
-L'infirmière que tu es allée voir, répondit-il comme si c'était évident.
-Bien sûr… Des fois je me demande comment tu fais pour avoir des contacts partout, et des fois je me dis que je ne veux pas savoir…
Il me sourit, fier de lui. Puis redevint sérieux :
-Janine, que comptes-tu faire durant les mois qui restent ?
Sa question me prit au dépourvu. Je répondis sans vraiment comprendre pourquoi cela semblait si important à ses yeux :
-Je comptais rester à la cour, pourquoi ?
Il secoua la tête.
-Tu ne peux pas.
-Quoi ?
-Si tu reste ici, tout le monde saura que tu es enceinte. Crois-moi, pour ta carrière de gardienne, mieux vaut que personne ne soit au courant.
Je restai bouche bée. Je savais que cette affaire ne serait pas facile à gérer, mais j'avais dans la tête de reprendre le cours normal de ma vie juste après la naissance du bébé. Et je n'imaginais pas un seul instant que cela nuirait vraiment à ma carrière. J'avais le droit d'être mère tout de même, c'était compréhensible, non ?
- Non, me répondit Ibrahim, ne crois pas que ce soit aussi simple. Le problème c'est que le père est forcément Moroï et…
- Tu m'en diras tant…
- Laisse-moi finir, Janine.
Son ton ne me donna pas envie de répliquer, alors que je n'aimais habituellement pas qu'on me parle sèchement.
-Et comme tu es à la cour et que ton dossier est très bon, tout porte à croire que le père est royal. Outre le fait que tout le monde te regardera donc avec suspicion et qu'aucune famille royale ne te voudra plus jamais, tu auras marqué dans ton dossier au mieux Gardien peu fiable, au pire Catin rouge.
Je n'avais pas pensé à ce qu'impliquait ma présence à la cour mais il avait parfaitement raison.
-Ce qui signifie, reprit-il, que tu te retrouveras à faire des taches indignes de tes compétences. Tatiana travaille justement sur la gestion de ce genre de gardiens, qui ont mauvaise réputation, qui ont bravé le système...
-Je ne suis pas une mauvaise gardienne tout de même !
Il me prit la main et la caressa doucement. Son bras glissa ensuite vers le bas de mon dos et nous continuâmes à marcher ainsi enlacés. Il chuchota :
-Tu es la meilleure, ma petite gardienne. Mais je t'assure que rester ici te créera dans ennuis.
Je secouai la tête :
-Mais je ne n'ai nulle part où aller ! Je ne peux rien faire d'autre que rester ici et me terrer !
J'étais paniquée et je sentais que je commençais à perdre mes moyens, c'était tellement inhabituel pour moi... Heureusement nous étions presque arrivés et j'allais pouvoir réfléchir à tête reposée. Ibrahim se posta alors devant moi brusquement et me prit les deux mains sans ménagement :
-Des fois j'ai l'impression que tu le fais exprès, tu sais ?
-Quoi ?
Il me tapota le front.
- Pourquoi crois-tu que je suis venu à la cour ?
-Voyons, fis-je mine de réfléchir, pour voir Tatiana ?
Il sourit comme si je l'avais démasqué.
-Ca, c'est mon côté opportuniste. La vraie raison, c'est toi.
J'en perdis une première fois ma voix, mais il m'asséna ensuite le coup de grâce :
-Je vais t'embaucher comme gardienne, comme ça tu pourras venir avec moi, loin d'ici, et personne ne sera au courant de rien.
Les Strigoïs qui nous attaquèrent à ce moment m'empêchèrent de répondre. Heureusement.
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Totalement abasourdie par les paroles d'Ibrahim je n'étais pas prête pour le combat, et ils commencèrent comme d'habitude par me jeter au loin. Les Strigoï prennent toujours les femmes pour des adversaires inutiles, ce qui me vexa encore plus cette fois-là car j'étais en tenue officielle de gardien… Le Strigoï qui m'envoya valser ne me ménagea pas cependant, et je sentis tout mon corps vibrer lors de l'impact avec l'une des colonnes en marbre de la cour. Je retombais mollement sur le sol, à moitié assommée par le choc, à moitié mortifiée en pensant au bébé dans mon ventre… Je restai échouée là, à me poser des questions tandis que le combat faisait rage entre les Strigoïs –ils étaient 4- et face à eux Gezim et Divrem.
Je regardai la scène d'un air absent, sans la comprendre. Gizem hurla de douleur au moment où un Strigoï lui tordit violemment le bras. Devrim avait cependant pu profiter de cet instant pour enfoncer son pieu dans le cœur de l'attaquant. Un deuxième Strigoï rejoignait les gardiens pour les occuper, tandis que les deux autres se dirigeaient vers les trois Moroï appeurés. Seul Ibrahim ne semblait pas choqué, et je croisai un instant son regard. Il était tout autant partagé que moi. Il semblait hésiter entre me supplier de venir les protéger, ou au contraire ne surtout pas approcher pour qu'il ne m'arrive rien.
Pour le moment j'étais incapable de bouger, incapable de prendre une décision. L'adrénaline, qui d'habitude me guidait dans mes combats, semblait m'avoir totalement abandonnée sous l'effet du choc. La peur me clouait sur place. Sauver Ibrahim, sauver le bébé. Mon cerveau recevait des ordres contradictoires que je ne contrôlais plus, je bougeai ma main comme pour attraper mon pieu, puis elle retomba mollement. Je commençai à marcher, puis je m'arrêtai.
J'aperçus un troisième gardien venir à la rescousse de Devrim et Gizem. Je mis un instant à reconnaître Shawn tellement il se déplaçait vite. Cette nouvelle me réconforta, je savais qu'il était l'un des meilleurs, et cela me blessa en même temps : lui se battait, et moi non. Je devais agir, je le devais. Surtout que même à trois ils n'arrivaient pas à avoir le dessus sur les Strigoïs.
Un deuxième cri me tira légèrement de ma torpeur. Un Strigoï blond était en train de sucer le sang du plus vieux des amis d'Ibrahim, le Russe. Ibrahim se jeta alors sur le Strigoï mais il reçut un coup de poing en pleine figure avant même d'atteindre son but. Son arcade saignait abondamment et le dernier Strigoï vit en lui une cible facile.
Cela débloqua enfin quelque chose en moi. Il y avait des instants que je ne voulais pas revivre, des scènes que je ne voulais plus jamais voir. Peu m'importait de mourir ce soir, ou de perdre mon enfant –cette pensée faillit me faire reculer-, rien n'était plus important que de sauver une personne que j'aimais. Jamais plus, je me l'étais juré, jamais plus. Jamais.
Je criais en bondissant sur le Strigoï qui attaquait Ibrahim. C'était stupide car il m'entendit et se retourna juste avant que je frappe, et il m'asséna un violent coup de poing vers l'épaule. Je basculai rapidement mon pieu vers mon autre main, mon bras droit étant inutilisable désormais. J'étais peu à l'aise de la main gauche mais je réussis à parer ses attaques suivantes maladroitement. Hélas, il était plus rapide que moi et il fit craquer mon genou d'un coup de pied bien placé.
Je tombai à terre en même temps que lui, car Shawn l'avait attaqué par derrière. J'en profitai pour sauter sur le Strigoï et nous luttâmes un instant au sol. Il m'attrapa le poigna droit et tandis qu'il me mordait j'eus juste le temps d'enfoncer mon pieu dans son cœur. Ma main gauche était cependant faible et Shawn dus appuyer sur le pieu pour que le Strigoï cesse enfin de respirer et d'aspirer mon sang. Je restai ainsi étendue sur lui, exténuée et blessée. Les endorphines de la morsure masquaient ma douleur mais je savais que j'allais souffrir une fois l'effet dissipé.
Je me forçai à lever la tête pou contempler le reste du combat. Devrim, Gizem et Shawn étaient en train d'achever les deux Strigoïs restants. Shawn se précipita ensuite vers moi, affolé :
-Janine, ça va ?
Je n'avais jamais vu mon ami dans un tel état. Il était vraiment paniqué. Je hochai la tête, pas certaine de pouvoir parler. Il me souleva sans le moindre effort et commença à m'amener je ne sais-où. Ibrahim se plaça devant lui :
-Où vas-tu comme ça ?
Blottie contre la poitrine de Shawn je sentis sa surprise d'être interrompu par cet étonnant Moroï.
-Euh… Je l'amène à l'hôpital.
-Je vais m'en occuper, répondit Ibrahim froidement.
Il tendit ses bras pour me récupérer. Shawn ne comprenait pas ce qui se passait, un Moroï n'avait aucune raison de s'occuper d'une gardienne blessée. En plus Ibrahim était lui-même touché, il avait le visage en sang et quelque chose me dit que son regard ne devait pas être le plus rassurant qui soit. Shawn me jeta un coup d'œil interrogateur et je supposais que j'esquissais un geste pour approuver. Puis les bras chauds d'Ibrahim m'entourèrent et je m'évanouis.
oOo
Je me réveillai quelques instants plus tard, dans la baignoire de la chambre d'Ibrahim. Je savais que c'était sa chambre car il était avec moi dans la baignoire. Où plutôt à côté, il passait de l'eau sur mon corps pour faire disparaître le sang et la saleté. Je ne réagis même pas en me voyant toute nue. Je réussis à articuler :
-Hôpital ?
Il haussa les épaules.
- Je t'ai donné tout ce qu'il faut. Gizem a remis ton épaule en place. Pour ton genou une attelle t'attend à côté. Demain tu iras faire des tests pour vérifier que tout va bien de ce côté-là, me dit-il en me touchant le ventre.
Je hochai la tête.
-Shawn ?
-Il est retourné garder sa gamine.
J'adorais voir Ibrahim jaloux. Je tendis la main vers son torse pour le toucher. J'avais froid, tellement froid. Je dus parler à voix haute car il se força à sourire et augmenta plutôt la température de l'eau. Il avait dû se rincer le visage car il n'y avait plus de sang et l'un de ses gardiens avait recousu son arcade. Ca lui donnait un air diablement sexy et dangereux, limite aventurier avec sa peau mate et sa barbe naissante. Je ne pus m'empêcher de sourire également. Il se pencha vers moi comme pour m'embrasser. Je marmonnai :
-C'est injuste.
Il s'arrêta :
-De quoi ?
Je l'avais pris au dépourvu.
-Je suis nue et blessée. Tu es habillé et tu te portes très bien.
Il fit semblant de réfléchir :
-Je ne vais pas m'auto-flageller pour rétablir l'équilibre… mais pour le premier point on doit pouvoir faire quelque chose.
Très lentement –ou alors c'est mon cerveau qui fonctionnait au ralenti- il ôta sa chemise (et je remarquai qu'il en avait remis une nouvelle, beige à rayures blanches, entre l'attaque des Strigoï et maintenant), puis son pantalon et son slip.
-Egalité, murmurai-je.
Il se glissa contre moi. Je dus me contorsionner un peu pour lui faire de la place dans la baignoire vu qu'il était beaucoup plus grand que moi, mais peu de temps après nous étions tous les deux confortablement installés dans l'eau chaude… Je fermai les yeux et me laissai aller contre son torse, il me caressa les cheveux. Comme à Capadoccia, sauf qu'ils étaient plus courts…
Nous restâmes l'un contre l'autre sans rien dire, ses caresses apaisant mes douleurs physiques et morales. Sa tendresse m'enveloppait, j'avais l'impression d'avoir retrouvé une partie de moi. Il murmura à mon oreille :
-Ma petite gardienne.
Il m'embrassa sur la joue. Une fois, deux fois. Puis près des lèvres. Puis sur la bouche. Mon corps encore à vif après le combat réagit instantanément et je lui répondis avec envie. J'essayai de basculer toute entière sur son corps mais ne réussit qu'à me faire mal au genou. Cela fit sourire Ibrahim. Je passai de ses lèvres à ses yeux et me perdis un instant dans ses iris marron qui réussissaient à chaque instant à dévoiler une multitude de choses. J'y voyais l'envie, le désir, la peur, un peu de colère, la joie, des soucis –qui lui faisaient avoir de légères rides au coin de l'œil notai-je- mais en cet instant précis ce qui dominait dans le regard d'Ibrahim était le soulagement. Je le constatai à voix haute :
-Tu étais inquiet.
Il acquiesça.
-Depuis que j'ai appris que tu avais quitté Evan. Je me demandais si tu m'annoncerais la nouvelle.
Je me raclai la gorge, mal à l'aise.
-Désolée. Je pensais que tu t'en moquais.
-C'est ce que je croyais aussi.
-Hein ?
Il réussit à hausser les épaules avec grâce, geste quasi impossible à réaliser dans une baignoire occupée par deux personnes… Puis il reprit :
-Tu crois au destin ?
-Je suis athée. Je ne crois en rien sauf en ce que je vois.
-Et bien je suis moins catégorique que toi.
-Ne me fais pas le coup du « nous étions destinés à nous rencontrer », rétorquai-je d'un ton narquois.
Il secoua la tête, peiné. Il avançait l'air toujours sûr de lui et sans gêne que j'en oubliai qu'il pouvait lui-aussi être blessé.
-Excuse-moi. Où veux-tu en venir ?
-Quand tu es repartie avec Evan ce soir-là à Istanbul je me suis dit comme toi, je suppose… Je me suis dit que c'était une merveilleuse nuit, que je ne l'oublierais jamais, que je la mettrai dans une petite boîte à part dans ma tête et dans mon cœur, mais que je devais désormais me concentrer sur ma vraie vie qui m'attendait.
J'acquiesçai. C'était exactement ce que je m'étais dit sur le bateau en quittant Istanbul ce soir-là. Au mot près.
-Mais là, reprit-il, tu ne trouves pas que ça fait un peu beaucoup ?
Il commençait à s'agiter dans le bain, signe que cela le tracassait.
-Lorsque j'ai appris la nouvelle, je me suis dit encore la même chose que toi. La parenthèse Capadoccia étant finie, tu vivais ta vie et moi la mienne. Je considérais cela normal que tu ne me contactes pas.
Il déposa machinalement un baiser mouillé sur mon front avant de continuer :
-Mais lorsque tu es parti de chez Evan, je me suis énervé. J'avais peur pour toi, peur que tu fasses une bêtise. J'ai compris que j'étais concerné et j'ai commencé à voir les choses différemment. Je me suis dit que si tu étais enceinte c'était que peut-être nos vies devaient faire plus que se croiser une fois de temps en temps. C'était peut-être un signe à côté duquel il ne fallait pas passer.
Il me serra.
-Tu comprends ce que je veux te dire, n'est-ce pas ?
Oui, malheureusement je comprenais parfaitement ce qu'il voulait dire, et ce que cela impliquait.
-Je ne peux pas, sanglotai-je. Je ne peux pas.
Il répliqua :
-Je ne sais pas pourquoi tu ne peux pas mais laisse-moi jusqu'à demain matin pour te montrer ce que serait notre vie si tu venais avec moi…
Sur ce il me souleva, et sans même prendre le temps de me sécher il m'amena dans sa chambre. Dans son lit, évidemment. Je ne protestai pas, trop fatiguée et également trop impatiente de ce qui allait arriver. Il lut mon désir ce qui le fit sourire une fois de plus :
-Tu sais que je ne te comprends pas, petit gardienne. Tu ne veux pas de moi, puis tu veux de moi. Tu es blessée mais tu es rayonnante. Tu es un paradoxe vivant.
J'aurais pu lui retourner la remarque. Il était fort, pour un Moroï, et courageux mais je savais qu'il avait eu peur ce soir. C'était un séducteur, mais il était également sincèrement attaché à moi. Il avait incontestablement du pouvoir et de l'argent, mais n'était pas de sang royal. Honnêtement, je me trouvais plus normale que lui. Je le lui dis. Sa main caressa alors mes joues, mon cou comme pour m'inciter à arrêter de réfléchir. Il passa sur ma poitrine, fit des ronds sur mon ventre puis descendit plus bas. Je faillis fermer les yeux mais me ressaisis au dernier moment. Je voulais en profiter moi aussi. Je suivis le chemin inverse d'Ibrahim, commençant pas caresser ses cuisses et remontant jusqu'à son visage. C'était comme le redécouvrir. Sa peau était douce, hâlée, chaude. Ses mains tendres et délicates. Son visage sérieux et comme d'habitude plein d'assurance. Tout son corps semblait vibrer sous mes doigts et il se mit à m'embrasser de partout, chaque baiser étant une promesse de ce qui m'attendait durant la nuit…
oOo
Je ne dormis pas cette nuit-là. Au début ce fût la chaleur d'Ibrahim qui me tint éveillée. Puis mes réflexes de gardienne, avant de me rendre compte que de la lumière passait sous la porte et que Devrim ou Gizem devait donc sans aucun doute veiller sur nous. Et enfin ce furent mes pensées. Je tournais et retournais la proposition d'Ibrahim dans tous les sens sans parvenir à trouver une solution. C'était d'autant plus difficile qu'il était collé contre moi et dormait tranquillement. Sa respiration régulière me détendait et en même temps me stressait. Il me suffisait de dire un mot pour qu'elle m'accompagne le restant de ma vie. Et en même temps je ne pouvais pas le dire. Lorsqu'il se réveilla et que son regard croisa le mien je murmurai :
-Non.
Ibrahim se leva, se dirigea vers la fenêtre et contempla la nuit noire qui venait de commencer. Je n'osai imaginer le mal que je venais de lui faire. Un Moroï qui accepte de vivre avec une Dhampir, ça n'existe pas. Le seul qui ne l'ait jamais fait était mon père. Alors je commençais à tout raconter à Ibrahim.
Comment ma mère s'était retrouvée par hasard à devoir protéger mon père. A l'époque, les gardiens manquaient un peu moins qu'aujourd'hui, et une année il s'était retrouvé affecté d'une gardienne qui au fil du temps s'était révélée être bien plus que cela... Ils n'avaient avoué à personne leur liaison de peur de faire scandale puis ma mère était tombée enceinte. Mon père m'avait reconnue pour éviter une fois de plus les bruits qui auraient pu ternir la réputation de ma mère. Ils ne s'affichaient jamais ensemble en public, mais à la maison, et je m'en souviens très bien même si je n'y étais pas souvent, ils étaient unis et il n'y avait aucune différence de statut entre eux. Pour moi ils étaient « papa » et « maman », pas « Moroï » et « gardienne ». Et puis… et puis j'ai eu six ans, ma mère pour l'occasion avait acheté un gros gâteau et, penchée derrière moi elle me disait de regarder droit devant moi et de souffler les bougies. Je sentais sa respiration sur mes oreilles et je voyais mon père derrière le gâteau au chocolat. Et puis elle a hurlé.
Mon père s'est jeté sur moi, m'a soulevée et m'a emmenée loin de la scène. Je me débattais pour revenir vers ma mère, et avant que mon père ne claque la porte j'eus le temps de voir le Strigoï blond finir de la vider de son sang. A six ans, on ne comprend pas toujours tout, mais j'avais voulu tuer ce grand homme blanchâtre aux yeux rouges révulsés. Je n'avais évidemment pas d'arme à l'époque et mon père, plus fort que moi, m'amenait dans la direction opposée mais j'ai toujours rêvé que je revenais dans notre cuisine armée d'un pieu en argent et que je l'enfonçais bien profondément, bien doucement dans le cœur de cette abomination. L'impuissance ressentie à cette époque ne m'avait jamais quittée, et je m'étais faite plusieurs résolutions ce soir là. Tuer le maximum de Strigoïs venait en premier. Ne jamais abandonner quelqu'un face à un Strigoï en deuxième. Ne jamais baisser la garde était ma troisième résolution. Jamais.
-Et tu comprends avec toi Ibrahim, je serai en permanence en train d'oublier mon devoir. Je ferai comme ma mère, je t'achèterai des gâteaux d'anniversaires et j'oublierai que derrière moi il y a une fenêtre grande ouverte avec un Strigoï prêt à bondir… Je… ne peux pas.
Ibrahim ne s'était pas rapproché de moi mais il acquiesça et ferma les yeux, comme pour réfléchir. Prise d'un doute je demandais :
-Tu savais ?
-Pas les détails, m'avoua-t-il. Et je ne pouvais même pas imaginer que c'était la raison qui te faisait dire non.
-Qu'est-ce que tu imaginais ?
-Que tu avais peur que je sois infidèle, rigola-t-il. Oh les femmes…
Enfin il se redirigea vers moi et m'enlaça.
-Tu serais infidèle ? Ne pus-je m'empêcher de demander.
-La question ne se pose plus, petite gardienne.
J'oubliais de réagir quand il m'embrassa.
oOo
Tatiana passa au début de la nuit suivante pour s'enquérir de l'état de ses visiteurs. Elle était visiblement contrariée par cette attaque, en pleine cour royale. C'était un fait exceptionnel, même si ce n'était pas la première fois que cela arrivait.
-Ibrahim, tu te sens bien ?
J'étais au bout de la chambre, habillée en gardienne, mais avec mon attelle au genou je faisais juste décoration.
-Oui ma chère Tatiana, répondit-il calmement. J'ai juste pris un mauvais coup…
Elle se tourna ensuite vers moi.
-Que fais-tu encore ici, toi ?
Je ne trouvais rien à répondre.
-Tu es restée sans rien faire durant tout le combat et tu oses encore faire semblant de protéger mes invités ?
-Quoi ?
-Shawn Sexton m'a dit qu'il avait dû intervenir. Sinon ils auraient pu tous y passer, s'énerva-t-elle en montrant Ibrahim et ses deux amis.
-C'est faux, m'appuya le Russe. C'est elle qui a tué celui qui m'attaquait.
Je lui jetai un regard reconnaissant. Nous ne nous étions jamais vraiment parlé et j'appréciais son soutien. Ibrahim rajouta :
-C'est exact. Elle était sonnée suite à son choc, mais dés qu'elle a repris connaissance elle est revenue combattre.
-Abe a totalement raison, approuva son ami turc.
Ce n'était pas la première fois que je l'entendais utiliser ce surnom pour désigner Ibrahim, mais ça me surprenait à chaque fois. Tatiana les dévisagea d'un air suspicieux puis se retourna vers moi :
-Et comment tu expliques que Evan Szelsky ne soit pas au courant de tes ''vacances'', Hathaway ? J'ai été naïve de te croire, j'aurais mieux fait de me renseigner dés le début sur toi. Tu n'es pas fiable et je n'aurais jamais dû te choisir pour garder mes invités. Tu es une honte pour les gardiens. Et lorsque tout le monde apprendra que tu es enceinte cela sera encore pire.
Elle soupira tandis que je restée tétanisée. Comment avait-elle appris ? Je lançais un regard désespéré à Ibrahim. Il essaya de la calmer.
-Tatiana, tu t'emportes trop facilement.
Elle prit deux secondes pour réfléchir puis me congédia :
-De toute façon, tu n'es plus d'aucune utilité maintenant. Ta mission est terminée. En espérant pour toi que ce ne soit pas toute ta carrière. Il est hors de question que tu sois encore responsable d'un Moroï de sang royal après toute cette affaire.
Je boitai jusqu'à la porte piteusement. J'aurais aimé me défendre mais elle avait parfaitement raison. Shawn m'attendait de l'autre côté, l'air aussi misérable que moi. Il m'aida à marcher jusqu'à chez mon père :
-Je ne t'ai pas causé trop d'ennuis j'espère.
-Non, soupirai-je. Le combat d'hier n'était qu'une excuse pour Tatiana. Je suis enceinte, je crois que c'est ce qui l'énerve le plus.
-Quoi ?
J'aurais peut-être dû y aller plus doucement pour le prévenir.
-Hé oui… Ca ne va pas tarder à se voir en plus, je vais devoir quitter la cour. Trouver un coin tranquille.
-Mais…mais…
Je faillis rire en voyant mon ami si désemparé. Il se reprit assez vite tout de même.
- Qui est le père ?
- Ce n'est pas important.
-Tu te mets toujours dans des histoires pas possibles, tu sais…
Il me donna un léger coup dans l'épaule pour m'embêter.
-Aie ! Je suis en convalescence je te rappelle !
Il avait retrouvé sa bonne humeur, cela semblait plus le faire rire que l'inquiéter.
-Je n'y crois pas, Janine Hathaway, enceinte.
- Parle moins fort, abruti !
- Moi qui étais persuadé que tu ne déviais jamais du boulot…
- Il faut croire qu'il y en a un qui a réussi à me faire oublier mon travail, riais-je doucement.
Je pensai un instant à Ibrahim, et à l'accord que nous avions passé la nuit dernière après mes révélations. Je devais partir de la cour dés que possible, il se débrouillait pour me trouver un lieu reculé où passer les mois restants. Lui retournait en Turquie, ce qui valait finalement mieux vu que Tatiana était au courant de mon état. Je n'avais pas envie qu'elle sache en plus qui était le père. Nous devions appeler Evan pour qu'il me couvre, mais Tatiana nous avait devancés visiblement. Je maudis Evan, il avait le don de me créer des problèmes.
oOo
Le lendemain cependant, je crus rêver en le voyant sonner à la porte de mon père, accompagné de Sean bien entendu.
-Evan… Qu'est-ce que tu fais là ?
-Moi aussi je suis content de te revoir, Hathaway, me répondit-il narquoisement.
Je les fis rentrer, sceptique.
-Arrêter de vous chamailler les jeunes, nous réprimanda Sean gentiment.
-Ecoute Janine, reprit Evan. Je suis désolé de t'avoir mis dans le pétrin. Je n'avais aucune idée de ce que je faisais en répondant à Tatiana que je ne savais pas où tu étais.
Il était sérieux, ce qui le changeait profondément de son comportement habituel. Il semblait avoir mûri en un mois.
-Et je ne pouvais pas imaginer que tu étais enceinte en plus !
-Mais tout le monde est au courant ou quoi ?
Sean me calma :
-Pour le moment non, seulement nous. Tatiana aussi puisque c'est elle qui a prévenu Evan, avec sa classe habituelle. Et puis Ibrahim il me semble, vu son coup de fil d'hier soir.
J'avais l'impression qu'ils s'étaient tous ligués contre moi. Evan reprit :
-Ibrahim m'a expliqué avec un peu plus de délicatesse que Tatiana ton problème, et nous avons trouvé une solution. Je vais dire à Tatiana que tu es une gardienne d'exception et…
Je ne pus m'empêcher de sourire et lui aussi.
-Oui, on a bien choisi les termes n'est-ce pas ? Et que je veux absolument que tu reste ma gardienne, peu importe ton état. Ca n'évitera pas les rumeurs qui ne vont pas tarder à arriver de toute façon, mais au moins le fait que tu reste dans une famille royale protégera le reste de ta carrière. Ibrahim appuiera ma position. Cela devrait suffire à ce que Tatiana ne t'enfonce pas trop.
Je le remerciai, sincèrement.
-Tu n'es pas obligé de faire ça, tu sais Evan ?
-Je n'ai pas envie d'avoir une autre gardienne que toi. Je vais devoir attendre quelques mois avant de te récupérer mais au moins je sais que je peux te faire confiance et dormir sans m'inquiéter grâce à Sean et toi. Ne crois-pas que ce soit un hasard que tu te sois retrouvée avec moi après St-Vladimir, Hathaway !
Je lui souris largement. Je ne le portais pas dans mon cœur car je l'avais toujours trouvé trop arrogant, et qu'il passait tout son temps à m'embêter, même à l'académie. Je commençais à comprendre qu'il avait juste profité de ses années à St-Vladimir pour juger tous les novices un par un, et pour sélectionner celui qu'il allait demander après… Finalement il n'était peut-être pas si bête que ça.
Ibrahim mit presque une semaine à trouver le lieu parfait pour moi. Pendant ce temps les rumeurs commencèrent à circuler. Chaque fois que je me promenais j'entendais des chuchotements derrière moi, je voyais des regards emplis de jugements et pire, de questionnement. Ibrahim avait raison, cela allait nuire à ma réputation, mais grâce à Evan ma carrière serait sauvée… c'était déjà ça.
Ibrahim vient me voir le jour de mon départ. Je marchais dans les somptueux jardins de la cour royale, profitant une dernière fois de leur somptuosité.
-Prête au départ ?
-Oui. Je vais m'ennuyer là-bas.
-Ce n'est pas comme si je ne t'avais pas proposé une autre solution…
Je lui souris et demandai :
-Tu m'en veux ?
-Non. Je comprends. Je me dis même que c'est le mieux, pour toi comme pour moi.
-Comme ça tu peux garder tes activités secrètes…
-Je n'ai aucun secret, ma petite gardienne.
Je lui jetai en regard en coin. Dit comme ça, j'aurais presque pu le croire, mais le coin de sa bouche frémissait comme s'il s'empêchait de rire.
-Tu n'aurais pas un enfant illégitime au moins comme secret? Demandai-je naïvement.
-Pas encore…
Il m'enlaça une dernière fois et m'embrassa. Son baiser avait le goût d'exotisme, de Capadoccia, le goût de l'amour, le goût de la furtivité de nos rencontres. Le goût de la vie que l'on aurait pu avoir, le goût de la vie que nous n'aurons pas. Le goût de l'enfant à venir, le goût des nuits passées. Le goût d'un baiser volé mais étonnamment légitime. Le goût de mon foyer. Je ne sais pas lequel de nous se détacha le premier. Ses mains encadrèrent mon visage comme pour imprimer chacun de mes traits. Je me blottis un instant contre lui, je me frottai contre ses joues rugueuses –il avait toujours sa barbe de trois jours.
Puis il m'accompagna sagement à l'avion et ses mains de détachèrent des miennes. Alors que j'allais enfin quitter la cour pour de bon, Tatiana Ivashkov me rattrapa à son tour :
-Tu as de la chance Hathaway. Je sais reconnaître une bonne gardienne lorsque j'en vois une, mais je n'aime pas que l'on manque à son devoir. Les gardiennes ne devraient pas avoir d'enfants, c'est une perte énorme.
-Pourtant, cela contribue à alimenter les académies en futurs gardiens, ne pus-je m'empêcher de remarquer. J'avais longtemps réfléchi à la question durant mes nuits blanches…
-Les catins rouges savent très bien le faire, ne t'inquiète pas pour ça.
Je ne sus pas quoi répondre. Elle soupira :
-Enfin dans ton cas on s'en sort bien, cela m'aurait tout de même déplu de perdre ton potentiel. Sache juste que ce n'est pas moi qui ai lancé les rumeurs te concernant.
-Qui ?
-On m'a dit qu'une jeune Ivashkov avait entendu des choses auprès de son gardien…
Sarrah. Finalement sous ses airs innocents la princesse avait bien les gènes de sa famille. Je pensais que Tatiana en avait fini avec moi lorsqu'elle rajouta :
-Un dernier avertissement cependant.
J'attendis, me demandant ce qu'elle allait encore pouvoir me reprocher.
-Ne crois pas un instant qu'Ibrahim en a quelque chose à faire de toi. Pour les Moroï, vous les Dhampir vous n'êtes que des conquêtes d'une nuit, vous apportez une touche de danger et d'originalité. Mais n'imagine pas qu'il pourrait y avoir quelque chose de sérieux entre vous. Ni qu'il te soutiendra, toi ou le bébé.
-Hmm… Merci du conseil.
Je me retournais en souriant. Tatiana Ivashkov, jalouse ? C'est bien ce qu'on aurait dit…
oOo
7 mois plus tard
Je posais ma fille sur ma poitrine, délicatement. La chambre d'hôpital était blanche, propre, silencieuse. Depuis mon accouchement j'avais l'impression d'être dans un monde calfeutré. Personne n'était venu me voir, mais qui aurait pu, ici, dans ce coin perdu d'Alaska où je m'étais réfugiée depuis presque sept mois.
J'avais eu le temps de réfléchir à pleins de choses durant tout ce temps. A Evan d'abord, qui s'était montré irréprochable depuis. Il m'avait envoyé de l'argent, des affaires pour le bébé. Je me pris à être impatiente de retourner le protéger. Sean et lui me manquaient vraiment, tout comme mon travail. Tatiana avait raison, j'avais perdu mon temps à ne rien faire durant 9 mois, mais je ne le regrettais absolument pas. Elle ferait mieux de se concentrer à former les catins rouges à se battre plutôt qu'à essayer de nous compartimenter dans nos rôles…
Je pensais ensuite beaucoup à Ibrahim. Cela m'avait tout de même fait mal au cœur de rejeter sa proposition de devenir sa gardienne. J'avais parfois l'impression qu'on m'avait tendu une bouée pour me sauver et que je l'avais repoussée. Mais si je voulais respecter mes résolutions, si je voulais être la meilleure des gardiennes, je ne pouvais pas me permettre de vivre avec lui. Cette vie là m'aurait tout droit menée à une catastrophe, je le sentais bien. J'aurais relâché ma garde, et je ne voulais ni mourir comme ma mère, ni voir Ibrahim mourir par ma faute. Quelque part, c'était lâche de ma part, j'avais choisi la solution de facilité.
Quelqu'un frappa à la porte et entra. Evidemment. Ne sachant pas si le bébé serait une fille ou un garçon il avait mit un costume bleu et une chemise rose. Et une écharpe bleue et rose, oui... Je regardai notre fille. J'avais décidé de l'appeler Marie, mais je trouvai en cet instant qu'il n'était pas à l'image d'Ibrahim.
-Rosemarie, déclarai-je en tendant le bébé à son père.
Il la prit un instant dans ses bras, lui tapota le bout du nez puis me la rendit.
-Joli prénom pour une jolie fille, commenta-t-il.
Je souris.
- Comme sa mère, ne put-il pas s'empêcher de rajouter.
- Tu ne t'arrêteras donc jamais de séduire ! Répliquai-je en badinant à moitié
- Tant que ça fonctionne…
Et il se mit à rire en ajoutant :
- Ca fonctionne ?
-Toujours, murmurai-je…
Il nous regarda un instant elle et moi, cherchant à reconnaître ses traits sur son petit visage. C'était difficile à dire pour le moment, mais en tout cas elle avait hérité des deux côtés. Sa peau était plus foncée que la mienne et ses quelques touffes de cheveux étaient châtain très foncé, pas auburn. Mais sa jolie frimousse me ressemblait plus… Quant au caractère, rien à dire, on reconnaissait sans problème son père et sa mère, à seulement deux jours : énergique, elle babillait en permanence et elle semblait déjà assurée et butée.
-Qu'est-ce qu'elle va bien pouvoir nous faire vivre celle-là ?
Il se posait la question à lui-même, mais j'y avais déjà réfléchi :
-Tant qu'elle devient une bonne gardienne…
-Imagine qu'elle fugue de Saint-Vladimir !
Je lui lançais un regard noir, qui ne fit que l'encourager :
-J'ai mieux, rajouta-t-il, imagine qu'elle fugue de St-Vladimir, pour suivre l'amour de sa vie à l'autre bout du monde ?
Cela semblait l'amuser au plus haut point.
-Tu essayes de me convaincre de quelque chose, de manière plus ou moins subtile ?
Il secoua la tête, redevenant sérieux.
-Non, je ne demande jamais les choses deux fois, Janine. J'imaginais juste ce que pouvait donner un mélange de toi et moi…
-Ca va donner, acquiesçai-je en dévisageant droit dans les yeux ma petite Rosemarie Hathaway…
et voilà ! ;)
