Chapitre 2 – Dans la tanière

Astrid referma soigneusement la porte. Elle se tourna vers Harold et lui dit en souriant :

– Me revoilà !

Non loin du lit, à gauche, Krokmou la regardait entrer dans la grand-pièce. Il la suivait des yeux alors qu'elle s'installait sur une chaise du côté opposé. Elle n'y prêta pas attention, elle regardait Harold. Elle lui fit à mi-voix :

– Tu dors peut-être, mais je suis sûre que tu me vois sourire.

Elle se tut. À nouveau, elle ressentait cette vague sensation embarrassante, ce sentiment de parler à quelqu'un qui ne pouvait pas l'entendre. Elle préféra ne rien dire de plus. « Après tout, se dit-elle, je peux veiller sur lui en silence. »

La pièce était toute aussi silencieuse. Les bruits extérieurs étaient étouffés par les murs épais de la maison, en dépit de la petite ouverture sur un mur latéral. Seule la respiration d'Harold, d'Astrid et celle plus lente et plus lourde du dragon occupait l'espace.

Les minutes s'écoulèrent.

Harold avait toujours les yeux fermés et son expression traduisait encore la même neutralité. Quelques contusions maculaient son visage, ainsi que quelques égratignures qui partiraient sûrement avec le temps, estima Astrid. Elle regarda son cou, heureusement intact, puis descendit du regard vers la poitrine. À travers les couvertures, elle pouvait la voir monter et descendre, lentement, à un rythme régulier, entendant l'écho des inspirations et des expirations. Elle resta un long moment à fixer et à entendre ce mouvement. Le ventre était plus difficilement discernable sous la quantité de couches. Il marquait le même mouvement que la poitrine, lent et régulier, mais plus diffus. Plus bas, la forme sous les couvertures était différente : elle devait regarder les hanches, parfaitement immobile, elles. Puis elle continua : elle discerna le commencement des deux jambes, leur prolongement, puis…

Elle s'interrompit. Il y avait quelque chose d'anormal dans la forme qui était devant elle, comme une dissymétrie. Il manquait quelque chose à gauche…

Une jambe…

Elle ferma les yeux, troublée, se passant la main au visage. « Mais pourquoi est-ce que c'est si difficile ? » se dit-elle.

Des amputés, elle en avait pourtant vu un bon nombre : être un viking comporte certains risques. Depuis qu'elle existait, plus d'un valeureux guerrier avait perdu un membre en protégeant le village contre les dragons. C'était un fait qui ne l'émouvait guerre. Au contraire : perdre un membre lors d'un combat avec ces créatures était une marque de bravoure. Mais Harold… Elle avait du mal à l'admettre. Pour elle, il était toujours le garçon bizarre qui court partout, à droite à gauche, toujours en train de faire des choses étranges, tenant fébrilement sur ses deux jambes et usant ses grosses bottes de fourrure n'importe où. Elle n'arrivait pas à se l'imaginer avec une jambe en bois ou quelque chose comme ça.

Elle songea à Gueulfor… Même si elle l'avait toujours connu une jambe et un bras en moins, il donnait l'impression de n'en avoir jamais été affecté. Comme si être amputé n'avait rien changé pour lui.

Elle haussa indistinctement les épaules. « Qu'est-ce que j'en sais ? » se dit-elle.

Elle regarda à nouveau Harold. Tel qu'elle le connaissait, qui sait comment se débrouillerait-il quand il marcherait à nouveau ? Lui, qui était toujours si gauche…

– Mais il a fait des choses qu'aucun viking n'a jamais faites.

Elle se surprit à parler seule. Krokmou avait relevé les yeux vers elle, avec une expression de surprise ; il reposa sa tête entre ses pattes.

Astrid respira longuement. Elle se leva et fit quelques pas en s'éloignant du lit. Pourquoi pensait-elle à tout ça ? Pourquoi ne pouvait-elle pas accepter qu'Harold fût amputé, aussi simplement que Gueulfor l'était ? Et pourquoi avait-elle insisté auprès de Stoïck pour veiller auprès de lui ? Ce n'était que la deuxième fois qu'elle lui rendait visite.

Jetant un coup d'œil vers le garçon inconscient, elle ne put réprimer un léger sourire : même sans rien faire, il y avait des choses bizarres avec lui.

Elle poursuivi dans sa tête ce qu'elle avait commencé à dire à haute voix : Harold avait fait des choses incroyables qui avaient réussi. Pourquoi n'arriverait-il pas à vivre avec un membre en moins ?

Elle secoua la tête, préférant penser à autre chose.

Elle regarda un peu tout autour d'elle, dans la grand-pièce. Elle ne connaissait pas la maison des Horrib Haddock. Harold avait vécu ici, se dit-elle, il avait grandi entre ces murs avec le plus honoré et le plus valeureux des vikings pour père. Pourquoi ne lui ressemblait-il pas ? Elle regarda les murs : certains étaient couverts de boucliers chamarrés et d'armes diverses. Rien qui ne faisait penser à Harold. Elle ne put se retenir de sourire en repensant à l'Harold tout armé et tout ingénu des premiers entraînements : quel piètre rôle il jouait !

Harold devait bien avoir un lieu à lui, se dit-elle. Il devait sans doute avoir une chambre, enfin, un endroit où il pouvait ranger ses bizarreries sans risques. Rien pourtant ne le laissait soupçonner. Elle remarqua l'escalier, non loin de la porte d'entrée, qui menait à l'étage.

Elle se retourna vers Harold. Rien n'avait changé, il était toujours au même endroit, toujours dans le même sommeil. « Après tout, se dit-elle, il ne risque rien ; et puis je ne suis pas loin. » Elle remarqua que deux yeux verts mi-clos la fixaient du regard, à gauche du lit.

– Je monte… Je n'en aurai pas pour longtemps, ne t'inquiète pas.

Elle gravit l'escalier et arriva à l'étage ; il y faisait sombre. L'unique et petite ouverture était dans son dos, sur la façade de la porte. Écarquillant les yeux, elle cherchait là où dormait habituellement Harold. Elle savait que ce n'était pas très bien de déambuler à son aise dans la maison des autres, mais elle voulait voir. Et quand une Hofferson voulait quelque chose, ce n'était pas rien. Elle était curieuse de voir comment était sa pièce à lui. « Sa… Tanière. » pensa-t-elle en souriant, non sans penser aussi aux dragons avec qui il avait sympathisé. S'habituant à la faible lumière, elle remarqua une encadrure de porte en gros bois sombre un peu plus petite que les autres : ça ne pouvait être qu'ici !

La pièce était minuscule. Un lit, une malle et à peine assez de place pour se tenir à deux. Il n'y avait rien d'autre. Absolument rien : ni décoration, ni objet inutile, ni quoi que ce soit qui trahirait une quelconque vie. Astrid était déçue.

Elle s'assit silencieusement sur le lit, qu'elle trouva ferme, et réfléchit. Ce n'était pas du style d'Harold de vivre quelque part sans laisser de trace. Il devait bien y avoir un lieu qu'il chérissait et dans lequel il pouvait être lui-même. Mais avec père comme le sien, il n'était pas si étonnant que ce genre de lieu ne soit pas sa chambre.

Elle se gratta la tête. Ce lieu… Ce ne pouvait être qu'à la forge… Le seul endroit où son père le laissait faire ce qu'il voulait. Enfin, rectifia-t-elle intérieurement, presque ce qu'il voulait.

Elle se leva, satisfaite d'avoir ravivé sa curiosité. Elle allait se rendre là-bas, voir la vraie « tanière » d'Harold.

Descendant l'escalier à toute vitesse, elle fit signe au garçon :

– Je reviens, ne t'en fais pas !

Elle sortit et couru vers la forge, tout en tâchant de rassembler ses souvenirs sur ce lieu. Elle n'y avait jamais beaucoup traîné, aussi le connaissait-elle mal. Elle se souvint d'une fois où elle avait demandé à Harold d'affûter sa hache, elle avait alors regardé des dessins dans une sorte de remise. De plans de lanceurs de projectiles. Peut-être était-ce là ?

Elle arriva devant le bâtiment et reprit son souffle. Gueulfor n'était pas là, elle aurait tout le loisir de faire sa petite inspection en paix.

Les lieux n'étaient pas bien complexes : la forge en elle-même en occupait une grande partie, avec son foyer, ses enclumes et ses meules. Rien d'intéressant par ici.

Un peu au fond se trouvait ce qui semblait être la réserve, avec toutes ses armes et ses boucliers de rechange.

L'odeur de métal et de bois brûlé qui régnait dans la forge était plutôt forte. Les armes sentaient toujours un peu ce genre d'odeur, mais pas à ce point. Ça, plus la chaleur de la forge en marche et les bruits assourdissant de métal frappé, il devait y en avoir assez pour en faire vrai enfer sur Terre… Bizarre qu'Harold ait choisi ce genre de lieu pour fuir le monde des vikings…

Continuant sa progression, elle remarqua au fond de la réserve une porte basse, avec un rideau. Elle se souvint que la remise était effectivement par ici, probablement derrière ce rideau.

Elle passa la tête dans l'ouverture mais ne vit rien : il n'y avait pas de fenêtre dans cette pièce.

Retournant dans la forge, Astrid récupéra une bougie usée et l'alluma sans peine avant de revenir vers la remise sombre.

Avançant sa main pour le pousser, elle eut un léger sentiment de gêne. Comme si elle appréhendait d'entrer. C'était peut-être le seul endroit où Harold pouvait se cacher et où il pouvait être vraiment lui-même. Y entrer était presque comme dévoiler cette cachette. Mais la curiosité, surtout celle d'une Hofferson, était trop forte : « Je suis sûre qu'il ne m'en voudra pas… Et puis je ne vais rien faire de mal. » se dit-elle. Elle entra.

La pièce comportait une table, des étagères et une chaise. Le plafond bas semblait quant à lui avoir été malmené. Elle se tenait au milieu de la pièce, regardant tout autour d'elle à la lueur faiblarde de sa bougie. « C'est donc là. » se dit-elle. C'était petit, relativement douillet et encombré. L'étagère, la table et leurs environs étaient envahis de papiers ; d'autres feuilles dessinées étaient accrochées au mur, au-dessus de la table. Des dessins, il y en avait sur toutes les feuilles ; la bougie jetait des ombres dansantes qui semblaient leur donner vie. En en examinant un, elle trouva qu'Harold faisait du bon travail ; ce qui ne l'étonnait à vrai dire pas. Elle ne savait pas trop ce que ça représentait. Il y avait des dessins, souvent les mêmes d'une feuille à l'autre, mais avec des variations ou des notes et des calculs en plus en bordure ; il y avait aussi des pages entières écrites, mais elle préféra ne pas trop fouiller. Les dessins la faisaient plus ou moins penser au harnais pour Krokmou, mais il y en avait bien d'autres dont elle n'arrivait pas à deviner la signification. Des brouillons, pensa-t-elle, et d'autres choses de ce genre pour ses multiples constructions. Il y avait aussi un carnet, posé sur le bureau, par-dessus les feuilles, mais elle n'osa pas non plus y toucher. Elle se contenta de regarder sans rien faire d'autre, essayant de ne pas renverser de cire sur les feuilles.

« C'est donc là. » se répéta-t-elle. C'était là qu'Harold protégeait ses secrets. Elle pouvait presque sentir le frémissement de son imagination maculant tous les papiers. Elle l'imaginait sans mal assis sur la chaise, griffonnant de longues heures, comme le montrait les restes fondus de bougies sur la table et les crayons usés dans leur gobelet, juste à côté. Mais ce sentiment d'imagination l'oppressait quelque peu. Tout dans cette pièce était du monde d'Harold et elle y était étrangère ; la petite remise était oppressante. Elle se sentit mal à l'aise ; peut-être aurait-elle mieux fait de ne pas entrer. Elle s'empressa de sortir.

« Pardon, Harold. » pensa-t-elle une fois revenue dans la réserve.

Penaude, elle préféra quitter la forge et retourner auprès d'Harold. Tout le long du chemin, elle se reprocha silencieusement sa curiosité.

Enfin revenue dans la grand-salle, Astrid s'y sentit tout de suite mieux. Krokmou s'était rapproché d'Harold et avait posé sa tête sur le bord du lit, à côté de celle du garçon. Elle sourit à la vue de cette scène et s'approcha.

– Je suis là…

Elle était encore un peu gênée d'avoir pénétré dans son repaire, elle ne savait pas trop quoi dire. Harold était pour elle un garçon étrange et déconcertant à bien des abords, mais tellement attachant.

Assise sur la chaise, elle posa ses coudes sur le lit et mit son menton dans ses mains. Elle peina pour trouver quelque chose à dire :

– Toi et Krokmou, vous êtes presque pareils maintenant.

Il était estropié d'une jambe, comme le furie nocturne l'était d'un aileron. Elle tourna la tête vers le dragon et lui sourit, bien qu'il ne regardât qu'Harold.

« Je crois que ce que je die est complètement stupide… » pensa-t-elle.

Astrid dégagea une main et la passa dans les cheveux du garçon, lui ébouriffant le crâne.

– J'espère que tu te rétabliras bien… Et que tu sortiras vite de ton long sommeil.

Elle s'arrêta sur le front, le trouvant plus chaud que la normale. Avait-il encore des fièvres ? Gothi avait dit qu'elle avait essayé de les soigner, mais qu'il faudrait du temps pour qu'elles disparaissent. Elle se dit que ça devait être normal et que ça s'en irait comme le reste.