Après un crochet par sa chambre, Ambre descendit les quelques marches qui menaient au rez-de-chaussée de son duplex.
Le téléphone décroché reposait sur la desserte, à côté de l'un des deux canapés placés à l'angle. Elle s'y installa en remontant la fermeture éclair de son gilet, et porta le combiné à son oreille.

— Adam Pierson, quel non-plaisir de t'entendre.

Un léger rire résonna, alors qu'elle commençait à entortiller le fil entre ses doigts.

— Oh voyons Ambre, je parie que tu pensais à moi.
— Ton égocentrisme n'a de cesse de me surprendre. Mais j'imagine que tu ne me contactes pas si tôt pour te faire mousser. Je t'écoute.

Le silence qui suivit l'inquiéta. Adam, ou Methos de son vrai nom, était le plus vieux des Immortels. Cinq mille ans d'âge, une grande dose de cynisme, et une confiance en lui à toute épreuve. L'entendre hésiter n'augurait jamais de bonnes nouvelles.

— Ce n'est sans doute pas grand-chose, les Guetteurs ne laissent rien filtrer. Tu sais qu'ils sécurisent régulièrement leurs bases de données depuis Kalas, non ?
— Tu m'en avais parlé, oui. Et ?
— Eh bien, d'après ma source, quelqu'un aurait dérobé l'une des sauvegardes.

Une sueur froide coula dans le dos d'Ambre. Elle serra davantage le téléphone dans sa main moite. L'autre se posa sur son torse, au niveau du cœur. Qui battait à tout rompre, d'un coup.

— Tu plaisantes ?
— Rien de fiable, ne panique pas, tu ne seras peut-être même pas impliquée. Il me paraissait juste… judicieux de t'en informer. Au cas où.

Elle jeta un coup d'œil en direction de la cuisine, puis baissa la voix.

— Ma fille n'est mentionnée nulle part dans mon dossier, n'est-ce pas ?
— Aucune idée, je n'ai plus accès à rien. Tu connais un Guetteur mieux renseigné que moi, pour ça.

Contrariée, elle ramena ses jambes contre sa poitrine et les entoura de son bras libre.

— Jack et moi nous… évitons, actuellement.
— Alors tu sais ce qu'il te reste à faire. Je dois te laisser, je pars pour Seattle quelques jours. Je te rappelle, dès que j'en apprends plus.
— Seattle ? Pourquoi ?
— Ma vie personnelle t'intéresserait-elle, Ambre MacLeod ? Ne sois pas jalouse, tu peux me voir quand tu veux. Tout comme Rachel, d'ailleurs.

Ambre répondit, avec politesse et fermeté, par une insulte en gaélique. Elle ne sut pas s'il la comprit, mais cela eut au moins le mérite de détendre l'atmosphère.

— Au revoir, Adam.

Elle raccrocha au moment où la dénommée Rachel réapparaissait dans le salon.

— Vous autres, les Immortels, ne connaissez pas le dimanche ?
— Nous, si. Adam, non.

Rachel sourit.

— Qu'est-ce qui se passe ?

Ambre haussa les épaules, pour signifier son impuissance. Puis elle réalisa que Rachel venait de s'habiller chaudement, ce qui la surprit.

— Je ne sais pas encore… Tu sors ?

Sa fille s'immobilisa, alors qu'une moue déformait les traits de son visage.

— Tu as oublié, constata-t-elle dans un soupir, en se remettant à boutonner sa veste.
— Je… Je suis désolée, ma chérie.

Cette dernière haussa les épaules, comme résignée. Elle récupéra son manteau dans l'entrée, passa ses bras dans les manches, puis se rapprocha de l'Immortelle restée sur le canapé.

— Ça ne fait rien, tu as d'autres soucis.

Elle avait beau dire cela sur un ton léger, sa contrariété se voyait. Elle ne laissa pas à Ambre le loisir de répondre cependant, et se pencha pour déposer un baiser sur son front.

— L'atelier informatique ? Une semaine sur deux ? À la bibliothèque ? J'apprends à me servir de ces foutus ordinateurs. Chose à laquelle tu devrais penser, toi aussi.
— C'est vrai, je me souviens… Excuse-moi. Si tu veux, je viens avec toi au prochain cours, pour me faire pardonner.
— Les inscriptions sont closes depuis trois semaines. Je te l'ai dit.

Ambre se mordit la lèvre. Gênée, elle prit doucement la main de sa fille dans la sienne, en guise d'apaisement. Celle-ci se déroba.

— Fais attention, en te levant.
— Pourquoi ?

Son mollet heurta avec force l'imposante table basse vitrée face à elle au moment où elle se redressa. Elle poussa un juron et posa ses doigts sur sa jambe, comme si ce geste avait le pouvoir de calmer la douleur. Dans l'entrée, Rachel éclata d'un rire sans joie.

— Je t'avais prévenue.

L'Immortelle ouvrit la bouche pour répliquer, mais la porte avait déjà claqué.

Consciente qu'elle méritait la colère de sa protégée, Ambre regagna l'étage à pas lents.
Rachel devenait de plus en plus distante. Elle s'en rendait compte et en assumait la responsabilité. Elle essayait, à de nombreuses reprises, de renouer des liens.
Un exercice périlleux, vu leurs forts caractères respectifs.

— Quatre siècles, et tu n'arrives pas à te souvenir de ses activités, maugréa-t-elle en se déshabillant dans la petite salle de bain qui faisait face à sa chambre.

Elle évita le miroir avec soin, enjamba la baignoire et tira le rideau.
Les paroles d'Adam lui laissaient un goût amer dans la bouche.
Apprendre qu'une société secrète l'espionnait pour dresser un inventaire de sa vie personnelle l'avait déjà fait sortir de ses gonds, cinq ans plus tôt. Mais son Guetteur attitré avait réussi à la convaincre du bien-fondé de sa démarche. Ils étaient même devenus amis.
Jack avait promis de ne jamais mentionner la fille de l'Écossaise. Aurait-il pu manquer à sa parole, depuis ?

Frissonnante, Ambre ouvrit le robinet à fond. Savoura l'eau brûlante sur sa peau.
Ses épaules, ses bras, sa poitrine rougirent. Elle n'en avait cure.
Plus la chaleur mordait, plus elle se sentait en sécurité.
Elle glissa ses mains dans sa longue chevelure blonde, puis baissa la tête. Son regard accrocha l'imposante cicatrice qui barrait son abdomen. Elle la caressa du bout des doigts.
Si l'existence de Rachel était une donnée sensible, elle n'était pas la seule.
Le passé laissait des traces indélébiles. Elle pouvait éviter les marques sur son corps, les ignorer ne les faisait pas disparaître.
Pire, elle reproduisait désormais avec sa fille ce dont elle-même avait souffert, plus jeune.
La négligence. L'abandon. Elle se sentait comme prisonnière d'un miroir de glace.
Coincée derrière la vitre qui menait au monde réel, le dos piqué par des cristaux lui rappelant sans cesse sa condition.

Elle attrapa le gant suspendu à la ventouse face à elle, laissa ses pensées s'échapper.
Comme en écho, quelques gouttes écarlates issues du frottement contre sa peau sensibilisée rejoignirent le siphon.