1, The Silent Tone of the Beast
First Arc
Vous vous souvenez de moi ?
Moi ?
Non, je ne me souviens pas de moi. Comme les autres. Oui, ceux qui m'ont laissé là. Ce point de rupture que je venais tout juste d'atteindre, et que je dépassais à peine, c'était la perte de mes pouvoirs, que je ne devais qu'à moi-même. Mais vivre cette rupture ici, je le leur devais à eux. Eux, qui ne se sont pas souvenus de moi. Eux, qui sont passés puis repartis une fois leur mission d'origine accomplie.
« Sauvez Inoue. Ramenez le Hougyoku. »
Et maintenant ?
« Laissez Ichigo. Vivez »
Lâches.
Pourtant, c'était ce que je voulais. Me sacrifier, atteindre l'orgasme de ce jugement de valeur qui me servait de ligne de conduite depuis le décès de ma mère. Pourtant, je ne m'expliquai pas ces relents haineux et jaloux.
« Mon Roi, chantonna la voix mielleuse son Hollow, mes salutations les moins distinguées ! »
Non, ça ne vient pas de lui. J'en suis certain. Ce genre de pensées… Non.
Mais de qui, alors ? Qui peut vouloir la mort de personnes qu'il a désiré secourir si ardemment ?
Peu de gens savent ce qui s'est passé avant. D'autres se vanteront de savoir ce qui s'est passé après, mais un gros morceau de l'après restera dans l'ombre du masque, caché derrière ces peintures rouges et inchangées, seul vestige d'avant. Jamais on ne vous racontera, oh non. On vous le décrira à peine, mais vous le savez tous, ce qui s'est passé. Ne faîtes pas semblant… Petits et inutiles serviteurs du Hueco Mundo. Votre imagination allait toujours trop loin, au début, mais vous la stoppiez vite, effrayés et couards que vous étiez. Qui pouvait faire tant de bruit ? Pendant autant de temps ? Et autant de fois par jour ? Tous les jours de surcroit ?
Il y avait des rumeurs.
Elles circulaient, censurées, modifiées, amplifiées, dites à mi-mots, chuchotées, murmurées. Les racontars traversaient les murs et les couloirs, insatiables. De nouveaux commérages venaient en grossir les rangs chaque jour qui passait. Évidemment, tout le monde connaissait – plus ou moins – l'origine de cette histoire sordide… C'était depuis ce moment là : il y avait déjà quatre semaines, alors que les Shinigamis avaient disparus comme par enchantement de Las Noches. Personne n'était dupe, il y avait forcément eu un échange quelconque pour que leurs plus grands ennemis repartent ainsi, vite et sans accrochages.
Oui, il y avait définitivement quelque chose d'autre.
Et les grands cris qui résonnaient chaque jour durant dans les murs du Château les aidèrent à y voir plus clair assez rapidement. C'est décidément quelqu'un d'étranger au Palais des Arrancars, mais personne ou presque ne l'avait vu, et comme les rumeurs les plus folles circulent à son sujet, inutile de dire qu'il est impossible de démêler le vrai du faux. Sauf qu'un jour, lassées de tout ces commérages, les trois Fraccions de la Tercera Espada, Tia Hallibel, décidèrent de mettre fin à ces bêtises qui bazardaient le Château plus qu'autre chose…
« Mais enfin, c'est un Shinigami ! Fit Apache avec virulence devant les trois serviteurs qu'elle avait apostrophés et qu'elle effrayait par ses grands gestes.
- Le Shinigami, corrigea Sun-Sun. Il n'y en a pas d'autre dans son cas… En tout cas pas que je sache, ajouta-t-elle avec un petit ricanement mauvais.
Mila Rose, jusque là silencieuse, observait le manège de ses deux camarades avec indifférence.
- Nous devrions rentrer au Pavillon des Espadas, Hallibel-sama doit nous attendre, dit-elle à celles-ci avec un grognement agacé.
- Oh lala, pas la peine de t'énerver, contra Apache en se renfrognant.
- Je sais que tu détestes toutes ces histoires, mais quand même, s'y intéresser ne fait pas de mal, tempéra Sun-Sun.
Mila Rose ne leur accorda pas un regard et commença à s'éloigner, singulièrement énervée. Apache et Sun-Sun échangèrent un regard interloqué, et haussèrent les épaules. Bah, après tout, c'était Mila Rose et ses sautes d'humeur. Fallait pas chercher.
- Bon, et bien…
Sun-Sun partit devant. Apache toisa un instant les domestiques et leur lança un sourire mauvais.
- Dîtes-le à tout le monde les enfants, qu'un Shinigami loge dans nos murs, et que le jour où il prendra congé, nous en pâtirons… »
Elle disparut à l'angle du couloir aux côtés de Sun-Sun qui souriait d'un air sibyllin.
Pourtant, ces trois-là ne savaient que le strict nécessaire à propos de ce qui se tramait en bas, dehors, par-ci, par-là. Quelle étrange chose que de se croire mieux logée que les autres alors qu'on en sait à peine plus qu'eux. Et au lieu de faire taire les rumeurs, l'intervention d'Apache ne fit que les grossir davantage.
Pourquoi ?
Pourquoi retenir un Shinigami sans pouvoirs dans leurs murs ?
Un frisson effrayé a parcouru nos dos voûtés par les longues années de service. Les Espadas et leurs Fraccions sont nos maîtres autant qu'Aizen. Mettre leur parole en doute était une hérésie. Partir du fait qu'ils ne mentent jamais est bien plus simple… Nos yeux restent clos sur les centaines des nôtres qui périssent à chaque nettoyage du désert, croyant avec une ferveur tronquée qu'ils font tout ça pour notre bien. Finalement, au bout de quelques semaines, vous finissez par ne plus tenter d'y penser. Comme si vos pensées les plus intimes pouvaient se détacher de vous et partir vous trahir, allant chuchoter à l'oreille du Maître que vous trouviez ses actions sans aucun sens. Nous vous le dirons tous, sans exception aucune : plutôt devenir des fantômes que de mourir en exemple.
Au Hueco Mundo, il y a une chose dont tout le monde doit se souvenir : ici, on ne vit pas.
On survit.
Chaque seconde qui nous est accordée peut très bien être reprise dans la minute qui va suivre. Si vous allez vous faire soigner, soyez sûr que ce ne sera jamais la même équipe. C'est comique, non ? Que l'infirmerie soit le lieu le moins sûr de tout le Palais…
Les murs se sont mis à bouger. Le Superviseur Ichimaru adore utiliser ce système de murs flottants. Mais il y a un défaut à ces choses étranges mues par les arcanes des Shinigamis : la console de commandement n'indique pas les personnes.
On se retrouve vite coincé là où il ne faut pas.
Et en général, ça n'arrive qu'une seule fois.
« Raah, encore un crétin qui traînait ! Sont cons !
- Pauvre bête, déplora Szayel avec un hochement de tête presque ému.
Au vu de ce qu'il va devenir, son état actuel est presque le paradis.
- Va pas l'plaindre, p'tain ! A cause d'lui on va se faire engueuler, grogna Grimmjow en enfonçant ses mains dans ses poches.
Le long couloir qui n'en croise aucun autre s'ouvre devant vous et se clôt derrière vous. Ainsi, point de fuite possible. C'est un ascenseur horizontal créé spécialement pour faire le chemin d'ici à là-bas.
- Tu n'es qu'un simple primate, tu ne comprendras jamais l'intérêt scientifique que toute chose recèle, siffla Szayel avec dédain.
- Du calme vous deux, tempéra Hallibel.
Un tintement métallique rythmait ses mots. En vous baissant un peu, vous en trouverez l'étrange cause qui s'avère être une drôle de bête à mi-chemin entre le lion et le singe : sa crinière rouge et orange est emmêlée et touffue, sa posture basse et courbée, ses pieds se trainent lamentablement en un simili de marche et les restes d'un pagne dont la couleur d'origine devait être le blanc est maladroitement noué à sa taille.
S'il se redresse, vous apercevrez son drôle de masque. Il est tout sombre, métallique et clôt par des cadenas. Il n'y a juste un petit trou sur chaque joue pour que le curieux singe-lion ne s'étouffe pas. L'amas de chaîne qu'il porte a l'air complexe à première vue, mais ce n'est qu'un enchaînement de liaisons simples faîtes pour éteindre sa dangerosité : poignets-cou. Cou-taille. Taille-épaules. Epaules-masque. Masque-Cou. Les morceaux trop longs servaient de décorations tribales.
- Il ne doit pas être vu, leur rappela Ulquiorra. Szayel, le cadavre te reviendra comme à l'accoutumée, ajouta-t-il à l'intention du scientifique.
Il en remonta ses lunettes de délectation.
- Pfff » cracha Grimmjow avec insolence.
Ulquiorra s'attarda à peine à le regarder, concentré sur sa tâche. Le Maître avait été suffisamment clair au sujet de leur invité logeant dans la Cellule 23-A du troisième sous-sol.
Pas de visites. Pas de lumière. Sortie une fois par semaine pour une durée minimum de vingt heures d'affilée. Un repas tout les deux jours. Un sceau d'eau pour la semaine. Pas de soins. Toujours attaché. Toujours masqué. Toujours escorté de quatre Espadas dont deux d'un niveau égal ou supérieur à celui du Cuarta Espada, Ulquiorra Schiffer, eux-mêmes accompagnés de l'escadron Exequias. Toujours un chemin différent. Toujours par l'Ascenseur Horizontal. Jamais deux jours de suite les mêmes Espadas. Trajets effectués de préférence en silence.
Isolement total préconisé.
Si on leur demandait ce qu'ils faisaient une fois par semaine, les Espadas vous répondraient tous la même chose « Le Seigneur Aizen m'avait convoqué ». Et parce qu'un Espada a toujours raison, personne n'ira jamais demander au Maître de quoi il en retournait.
« Le Seigneur Aizen nous attends, taisez-vous et accélérez. »
Ulquiorra est quelqu'un d'étrange. Il ne devait l'idée d'exister qu'à la palpabilité de son corps. Lui-même se définissait comme le rien qui obéissait au tout que représentait le Maître. C'était son rôle, et même au-delà : c'était sa raison d'être.
On ne peut pas exprimer l'absence d'un quelque chose sans le quelque chose en question, non ?
« Je vous laisse le soin de mettre ce monsieur en cage, j'ai un sujet d'expérience à surveiller et un cobaye à récupérer. »
Et Szayel s'éclipsa à travers un mur. Ulquiorra ne répliqua rien. Il ne fit même rien. Les Exequias se chargèrent d'ouvrir la porte et Hallibel tira un coup sec sur les morceaux de métal qui entravaient le lion-singe. Le Roi des animaux devenu banal et faible entra d'une bien curieuse façon qui n'étonna pourtant personne. Car la porte s'était ouverte sur un petit espace sombre et étriqué qui était visiblement la cage du Roi où il était entreposé lorsqu'on s'était lassé de lui.
Trop bas de plafond pour se tenir debout.
Trop petit pour s'allonger.
Quatre lourdes portes et cinq épaisseurs de barrière le séparaient de son antre. Le matin, on l'attrapait avec une canne et les protections s'ouvraient et se fermaient à la manière de l'Ascenseur Horizontal. Le soir, on l'y enfonçait avec une canne quand il n'allait pas s'y terrer de son propre-chef, couinant comme un animal blessé. Son antre posant également des soucis techniques compréhensibles, comprenez l'intérêt du sceau d'eau et de la nourriture en quantité limité et jamais à heures fixes.
Parfois quand il sortait on entendait ses articulations craquer. Mais c'était seulement possible les jours où il ne grognait pas comme un lion enragé. Des fois, il y avait de la bave qui sortait de son masque et ces fois-là, le B² du Maître venait personnellement s'en occuper et réquisitionnait d'autorité une salle entière de l'infirmerie et une brigade de suicidaires qui iraient ensuite remplir les laboratoires du Septima Espada dont les expériences se succédaient à la vitesse des bavures.
« Je vais faire mon rapport au Seigneur Aizen. Patientez ici le temps qu'il soit calme. »
Ulquiorra s'en fut à travers l'Ascenceur Horizontal. Deux membres de l'Exequias se positionnèrent de part et d'autre de la cellule sur la porte de laquelle était indiquée en lettres capitales :
23 – A
DANGER DE MORT
NE PAS OUVRIR
Hallibel croisa les bras sous son opulente poitrine et Grimmjow s'accroupit en face de la porte avec un sourire sadique caractéristique. Il ouvrit le soupirail de la première porte qui ouvrit tous les autres par la même occasion et planta son regard bleu électrique sur le masque noir de la bête terrée là.
Ses épaules étaient affaissées et sa tête basse, et dans la pénombre on distinguait à peine les contours de son corps amaigri et de toute façon caché par son hideuse crinière rouge et orangée, presque jaune paille par endroit. Il était totalement immobile. C'était la seule solution pour ne pas trop penser à l'exigüité de sa cellule. De même qu'il était très concentré en entrant : un seul mauvais calcul de trajectoire et il passerait des jours entiers à se cogner dans les murs, renversant sa ration d'eau et les quelques miettes qu'il recevait. Parfois il ressortait de son antre complètement égratigné par ses chaînes et les aspérités des cloisons.
Chaque jour la bête grognait sa frustration d'être là. Mais ses râles étouffés passaient pour des cris plaintifs qu'on faisait taire à coup de privations.
« Hé, Shinigami, fit la voix moqueuse de Grimmjow.
Les échos atteignirent le lion-singe qui redressa la tête. Son masque l'empêchait de capter le moindre son compréhensible. Les seules voix qui lui parvenaient étaient déformées en une horrible bouillie digne d'un bébé ayant vomi sa purée et pataugeant dedans.
- Je sais qu'tu m'écoutes…
Il chantonnait, aux oreilles du lion-singe. Et pire encore : il se moquait de lui. La désagréable sensation d'être rabaissé aurait suffi à le faire bouger, avant. Mais maintenant, tout ça lui passait dessus sans qu'il ne s'en rende compte.
Il moins qu'une merde, de toute façon.
Son propre échec résonnait encore plus fort dans sa tête que les moqueries de Grimmjow dans ses oreilles.
- T'es pas drôle » grogna Grimmjow en refermant le soupirail dans un claquement sec.
Le grincement métallique accompagna la disparition d'une faible source de lumière qui n'avait pas atteint les yeux fermés du propriétaire. La lumière ? Mais qu'était-ce donc ? De lointain lambeaux de sa vie passée lui apprirent qu'il n'en était rien. La lumière n'existait pas, en fait…
Mais le silence, lui, était presque une personne à part entière. Il le narguait, l'embobinait et parfois même s'insinuait dans sa tête. C'était la chose la plus abominable qui soit dans ce Palais. Oubliée, la petitesse de la cellule. Oubliées, les provocations de Grimmjow. Oubliée, la douleur hebdomadaire des morsures sur son corps. Souvent, il en frissonnait et ses os saillants cognaient violemment dans les chaînes, rompant alors cet horripilant silence auquel il lui était impossible de faire face.
Pour les gens qui l'observaient de loin, au travers d'un œil spécial, c'était comique, ce petit manège. Autant celui de la bête que celui de ses geôliers principaux. Le Superviseur Ichimaru avait d'ailleurs inventé un petit poème en prose pour son propre plaisir sur ce thème si drôle qui savait embêter presque mieux que lui ses deux souffre-douleurs préférés :
« Ulquiorra Schiffer a souvent demandé au silence de se taire.
Ichigo Kurosaki l'a souvent supplié de parler.
L'un comme l'autre ne s'est jamais produit. »
Amusant, non ?
Et encore, si vous saviez… Gin n'en est pas à son coup d'essai, il en a bien d'autres en réserve ! Oh que oui… Mais vous les verrez en temps voulu. Ce serait bête de gâcher votre bon plaisir…
Ulquiorra d'ailleurs revenait voir Ichigo sous l'œil amusé de Gin qui sponsorisait le petit tour du Cuarta Espada par son fantastique Ascenseur Horizontal. Quels étaient donc les ordres ? Sôsuke oubliait si souvent de lui en parler que parfois Gin se vexait comme un enfant à qui on aurait refusé une sucette très alléchante. Et c'était boudeur qu'il s'installait à la console qui contrôlait le Palais.
Là, il devenait les yeux et les oreilles du Château tout entier.
Peut-être même le Château lui-même, puisqu'il est seul maître des murs. A sa guise d'en faire où non un labyrinthe…
« Le Seigneur Aizen souhaite que le prisonnier lui soit présenté demain matin à la première heure. Surveillez-le et attendez la venue des serviteurs qui s'occuperont de lui rendre un aspect… Humain. Pour ma part, je vais de ce pas demander au Superviseur Ichimaru de changer la disposition de sa cellule pour la rendre visitable. »
Grimmjow s'apprêtait à protester mais se renfrogna avant d'avoir pu sortir un mot. Souriant, Gin modifia immédiatement la disposition de la cellule d'Ichigo pour la rendre apte à recevoir Sôsuke. En bas, tout le monde s'en rendit immédiatement compte et au grand plaisir de Gin, les lèvres d'Ulquiorra se pincèrent dans un presque rictus colérique. Presque, car il s'en alla aussitôt. Gin, suffisamment distrait, modifia encore quelques paramètres muraux de la cellule 23 – A, avant de s'occuper des protections et des différentes portes qui n'avaient pas suivi le mouvement. Son Ascenseur alla cueillir les serviteurs suicidaires sitôt Ulquiorra déposé à la salle du trône d'où Aizen venait de partir, et les amena à Ichigo.
Gin soupira longuement. Ce qu'il pouvait s'ennuyer…
La soirée fut courte. On sortit la bête de son cachot – elle était restée immobile durant toute l'opération remodelage de Gin – et on la conduisit dans une cellule adjacente où elle fut attachée au mur. Effrayés, les serviteurs se tassèrent au centre de la pièce alors qu'Hallibel et Grimmjow retournaient se poster près de la porte, unique ouverture sur le couloir d'où Tousen entra. D'un sort de Kido, il endormit la bête dont les couinements avaient envahi la pièce close, et ordonna sèchement aux serviteurs de se mettre au travail.
Que lui faisait-on ?
C'était quoi, ce bruit, cette agitation silencieuse ?
S'il avait pu, il en aurait vomi. Tout ça lui retournait l'estomac rien que d'imaginer la nouvelle farce auquel on le confronterait dans un avenir trop proche à son goût. Qu'allait-il être, cette fois ? Un souffre-douleur ? Un exutoire public pour Hollow enragé ?
Pourquoi cette douleur dans sa tête ?
S'il avait pu, il en aurait pleuré. Mais c'était synonyme de mort. De noyade. Cette sensation horrible d'étouffement quand vous aviez enfin pu soulager votre peine. L'eau qui emplissait vos narines alors que vous ne pouviez plus empêcher la marée d'envahir votre masque. Le soulagement quand on vous avait enlevé ce lourd fardeau si douloureux sur votre nuque. Et l'horreur lorsque vous l'aviez senti se rattacher, là, derrière votre oreille, tirant vos cheveux crasseux et frottant contre votre peau qui en saignait continuellement, d'où la couleur rouge de vos cheveux à l'origine d'une belle couleur orangée.
Pourquoi personne ne le délivrait de cette peine ?
Il avait bien tenté par ses propres moyens, mais milles fois hélas ! il était trop surveillé et des précautions avaient été prises. Les murs cloisonnés par des coussins rembourrés. Son corps enchainé autant que faire se peut. L'immobilisme auquel on l'avait condamné après ses tentatives d'évasion.
Pourquoi n'était-on pas venu le chercher ?
Il les tuera, ces misérables vermines faiblardes et pitoyables qui s'étaient accrochées à sa puissance comme des sangsues, qui l'avaient sucé jusqu'à plus soif, le vidant de tout. Oh oui, elles souffriront comme jamais, car leur tour viendra, un jour. Elles crèveront comme les pathétiques parasites qu'elles sont, se tordant sur le sol en suppliant de leurs voix grinçantes sa personne sans pitié et usée par le temps, qui ne vivra plus que pour les voir morts, tous, et se baigner dans leur sang fraîchement versé, avant de se repaître de leurs entrailles avec une délectation intense…
Pourquoi pensait-il à toutes ces choses horribles qui faisaient écho à des scènes de plus en plus imagées dans sa tête ? Non, ce n'était pas lui qui pensait ça. Qui imaginait ça. Qui fantasmait ça.
Non.
« Mon Roi, chantonna la voix mielleuse de son Hollow, mes salutations les moins distinguées ! »
Non, ça ne vient pas de lui non plus. J'en suis certain. Absolument certain. Il n'y a aucun doute, car là où je pense « haine et vengeance », il pensera l'exact contraire – enfin, selon lui – c'est-à-dire « cruauté et amusement ».
Minute. « Je » ? C'était donc moi, moi qui pensait à la mort de mes amis et qui en tirait une telle satisfaction ? C'était toujours moi, qui, en songeant aux pires tortures et aux milles morts que je pourrais leur infliger, souriait comme je souriais maintenant ?
C'était aussi plaisant qu'abominable…
