Ici, ce sera pas tout beau. J'ai réalisé que mes modern AU se plaçaient toujours dans un contexte plutôt sécurisé et banal, et j'avais envie de changer. Je ne sais pas comment m'est venue l'idée, j'avais vu un post sur tumblr qui mettait des gifs random pour montrer comment réagirait tel et tel personnage de SnK en cas d'attaque de zombies. J'ai trouvé ça marrant mais j'avais pas tilté. Puis je sais pas, il y a tellement de possibilités et j'ai tellement peu de self-control qu'il est inutile de m'en empêcher.

J'alternerai entre l'humour/le second degré/les moments badass et le sang/la mort de personnages/les moments vraiment humains. Je veux un peu de tout. Pour ceux qui me demanderont peut-être par la suite, non, je ne m'inspire pas de Walking Dead puisque je n'ai jamais regardé cette série de ma vie (même si j'aimerais). En revanche pour les musiques je vous conseille l'OST de Last of Us et Cristo Redentor de Brian Tyler. Et oui, c'est Ereri, comme toujours et à jamais, mais il y aura aussi d'autres couples. J'essaierai de respecter au maximum la psychologie des personnages. En revanche les âges varieront (pour plus de possibilités).

Langage cru, sang, zombies, sexe aussi, bref, vous êtes prévenus.


Malgré tout ce qu'on pouvait dire, croire ou espérer, les Infectés n'étaient pas leurs seuls ennemis. La vérité était que ce n'était même pas la menace la plus dangereuse. Au-delà d'eux-mêmes, du risque qu'ils craquent, d'une manière ou d'une autre, il y avait l'Homme tout court. L'Homme et les mille manières qu'il avait de se manifester.

"L'Armée Humaine est passée par là," grogna Erwin en frottant le sol avec le bout de sa vieille botte, sale et abîmée.

Erwin était l'équivalent d'un chef. Ils ne savaient pas trop quel nom donner à ça, quelle étiquette lui donner, mais toujours était-il qu'Erwin était le plus sage d'entre eux et qu'il avait une longue expérience derrière lui. Ancien flic, raisonnable et mature, du haut de sa quarantaine, il ouvrait la marche depuis quelques semaines déjà. Personne ne s'y était jamais opposé, mais quelque part, c'était sans doute parce que personne n'avait assez de cran pour être le leader d'un groupe d'humains. Un leader tout court. Pas contre ça. Pas contre eux.

"Sûrement, oui," confirma Hanji en se penchant vers un cadavre de chat.

Elle avait le sourire aux lèvres, comme toujours, mais elle était bien la seule. Du bout de son bâton – long de quoi ? dix centimètres ? – elle tâta le corps inanimé et soupira quand elle réalisa qu'il était véritablement mort. Pourtant, il n'y avait pas besoin d'essayer pour le savoir ; on l'avait visiblement écorché au niveau du ventre, et remettre en question son état était profondément stupide. Il fallait être aveugle. Armin détourna les yeux, malgré tout ce qu'ils avaient tous vu jusque là, les scènes les plus banales du quotidien lui faisait toujours étrangement mal. Quant à Eren, il lui jeta à peine un coup d'oeil discret, pas le moins du monde étonné par sa réaction, qu'il lui savait si prévisible, mais pas non plus sur le point de le consoler. Armin devait s'y habituer, et Eren le savait, ce n'était pas la chose la plus horrible qui lui serait donnée de voir.

"Hey," intervint Mikasa, si bas qu'Eren mit quelques secondes à comprendre ses mots. "Tu te sens bien ?"

Mais Armin secoua doucement la tête en signe d'affirmation. Délicat comme il était, il n'avait pas envie d'ennuyer quelqu'un, surtout pas l'un de ses amis. Il se sentait déjà assez lourd comme ça.

"Bon…" commença Erwin en croisant les bras sur sa poitrine.

Il était tôt, six heures du matin, peut-être, et un bon tiers du groupe commençait à piquer du nez. Mais malgré l'horrible envie de dormir qui les prenait violemment, ils savaient qu'abandonner son sommeil était une des conditions pour rester en vie. Hanji se redressa et examina le bout de son bâton, maintenant étrangement sale, alors qu'Erwin observait les alentours pour établir une sorte de plan. Eren resta silencieux, écoutant d'une oreille Mikasa rassurer leur ami, et d'une autre, les leaders du groupe débattre sur la chose à faire.

Une minute auparavant, quelque chose les avait arrêtés dans leur marche silencieuse. Ils étaient censés avoir pénétré une zone C, peu dangereuse, mais quelque chose leur avait prouvé qu'il y a matière à s'inquiéter. Les lumières du bâtiment devant eux s'étaient allumées – une seule, en réalité, sur la façade, au bord du toit, et suffisamment puissante, malgré sa longue inactivité, pour éclairer de là où elle était. C'était suffisant pour les mener à une seule et brûlante conclusion : ils n'étaient pas seuls. Quelqu'un, dans les environs, était vivant, et ce n'était pas un infecté. Aussi dangereux ces derniers pouvaient-ils être, ils perdaient toute faculté intellectuelle une fois contaminés. Difficile d'imaginer un zombie allumer une lampe – et vu la tête du bâtiment, il ne s'agissait pas d'appuyer sur un bouton, c'était plus complexe que ça.

"Est-ce qu'on devrait faire demi-tour ?" demanda Petra, une jeune femme d'une vingtaine d'années, fragile et pourtant étonnamment résistante.

Hanji se tourna brièvement vers elle et lui accorda un vague regard avant de reporter son attention sur le cadavre du chat. Elle avait entre-temps perdu son sourire, comme si la réflexion lui demandait une concentration extrême. Erwin, à ses côtés, continuait de scruter l'obscurité. Mikasa avait croisé les bras, attendant avec patience que quelqu'un prenne une décision, et le reste du groupe piétinait sur place en zieutant tantôt Erwin, tantôt Petra.

"Je ne sais pas…" lâcha finalement le leader, et presque aussitôt, une autre voix, un peu moins contenue, s'éleva dans la nuit calme.

"Il y a quelqu'un là-dedans !" C'était Erd. Grand, fort, ses cheveux blonds mi-longs retenus en une petite queue de cheval, et une petite barbe qui lui donnait un air amical, était quelqu'un de trop humain pour ce genre d'aventure. En réalité, il prenait toujours compte des aspects que le reste de l'unité tentait désespérément d'oublier en silence. "S'il y a quelqu'un, seul, dans ce bâtiment, il faut qu'on aille l'aider…" C'était une suggestion, Erwin le savait, mais sa voix sonnait comme une prière extrême.

Eren haussa un sourcil, conscient qu'il n'avait pas envisagé les choses de cette manière jusqu'ici. Si quelqu'un avait allumé une lumière, c'était sûrement l'Armée Humaine qui se trouvait un refuge et voulait faire fuir les Infectés, ou bien un autre groupe de survivants et dans ce cas-là, comme un code d'honneur de clans, il ne valait mieux pas aller à leur rencontre. Eren réalisa qu'ils étaient comme une meute, et que les règles étaient les mêmes que pour les animaux. Le mâle dominant, Erwin, lâcha un long soupir et se tourna vers le reste du groupe. Il semblait toujours hésiter entre le oui et le non, mais quand il agissait de la sorte, sa réponse était définitive.

"Nous manquons de provisions de toute façon."

Gunther, un type aux cheveux sombres, se redressa de surprise. "Alors ça veut dire qu'on va entrer là-dedans ?"

"Hey, c'est pas non plus un bâtiment de cinq étages," intervint Hanji en haussant les épaules, un sourire toujours accroché à ses lèvres. Elle poussa ses lunettes sur le haut de son nez et fit glisser son regard jusqu'à Erwin, qui acquiesça.

"Hanji a raison. Ce n'est qu'un grand hangar. Le plafond est haut et la salle est large mais il n'y a qu'un niveau. Ce n'est pas un bâtiment à haut risque mais restez tout de même sur vos gardes. Ramassez tout ce qui peut se trouver utile, mais uniquement ça. Et au moins problème…" commença-t-il, fronçant les sourcils pour prouver combien il était sérieux, "courrez." Il fit une pause, assez longue pour capturer l'attention de tout le monde. "Nous ne serons pas seuls."

Les choses ne pouvaient pas être plus claires. Mikasa décroisa ses bras et se tint prête, plus alerte que jamais, et Eren lui jeta un léger coup d'oeil. Mikasa et lui avaient été élevés ensemble, comme des frères et soeurs, et même si le sang n'était pas leur lien, ils avaient jusque là tout partagé. Armin était leur plus proche ami, vulnérable mais rusé, et tous trois se serraient les coudes depuis toujours. C'était comme ça qu'ils fonctionnaient dans ce monde de brutes. Et chaque fois qu'Erwin leur donnait ce genre de conseils, ils échangeaient toujours ce même genre de regard significatif, celui qui disait "je veille sur toi, ne t'inquiète pas". C'était mal, mais c'était tant pis.

"On y va," souffla Erd, et même si sa voix était basse, on pouvait sentir sa volonté d'entrer dans le bâtiment.

Il n'était qu'à quelques mètres de là, l'allure abandonnée, des vitres cassées, s'étendant sur plusieurs mètres en hauteur, jusqu'au plafond, immense, et dans le coin était accrochée la fameuse lampe qui les éclairait faussement. Chaque fois qu'ils croisaient la route d'une lumière quelconque, ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir une certaine surprise, comme s'ils n'en avaient plus vue depuis trop longtemps. Cela faisait déjà dix ans que cette guerre humaine durait. La première fois que le virus avait frappé, Eren n'avait que six ans. Mikasa sept. Ce jour-là, elle a perdu ses parents ; et Eren sa mère. Il y avait eu une panique générale, des émeutes, la violence était partout. Difficile d'y échapper. Mais depuis, ils avaient appris à s'adapter, à se battre, à survivre. Le père d'Eren était porté disparu et il avait espoir de le retrouver. Quant à Armin, il avait perdu son grand-père peu avant qu'ils décident tous trois de s'en aller pour de bon. Ils avaient croisé la route d'une personne, puis de deux, et de fil en aiguille, étaient tombés sur le reste du groupe. C'était sur Petra et Connie qu'ils étaient tombés en premier. Mais à part cette volonté de suvivre, ils n'avaient rien en commun.

"Eren," fit Mikasa quand celui-ci s'apprêtait à suivre le groupe.

Armin, comme par réflexe, s'arrêta à leurs côtés, alerte. Mikasa fronçait les sourcils et sa voix trahissait un ton désapprobateur qu'il était difficile d'ignorer. Eren le connaissait trop bien, ce ton. Il l'avait entendu trop de fois pour une vie entière. Alors, comme d'habitude, malgré tout, Eren ne put s'empêcher de se dégager de la main qui tenait la manche de son vieux t-shirt, et de lui lancer ce regard singulier, à moitié-irrité, à moitié-rassurant.

"Je sais. Flingue chargé, vie sauvée, hm ?" C'était ce que répétait Mikasa à chaque fois. Armin n'avait jamais tué personne, pour la bonne raison qu'il était toujours en présence de Mikasa, mais Eren avait cette sale habitude de vagabonder irraisonnablement, et c'était toujours un danger de plus.

Elle hocha doucement la tête et Armin leur sourit discrètement. Puis Eren continua son chemin, légèrement distancé par le reste du groupe, et il sentit Mikasa sur ses talons. Une fois devant le hangar, il leva les yeux et fronça les sourcils. Il tendit son bras à sa droite pour stopper Armin, et Mikasa, derrière eux, l'imita.

"Les gars," fit Eren. "C'est un supermarché."

Lentement, il tourna sa tête en direction d'Armin. Celui-là l'observait avec de grands yeux, moitié soulagés moitié horrifiés ; soulagés parce qu'ils avaient une chance de tomber sur de la nourriture, et horrifiés parce que les supermarchés avaient la mauvaise réputation d'être peuplés de saloperies. Ils en grouillaient littéralement. Ce n'était certainement pas le premier – ni le dernier – supermarché qu'ils visitaient.

Le ciel derrière eux s'éclaircissait légèrement, quand ils pénétrèrent dans le bâtiment. Ils entendaient vaguement Gunther et Petra commenter l'état des lieux, entre eux, et Sasha pousser des petits cris puérils quand elle surprenait un rat ou qu'elle croyait voir quelque chose. Connie faisait office de bras, celui qu'elle pouvait serrer, mais chaque fois il ne réprimait pas un râle de douleur quand les ongles de l'adolescente s'enfonçaient dans sa peau à travers le tissu de son t-shirt.

Eren regarda autour de lui tandis qu'il enjambait une planche de bois renversée. L'endroit était purement et simplement délabré, abandonné depuis des années, et c'était un miracle que la personne présente ici soit parvenue à allumer la lampe de la façade. Des rayons entiers étaient renversés, la marchandise étalée partout, piétinée, déversée, écrasée, cassée en mille morceaux. Les liquides avaient séché, la nourriture avait pourri, une odeur nauséabonde s'élevait dans l'air et malgré les quelques carreaux cassés (qui à l'unité étaient plus grands qu'une tête humaine, alors c'était peu dire) l'intérieur sentait le renfermé. Un bruit de goutte retentissait silencieusement près d'eux ; il y avait sans doute une fuite quelque part. Quant à la mystérieuse personne ou, du moins, au groupe qui s'était réfugié ici, il était difficile de nier les innombrables cachettes qui se révélaient. Avec tout ce chaos dans cette immensité, on avait vite fait de se faire piéger.

"Avancez !" fit Jean, un peu devant eux, et Eren serra les dents à sa remarque.

Il agissait toujours comme une espèce de grand-frère, en fait, plus avec Mikasa et Armin qu'avec lui – puisque la base de leur relation était pratiquement bâtie sur une rivalité incroyablement agressive. Ils pouvaient se montrer solidaires, cependant – mais le ton de sa voix, présentement, témoignait bien d'autre chose. De la supériorité ? Peut-être. De toute façon il était difficile de ne pas se montrer plus raisonnable qu'Eren.

Mikasa lui obéit et commença sa marche en direction du groupe qui, mine de rien, commençait à se disperser. Armin attendit quelques secondes pour briser le silence nouvellement posé, et tourna la tête pour regarder son meilleur ami.

"On n'est pas seuls, hein ?" demanda Armin. Bien sûr, c'étaient les mots d'Erwin, il n'avait pas besoin de demander confirmation à Eren. Mais c'était sa manière de lui demander quelque chose – de rester près de lui, de ne pas faire de bêtises, de ne pas risquer bêtement sa vie. C'était presque comme s'il voulait s'assurer du contraire.

"Non, Armin." Il soupira. "On n'est pas seuls." Puis il commença à marcher, comme Mikasa, et Armin suivit le pas, distraitement. "Mais ils agissent comme si de rien n'était… Regarde Reiner."

Armin obtempéra et ses yeux se posèrent sur la silhouette baraquée d'un petit blond – enfin, petit simplement quand il était aux côtés de Bertholdt – au nez cassé, et dont l'expression témoignait indéniablement de son manque de sérieux. Au moment même où il le regarda, ce dernier shoota dans une canette vide, et éclata de rire quand celle-là disparut derrière un des carreaux cassés. Reiner avait de la force, c'était sûr, mais il avait parfois trop confiance.

"Ils espèrent peut-être que le vagabond soit parti."

"Pfft," souffla Eren avec dédain, continuant sa route aux côtés du blond. "Il se peut aussi que ce soit l'Armée Humaine. Entrer ici est totalement fou. Si elle nous trouve, elle nous descendra. Et avec Reiner qui joue aux footballeurs, ce n'est qu'une question de temps."

Armin haussa doucement les épaules. Il n'aimait pas s'engager sur des chemins rocailleux sans raison. "Rien ne dit qu'il s'agit de l'Armée. Je veux dire, c'est peut-être juste une personne égarée."

"Qui a allumé la lumière ?" rit faussement Eren, sceptique. "Sûrement pas. Une personne seule, de nos jours, ne survivrait pas une heure de toute manière. Alors, de là, à se rendre dans un supermarché alors que le soleil n'est pas encore levé et que l'endroit peur gr-"

Il ne put finir sa phrase, et son corps sursauta violemment, ses yeux s'ouvrant grand d'horreur, provoquant presque la même réaction chez son meilleur ami, plus surpris que conscient de ce qui se passait. Eren leva la tête au plafond et serra les poings.

"Fait chier ! Putain !" À ces mots, il entendit Bertholdt se retourner vers eux, juste quelques secondes, interrogateur. Armin lui rendit un regard intrigué mais Eren l'ignora superbement. "Putain…" répéta-t-il en baissant les yeux. "Ce salaud m'a fait peur."

Armin baissa instinctivement les yeux jusqu'au cadavre noyé sous les décombres d'un rayon, juste aux pieds d'Eren. Il ne dépassait que la tête, vaguement reconnaissable comme étant humaine, mais il était impossible de savoir s'il s'agissait d'une femme ou d'un homme. Son état était bien trop… eh bien, le temps avait fait son affaire. Armin couvrit sa bouche d'une paume de main et étouffa un gémissement d'horreur, alors qu'Eren se remettait de ses émotions, plus irrité que réellement touché. Ce genre de choses, il en avait l'habitude désormais. Mais même s'il ne laissait rien paraître, chaque mort qui croisait sa route lui arrachait un battement de coeur.

Quelle ironie.

"Armin ! Jaëger !" appela Jean, sourcils froncés. De toute évidence, il était exaspéré.

"Oui, oui, on arrive," souffla Armin en évitant soigneusement de poser ses yeux sur le cadavre, et les deux adolescents continuèrent leur chemin en direction du groupe.

Arrivés au rayon surgelés, qui, solide, tenait toujours debout comme si de rien n'était, ils retrouvèrent une bonne partie du groupe. Ici se trouvaient Hanji, Connie et Sasha, ainsi que Marco, l'air d'appréhender la situation, Jean, Hanneth, Mike et Historia, toujours accompagnée d'Ymir, qui la suivait comme son ombre, aussi protectrice – sinon plus – que Mikasa envers son frère. Ils se tenaient là, sans trop savoir quoi faire, et si la plupart d'entre eux commentaient la situation, le reste semblait hésiter entre rester de marbre et sortir à pas feutrés. Eren s'adossa à un bac de surgelés, dont le couvercle de verre avait été, depuis le temps, ouvert et cassé, et Ymir prit la parole.

"Où est l'Commandant ?"

Jean haussa les épaules, Hanneth grogna quelque chose, et le reste resta silencieux. Eren n'avait aucune idée d'où il pouvait bien être mais ça lui était égal. D'ailleurs, si lui avait le droit de vagabonder seul, alors il n'y avait pas de raison que ce ne soit pas le cas pour lui. Quand Eren se décolla du bac, il sentit instantanément Jean se raidir, comme s'il s'apprêtait à le retenir. C'était peu loin de la vérité.

"Hey, Jaëger, où tu-"

"Hey, Tête-de-cheval," fit-il sur le même ton, mais indéniablement moqueur, "on s'inquiète pour moi ?"

L'effet fut immédiat et Jean devint écarlate, il ne sut trop si c'était de rage ou de gêne. Sûrement un peu des deux. Toujours est-il qu'il ne releva pas, et Mikasa l'observa partir en ouvrant de grands yeux irrités. Il se conduisait toujours comme un gamin après toutes ces années d'errance. Il avait pourtant retenu la leçon, non ? Elle s'apprêtait à se lancer à sa poursuite mais Armin sentit que si il la laissait faire, les choses finiraient par glisser, hors de contrôle. Alors il la retint, de la même manière que la brune avait retenu son frère un peu plus tôt – et ses petits doigts serrés autour du tissu de sa manche suffirent à stopper chaque mouvement de l'adolescente. Elle abandonna même son air féroce pour quelque chose de plus doux, qu'elle ne réservait que pour eux deux. Enfin, seulement quand Eren se conduisait bien.

Mikasa, crispée sous son bras, finit par saisir l'insistance de son regard qui, silencieusement, disait "laisse-le" autant qu'il disait "reste avec moi". Les deux commandes étaient presque contradictoires, mais étroitement liées – et même si l'idée de laisser son frère vagabonder seul dans un endroit aussi dangereux lui déplaisait, elle ne pouvait pas non plus laisser Armin. Surtout qu'Armin ne savait pas se servir de ses armes, du moins, il refusait assurément de s'en servir – et Eren était plus du genre à gaspiller les balles par ennui. Alors, tout compte fait, le choix était fait.

La lumière de la façade n'était plus qu'un souvenir. Ici, il faisait sombre, et la Lune n'aidait pas, même pas un peu. Il n'y avait que la pénombre et la pénombre encore, immobile, pensive, et profondément dangereuse. Il avait marché assez vite pour s'éloigner efficacement du groupe, même si ce n'était pas son but premier. Ses yeux parcouraient les étagères dévastées à la recherche d'une quelconque trace de nourriture, même moindre, même dégueulasse – c'était déjà ça. Mais il n'y avait rien. Ce supermarché ne semblait pas dater de trop longtemps, car la nourriture ne semblait pas dater d'une décennie non plus. Quelques années, sûrement, mais dix, non. Quoiqu'il en soit, trouver de quoi nourrir l'Unité était toujours un problème. Eren était alerte, cependant, et il espérait furieusement tomber sur quelque miracle en scrutant l'obscurité.

Il shoota dans une converse vide par inadvertance, et manqua de sursauter, comme avec le cadavre. Il se retint de justesse, réprima une ou deux injures – sa grossièreté était devenue un de ses traits de caractère – et continua d'avancer, prenant soin, cette fois, de ne pas heurter quoi que ce soit. Le sol était plein de débris, il aurait dû s'en douter.

"Allez…" pressa-t-il à voix basse, comme s'il encourageait la nourriture à se montrer d'elle-même. Il sondait la pénombre, impatient, et son allure accélérait presque au fil des secondes. Arrivé au bout du rayon, cependant, il réalisa qu'il était vraiment seul, et oubliant pour de bon la présence potentielle de l'Armée Humaine ou de Survivants, fit face à quelque chose de plus… surprenant.

Dans le silence du supermarché, il n'entendait plus Sasha pousser ses cris stridents, quoiqu'assez légers, ni Reiner rire fièrement, ni même Jean râler encore et toujours, ou Hanji rappeler à l'ordre on savait quel adolescent. Les adultes commentaient toujours à voix basse, ou bien se taisaient, pour le reste, mais d'ici, il n'entendait véritablement rien. Du moins, personne.

Eren s'engagea dans une allée perpendiculaire et fixa le sol en quête de nourriture. Il évita de justesse un rat qui, à quelques centimètres de son pied, prit les jambes à son cou en lâchant un son effroyable – et lui arrachant un grognement grave – et ses yeux tombèrent presque aussitôt sur quelque chose de légèrement brillant, à quelques mètres de là. Eren combla la distance et se pencha jusqu'à l'objet de ses désirs, un vague sourire aux lèvres. Il attrapa la boîte de converse, et le coeur serré, vérifia si elle était ouverte. …Elle ne l'était pas. Il s'apprêtait à appeler Armin quand il réalisa que celui-là ne l'entendrait probablement pas d'où il se trouvait, et baissa à nouveau ses yeux bruns sur le trésor qu'il tenait entre ses doigts. C'étaient de vieux haricots en boîte. Ils n'étaient peut-être plus bons, mais c'était mieux que rien.

Il fut tellement pris dans sa contemplation qu'il ne réalisa pas ce qui l'entourait. Non, il n'y avait personne, pas d'Infectés, pas d'Armée Humaine non plus ; mais il y avait un spectacle bien plus singulier encore. Et quand Eren, le sourire aux lèvres, leva les yeux, il le perdit aussitôt. Ses doigts serrèrent davantage la boîte de converse entre ses mains et il se releva, grave.

Il arrivait dans un des quatre coins du bâtiment rectangulaire, et malheureusement, pas le bon. Devant lui, sur l'immense mur, avaient été dessinées deux ailes, l'une rouge sang, l'autre uniquement constituées de ses contours, mais de la même couleur. C'était… stupéfiant. Il ne savait pas quoi faire, quoi penser. S'agissait-il de véritable sang ? Son coeur se serra et il fronça les sourcils, ignorant combien son coeur battait dangereusement. Sa peur naquit tout doucement, coulant dans son sang comme un long poison ; mais avec elle l'adrénaline, tout aussi puissante qu'elle. Sa main gauche serra la boîte et de sa main droite, il sortit son arme, un pistolet assez épais pour être efficace, et chargé à bloc.

Flingue chargé, vie sauvée.

Un léger coup de vent traversa les carreaux cassés pour venir jusqu'à lui, et la brise souffla doucement sur son sweat-shirt, léger et fin comme un t-shirt, et troué sur le côté. Ses mèches brunes hirsutes et sauvages dansèrent au contact du vent ; et l'une d'elles retomba férocement contre ses paupières. Il inspira profondément. Que venait-il de se passer ici ?

Puis, comme pour répondre à ses questions, il baissa les yeux jusqu'au sol, au pied du mur, et ses doigts se refermèrent instantanément sur la gâchette, armée pointée sur le sol, sans pour autant appuyer. Là, empilés comme des animaux sans importance, cinq corps lui faisaient face. Cinq corps qui, sans l'ombre d'un doute, n'appartenaient pas à l'Armée Humaine – ils n'avaient pas l'uniforme militaire et l'un d'eux était… un enfant.

Son coeur se serra et il fut pris d'une violente nausée. On pensait que la vie devenait plus légère au bout d'un temps. Moins agressive. Mais c'était faux. On s'habituait simplement. Et il y avait des choses, de temps en temps, posées par Dieu ou le destin, créées mêmes pour leur rappeler qu'au bout du compte, ils ne pourraient jamais complètement s'habituer à quoi que ce soit. Surtout pas à la mort. Et quand le chaos sévissait de lui-même, les Hommes s'entre-tuaient. L'agonie était le langage universel.

"Putain de…" commença Eren, mais ses mots, aussi violents furent-ils, moururent sur ses lèvres craquelées.

L'horreur était là. À quelques pas de là. Il lui faisait face. Ses yeux s'embuèrent comme par réflexe et il constata à peine que sa respiration s'embrouillait. Pour sûr, Mikasa l'aurait grondé – il était incapable de répondre à une attaque dans un état pareil, même si son arme était toujours furieusement tenue par ses longs doigts fins. Il essuya maladroitement ses yeux du dos de sa main, celle qui tenait son pistolet, et renifla bruyamment. Heureusement que Jean n'était pas là pour voir ça.

Le coeur lourd, il posa ses yeux sur les ailes à nouveau, celles dessinées sur le mur comme un symbole divin. Les ailes étaient grandes, incroyablement grandes, et peintes d'un rouge si sombre qu'il donnait froid dans le dos.

"Oi, saleté de gamin," éclata une voix sereine dans le silence, et son coeur sursauta, "si tu veux pleurnicher, vas ailleurs, tu veux ?"

Il sonda d'abord le tas de cadavres devant lui, avant de bêtement faire volte-face, pour tomber nez-à-nez avec un type un peu plus petit que lui, mais plus âgé, assurément, d'une bonne quinzaine d'années, et dont le visage était profondément irrité. Ses sourcils froncés semblaient figés en une expression naturelle, sa bouche ne trahissait aucun sourire, pas même moqueur, et ses yeux ne brillaient d'aucune lueur. Il était… vierge d'émotion. Ses cheveux noirs, plus sombres encore que ceux d'Eren, tombaient sur son front avec délicatesse, contrastant avec son allure singulière. Il portait des vieilles bottes militaires, d'un vert sombre uni, un pantalon de chasseur trop grand pour lui, et un long t-shirt noir délavé, avec une veste de cuir usé, simple et abîmée, qu'il avait laissée ouverte. Ses yeux d'un gris acier le défiaient presque du regard, mais il était trop estomaqué pour réagir.

Bordel, qui était-il ? Devait-il… fuir ? Appeler à l'aide, même si c'était stupide d'espérer être entendu ? Ou simplement se servir de son arme ? Il l'avait déjà fait, après tout.

"T'as perdu ta putain de langue ?" reprit l'autre, et le voir parler était encore plus terrifiant que simplement l'entendre.

"N-non," répondit Eren, plus bas qu'il l'aurait voulu, et les mots qu'il s'apprêtaient à lui dire retombèrent dans sa gorge.

Ils s'observèrent sans rien dire pendant quelques secondes, longues et dangereuses, durant lesquelles Eren nota qu'environ trois mètres les séparaient, et qu'il tenait un long fusil autour de son épaule. L'homme ne bougea pas, alors, lui non plus.

'Qui êtes-vous ?' voulut-il dire, mais rien ne sortit.

Au lieu de ça, il lui demanda la première chose qui lui vint. "C'est vous qui les avez tués ? Et ce gosse aussi ?" Le ton de reproche qu'il employait était difficile à manquer. D'autant plus que ses yeux, maintenant surplombés par deux sourcils froncés d'horreur, avaient perdu leur lueur terrifiée pour l'échanger contre une sorte… d'écœurement. De dégoût profond. Avec un arrière-goût de peur.

Ce fut bien entendu la dernière chose à laquelle il s'attendait, mais l'homme éclata de rire devant sa question. Un rire bref, concis, et faux, bien sûr, presque amer – non, définitivement amer. Mais il se tut bien vite, retrouvant son expression dénuée d'indices, et il fit mine de faire un quart de tour pour se pencher jusqu'au cadavre que, de toute évidence, Eren n'avait pas remarqué en ramassant sa conserve.

"Non, ce n'est pas moi." Il soupira presque imperceptiblement. "C'est eux."

Eren regarda le cadavre que l'inconnu dépouillait en silence, et détourna les yeux en remarquant l'immonde entaille à sa gorge, suivie d'une traînée de sang difficile à ignorer. Mais quelque part, le sang ne semblait pas avoir fini son chemin au bon endroit. Il n'osa pas lier les mots dans sa tête pour former la question qui lui semblait évidente.

Le fait qu'il ait renoncé à fuir était fou, mais celui qu'il entrevoie même la possibilité que cet être soit de son côté l'était tout autant. De toute évidence, le type qu'il avait dépouillé faisait partie de l'Armée Humaine. Il sentit une vague de panique l'envahir mais l'autre, comme l'ayant prévue, le devança sans même lui accorder un regard.

"Non, c'était le seul. Les autres crevards sont partis."

Il fit une pause, durant laquelle Eren n'osa intervenir. Il était trop occupé à mettre les choses en place dans son esprit.

"Il y avait un groupe de Survivants dans ce bâtiment. L'Armée est arrivée et les a descendus, voilà tout." Il ajouta, peu de temps après, "celui-là était un retardataire que j'ai réussi à choper."

Alors, il l'avait bien tué lui. Au moins, il était innocent. Ses mains, qu'il nota rouges, n'étaient pas tâchées du même sang – mais celui plus sombre, plus impur, de ceux qui avaient abandonné leur humanité pour un autre monde.

Brièvement, Eren se tourna vers le mur derrière lui avant de reporter son attention sur l'inconnu, qui s'était maintenant relevé.

"C'est avec du sang qu'ils ont peint ça ?"

L'inconnu poussa un bref soupir. Répondre l'irritait.

"Ils n'ont pas peint ça." Pause. "Mais, oui, c'est du sang."

Eren ouvrit la bouche pour protester mais ne trouva rien à dire. Au lieu de ça, il s'offusqua.

"Comment vous savez tout ça ?"

"Parce que c'est moi qui les ai peintes."

Il nota ses mains sombres et son coeur se serra. Il avait vraiment grimpé tout là-haut pour dessiner des ailes, en l'honneur de ces morts ? Morts inutiles, d'ailleurs, mais morts qui ne devaient pas avoir grande importance aux yeux d'un vagabond solitaire et grossier ? ça n'avait pas de sens. Ses yeux disaient "imbécile" et semblaient peu enclins à répondre à ses interrogations, mais il avait besoin de réponses. Pas pour tout raconter à Armin ou Mikasa. Pour lui-même. Pour comprendre ce qui s'était passé ici. Quelque part, il en oublia la raison de sa présence ici, et la boîte de converse ou même l'arme qu'il tenait dans ses mains. Tout ce qui comptait étaient ces ailes peintes avec du sang humain, celui du meurtrier, à l'évidence, que l'inconnu avait récupéré précieusement ; et la pile de corps derrière lui, qui lui faisait froid dans le dos. Encore plus, au-delà de tout ça : ces deux yeux gris posés sur lui avec agacement.

"Pourquoi ?"

"Tu poses trop de questions, gamin."

Comme pour marquer ses mots, une voix puissante les coupa.

"Eren !" C'était Mikasa.

Il nota les yeux de l'inconnu s'ouvrir légèrement, si bien qu'il lui sembla même avoir rêvé. Mais ce dernier marmonna, plus pressé qu'il n'aurait jamais pu l'être, "Ce sont les ailes de la liberté."

Et comme ça, aussi imperceptiblement qu'il était arrivé, il repartit. Eren le vit disparaître derrière une étagère, si vite qu'il lui sembla impossible de le rattraper, même s'il l'avait voulu – or il était cloué au sol. La voix de Mikasa retentissait autour de lui comme un écho dans sa tête, et il mémorisa précieusement les mots que l'inconnu lui avait offert.

Le silence revint, sombre et effrayant, et il ne sentait plus rien : ni la brise, ni le contact froid de son pistolet, ou ses doigts serrés autour de la boîte, ni même l'horreur de l'endroit. Il ne sentait plus que l'horrible vitesse de ses battements de coeur.

Rien n'avait jamais semblé aussi réel.