— Qu'on fasse sortir la condamnée !

J'arrive sur la place du village au moment où ces mots résonnent au-dessus de la foule. Toutes les têtes sont tournées vers l'avant ; personne ne remarque mon arrivée. Je m'approche silencieusement de la dernière rangée d'observateurs, mais j'ai beau m'étirer le cou, je ne vois pas à l'avant. Je sais que si je signalais ma présence, les villageois s'écarteraient devant moi, et mon statut me permettrait de m'avancer jusqu'au bûcher. Mais je n'en ai aucune envie.

Un brouhaha s'élève de l'avant de la foule, près de la grange, et je sais qu'on a sorti la condamnée. Aelis, je me reprends mentalement. Aelis. Son nom est Aelis.

— Aelis Métivier, vient la même voix masculine. Accusée de sorcellerie et condamnée à mourir par les flammes.

Quelques instants plus tard, je la vois apparaître sur les marches du bûcher. Entre les deux gros hommes qui la tiennent d'une poigne d'acier, elle a l'air minuscule, chétive, comme si elle n'était encore qu'une enfant. Ses longs cheveux bruns me masquent son visage, et je n'arrive pas à décider si j'en suis contente ou non. Aurais-je voulu voir une dernière fois les traits de la femme dont j'ai causé la mort ?

À l'avant de la foule, les villageois ont commencé à lancer des projectiles vers Aelis. Je grimace quand une tomate explose contre sa jambe, et dois me mordre la lèvre pour retenir un cri de protestation. Elle ne mérite pas ça, voudrais-je hurler. Elle ne mérite pas votre haine.

— Si quelqu'un a quelque chose à dire pour la défense d'Aelis, qu'il se prononce maintenant.

J'ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort. Même si j'avais dit quelque chose, mes mots auraient été noyés par le vacarme des gens sur la place qui hurlent des imprécations et des insultes. Je glisse la main dans ma poche et serre le poing autour de la petite fiole en verre qui contient la potion que j'ai passé la nuit à préparer dans le secret de la cuisine, celle qui me permettrait de prendre la place d'Aelis.

Car c'est moi qui devrais être là, sur le bûcher, à regarder venir une mort inévitable. Ce n'est pas elle qui a vu une petite fille malade, mourante, pendant une tournée au village avec le trésorier de son père, et qui est revenue sous le couvert de la nuit jeter un sortilège pour la guérir. Je n'ai appris que deux jours plus tard qu'Aelis avait été accusée du crime que j'avais commis. Si on pouvait appeler un crime sauver la vie d'une petite fille. Mon père était furieux.

Mon père. Les yeux pleins de larmes, je baisse la tête. Si je m'expose, si je sauve la vie d'Aelis, il perd sa seigneurie. Jamais sa réputation ne survivrait après que sa fille à peine majeure ait été brûlée vive pour sorcellerie.

Je dois me taire.

— MAMAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAN !

Je me tourne vers l'origine de ce cri déchirant, comme le font aussi tous les villageois. Je n'ai aucun mal à reconnaître la petite fille que j'ai sauvée, toujours pâle mais les yeux rouges d'avoir trop pleuré, toujours maigre mais se tenant debout, tournée vers sa mère. Comme moi, elle a dû échapper à la vigilance de son père, aujourd'hui, pour venir voir Aelis Métivier une dernière fois.

J'entends la mère, par-dessus la foule qui s'est miraculeusement tue un instant au moins, crier à sa fille de s'en aller, de rentrer à la maison. Figée, je ne fais pas un geste. Toute l'horreur de ce que j'ai fait me frappe. En sauvant une vie, j'en ai détruit trois, toute une famille qui ne va jamais se remettre de ce que j'ai fait.

— Que les flammes éteignent la malédiction !

Je vois le bourreau se diriger vers le bûcher, et cette vision me permet enfin de bouger. Je me précipite vers la fillette, ne me préoccupant pas des villageois qui m'ont reconnue : « Eléonora de la Cour. C'est Eléonora de la Cour ! » Je prends l'enfant dans mes bras et presse son visage plein de larmes contre mon épaule.

Je tourne la tête vers l'avant, et je rencontre le regard d'Aelis. Je voudrais lui crier à quel point je suis désolée, mais je ne peux que la regarder, la dévorer du regard une dernière fois.

Les flammes qui grimpent le bûcher atteignent ses jambes, et elle laisse échapper un hurlement animal, de douleur. Le reste de la foule perd instantanément son intérêt en moi et se retourne vers l'avant, encourageant avec excitation le feu grimpant. Je serre encore plus la petite fille contre moi, et bientôt mes propres larmes rejoignent les siennes.

J'ai tellement honte.