Mon intelligence avait toujours été très limitée. Non mais vraiment. Pour être incapable de deviner la réaction de Marian Cross, pourtant assez classique quand on connaissait le personnage, il fallait vraiment être bête.
En comptant celui-ci, j'avais vécu six jours abominables en sa compagnie. J'étais celle qui, de tout l'équipage, le connaissait le mieux, pour plein de raisons, notamment le fait qu'étant un pauvre clochard dégoûtant et sale, le maréchal n'hésitait absolument pas à m'en faire voir de toutes les couleurs.
C'était d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle je le détestais, parce que, ne rêvons pas, si j'avais été sous mon apparence féminine à notre première rencontre, il aurait été très probable que je tombe follement amoureuse de lui ou qu'au moins, j'eus une opinion assez positive de sa personne.
Mais franchement, travailler en tant que son esclave vous remettait rapidement les idées en place.
Nous étions sur un bateau assez petit pour permettre la promiscuité, et il se plaignait tout le temps de me voir, me snobait continuellement au point où je rêvais qu'un jour, il me laisserait tranquille. Son problème était que j'existais, et qu'il ne pouvait pas abréger mes souffrances.
Vous l'aurez compris, il me haïssait.
Comme j'étais très magnanime, que le divin des crevards était quand même fichtrement puissant, et que, malgré ses diverses tentatives de meurtre sur ma personne – oui parce qu'il y en a eu plusieurs : cette enflure s'emmerdait souvent – je m'en étais toujours sortie, je n'avais jamais répondu que par des onomatopées, jusqu'à hier : A ce moment, j'étais bien trop fatiguée pour écouter un de ses trop longs discours dont les thèmes principaux étaient sa magnificence et mon manque affreux de goût. Un rien m'avait énervée et j'avais donc tenté d'abréger. Piètre tentative.
Mais pour en revenir à nos moutons, comme il passait son temps à m'embêter, j'avais appris à connaître précisément son caractère. Mais, comme je vous l'ai dit, j'étais stupide. J'avais oublié l'un des défauts majeurs de Marian Cross.
En effet, c'était un pervers.
En soi, ce n'était pas grave. Mais imaginez que l'homme le plus laid de toute votre vie vienne avec un sourire louche – bien que l'homme en question ne s'en aperçoive pas sur le coup – et vous dise qu'il est une prostituée, au féminin s'il vous plaît.
Y a deux cas de figure : Soit vous pensez qu'il se fout de votre gueule et qu'il est cinglé de se croire du beau sexe, soit vous pensez qu'il vous drague. Et oui, je sais que l'image mentale du second choix vous hantera. Un clochard draguant Cross. On aura tout vu. Mais bref.
En réalité, je voulais juste voir la tête de Cross décomposée parce qu'il penserait que je me moquais de lui. J'avais pris cette décision sur un coup de tête quand j'avais vu l'enflure. Du coup, sans vraiment réfléchir, j'avais inconsciemment pensé qu'il ferait l'option numéro un.
La différence avec l'option numéro deux, c'est qu'il vous demandera confirmation avant de vous tuer. En général, si vous avez deux sous de jugeote, cela vous sauve.
Mais le divin des crevards, qui avait été si sûr que je le draguais que son visage n'avait même pas affiché l'ombre de l'idée de l'illusion du fantasme du scepticisme, ou même de la surprise, et dont l'expression s'était approché plutôt d'un dégoût d'une profondeur abyssale, combinée à une vague colère, ne m'avait pas laissé pas la chance de retirer mes mots.
C'était peut-être pour ça que tout s'était terminé aussi tragiquement. Ah, tristesse...
Lentement, Marian Cross se redressa. Il marcha ensuite dans ma direction, ses yeux sérieux plantés dans les miens. Bien évidemment, comme je sentais l'arnaque, je me recroquevillais sur moi-même, de manière à ce qu'il ne puisse pas prendre mon col de chemise et, du coup, me soulever pour m'envoyer dire bonjour aux poissons.
Malheureusement, quand j'ouvris la bouche pour m'excuser – c'était un réflexe, sans vraiment en savoir la raison je savais que je venais de commettre une bévue – le combattant arriva à ma hauteur, et j'eus la mauvaise surprise de découvrir son pied droit qui fonçait de manière peu discrète vers mon entrejambe, dans le but invraisemblable de m'émasculer. Invraisemblable parce que, je le rappelle, mes atouts sont d'ordre féminin. Mais bref.
Je me redressai alors tout en levant mon genou droit et, avec la plante de mon pied, je poussai et repoussai la jambe ennemie. Par réflexe, je pivotai ensuite sur moi-même et je balançai mon talon de la même jambe en direction de la tête de Cross. Persuadée qu'il allait parer ou du moins éviter le coup, je frôlai l'arrêt cardiaque quand ma chaussure percuta sa joue, pile au moment où je poussais un cri de guerre. Cross ne s'effondra pas, mais il recula et sa tête parti sur côté.
Je suis foutue. constatais-je avant que la teneur de cette information n'atteigne mon cerveau et que je me mette à paniquer.
Car en effet, mes chances de survie venaient d'atteindre le zéro absolu. Si ce n'est qu'elles plongeaient dans les négatifs. De fait, et je ne vous apprends sans doute rien, Cross allait répliquer. Et m'égorger. Ou m'étriper. Enfin, me dézinguer, quoi, appelez ça comme vous voulez. Et bien sûr, inutile de dire que c'était un accident, il m'assassinerait quand même.
Mais bordel, c'est un combattant surpuissant ! hurlais-je mentalement. Pourquoi il est incapable d'éviter ma godasse puante, trouée et toute pourrie ?Je suis sûre qu'il l'a fait exprès ! Il veut avoir une excuse pour me tuer d'une balle dans la tronche !
Je portais la main à mon bôkken qui ne me quittait jamais, actuellement placé à ma taille. Mais ne rêvez pas, je savais déjà comment tout ça se finirait. Malheureusement, je savais aussi que mon orgueil – vous savez, celui qui va être en miette quand l'autre m'aura refait le portrait – ne me permettrait pas que je flanche face à Cross. Je ne pouvais pas, malgré le fait qu'il m'avait déjà réarrangée une bonne dizaine de fois sans que je ne puisse rien faire, me laisser me faire massacrer.
J'étais vraiment conne. D'autant qu'à ce stade, je voyais parfaitement bien l'enflure sortir son arme anti-Akuma et trouer mon corps comme du gruyère. Peu importe si j'essayais de fuir, ou que je me laissais faire : J'allais finir dans une boite d'allumette !
En plus, ma résistance ne ferait qu'aggraver ma situation.
…
Tout cela n'avait pas de sens, quand j'y pensais. En effet, qu'est-ce qu'il ne fallait pas faire pour un ego qui allait de toute façon bientôt être détruit, j'vous jure. Mais bref. Revenons à l'action.
Je dégainai avant de placer mon arme devant moi. Mon adversaire, quant à lui, avait repris ses esprits et me regardait d'un air furieux. Une aura noire se dégageait de lui, et il sembla sur le point de sortir Jugement de sa sacoche, située sur sa jambe droite. Comme...
Comme s'il voulait dégainer.
…
… et ce fut ainsi... que je mourus ... R.I.P Amélia.
C'en était presque drôle.
Bon. En vrai, j'étais une morte en sursis, donc j'utilisai mes dernières minutes avant mon aller simple pour l'enfer dirigé par le divin des crevard pour faire appel à toutes mes connaissances sur le kenjutsu. Je corrigeai ma position, et me concentrai sur l'attaque que j'allais porter.
Puis, je m'élançai sur mon adversaire.
Mon bôkken fut bloqué par une balle, tirée à bout portant : Comme je l'avais prédit, mon adversaire avait sorti son arme et tiré sur la lame. Néanmoins, la balle explosa au contact du bois, causant une déflagration qui me projeta à l'autre bout du galion. Cela eut pour effet de me projeter en arrière.
Je heurtai de plein fouet la rambarde, et, sur le coup, je laissai échapper un cri.
Je me levai d'un bond et, aussitôt, me remis en position de combat. La lame de mon bôkken était intacte et un symbole rouge sang s'y formait, mais c'était à peine si je le remarquai.
Cross me regardait avec une expression indéchiffrable, mais clairement peu surprise ou encline à me laisser une ouverture. Je m'apprêtais à réduire l'écart entre nous, quand mon corps me rappela à l'ordre : Mes journées sans manger et mes nuits sans dormir ne me permettaient pas des efforts aussi conséquents. De violents vertiges me prirent, je perdis l'équilibre avant de tomber à quatre pattes et de me mettre à vomir de la bile, n'ayant rien dans mon estomac.
Cross n'attendit absolument pas que je me relève et ne me prit pas en pitié. Je l'entendis s'approcher, et je tentais de me relever avant qu'il ne m'atteigne, sans succès. J'étais trop faible, j'aurais dû manger...
Afin de se venger de la marque de mon talon sur son visage, mon adversaire me donna un premier coup de pied à la tête, qui me plongea dans un état à la lisière de l'inconscience. J'avais basculé sur le côté droit, et comme j'étais sur mon bras dominant, mon ventre était à découvert. La seconde frappe se logea dans mon ventre. Je crachai tripes et boyaux, avant de recevoir le troisième coup. Il en eut beaucoup d'autres, et à la fin je me sentais si mal que je sentais que j'allais véritablement mourir. Je voyais de gros points noirs, au point que j'en avais presque perdu la vue, j'avais des vertiges atroces qui me faisaient perdre le sens du haut et du bas, et ma tête était sur le point d'exploser.
Je ne devais pas perdre.
Malgré tout, quand les coups cessèrent, je trouvais la force de me lever. Je me levais très difficilement et en tremblant, me servant de mon bôkken comme d'un bâton. J'avais à peine levé un genou que je reçus un coup dans le ventre, donné avec la plante du pied. Je basculai en arrière, en position assise, jambes tendues.
Je tentais de me lever une nouvelle fois. Mon corps refusa de m'obéir. Je refis une tentative : Mes jambes se plièrent, mon tronc bascula en avant de manière à ce que je me mette à quatre pattes. Mes spasmes ne me facilitaient pas la tâche : Ils m'empêchaient de prendre appui sur mes mains.
Bizarrement, mon ennemi ne me mit pas un énième coup de pied. Il me fallut du temps, mais je parvins à me lever, en m'accrochant à la rambarde et à mon bôkken. Sans mes aides, il était impossible pour moi de rester debout. Cela n'empêcha pas que je tentai le diable. Cependant, mon corps en décida autrement. Il était bien trop épuisé et maltraité. Il ne pouvait tenir le rythme.
Inconsciente de ce fait, j'utilisais mes dernières réserves afin de positionner mes bras et mes jambes. Et je restai debout, dans cette position, sans rien faire : Je n'étais plus éveillée.
OoOoO
Quand l'infirmier m'annonça, à mon réveil, ma défaite pour cause d'évanouissement – sans doute dû à ma malnutrition qui, combiné à mon manque de sommeil, avait créé une hypotension qui n'avait pas fait bon ménage avec mes maladies chroniques et mon hygiène douteuse – il dut m'appeler à plusieurs reprise pour que je l'entende. Et même ainsi, je ne répondis pas. Je fixais le plafond, en position assise, la bouche ouverte et les yeux vides.
…
Non, je n'étais pas traumatisée, folle de rage et hautement déçue, absolument pas. De fait, c'était de la comédie destinée à sauver mon ego. En montrant au médecin ma réaction spéciale, je lui montrais que, malgré ma défaite humiliante, j'étais exceptionnelle malgré tout et de ce fait, je sauvais mon honneur, qui, de par cette action grotesque, se reconstruisait grâce à mon auto-persuasion !
...
Vous l'aurez compris, ce ne fut que des mois plus tard que je compris que mon attitude absente me faisait plus passer pour une folle et montrait clairement une volonté de nier la réalité. Parce que franchement, le fait de faire une thèse sur la structure du plafond en ayant l'air d'une illuminée n'allait pas améliorer l'image peu reluisante qu'avaient les gens de moi.
J'étais vraiment conne, quand j'y pensais. Alala...
L'infirmier crut finalement que je me moquais de lui – bien que ce ne fut pas le cas – et, dans le but de me faire réagir, frappa là où cela faisait mal : Mon orgueil. Toujours lui, hein.
Il me fit un sermon de deux heures sur le fait que si j'avais daigné m'occuper de moi correctement, je n'aurais probablement pas perdu aussi lamentablement. Il utilisa pile les bons mots – bien qu'il ne devait pas s'en rendre compte – et, en utilisant ma fierté à peine reconstruite de manière louche, il provoqua en moi une haine démesurée pour l'enflure. Ah, et il avait aussi affirmé que nous étions en été. Bizarrement. Et que les membres de l'équipage avaient empêché Cross de m'achever. Mais bref.
Ce fut sans doute ce jour-là que je décidai que j'allais tout faire pour le battre.
OoOoO
« T'as une grande gueule, pour quelqu'un qui me sert de paillasson. » commenta Cross.
Je reniflai dédaigneusement.
« Certes, certes. Mais un jour, croyez-moi, je vous botterai le cul. »
L'enfoiré éclata de rire. L'idée devait lui sembler tellement ridicule. Néanmoins, comme son sourire faux cachait quelque chose de louche, je me retrouvai donc en position de combat sur le pont, en pleine nuit, à tracer un cercle avec l'autre grâce à nos pas. Vous savez, comme deux ennemis qui se jaugent. Même si bon, dans mon cas, j'avais plutôt l'impression que son but était vraisemblablement de me sauter dessus pour m'assommer. Ce qui ne m'empêchait pas de trouver la situation très drôle.
Bordel, j'avais passé toute l'après-midi à l'infirmerie, et je venais de sortir il y a une heure ! Il le faisait exprès !
« Et donc ? Que me vaut le plaisir de votre visite à ma sortie de l'infirmerie ? demandai-je sans baisser ma garde ni m'arrêter. Vous allez enfin me dire ce que vous vouliez hier ?
– Commence donc par enlever ce sourire de ton visage, abruti. Ensuite, tu sais probablement ce qui m'amène. Je n'ai pas pour habitude de rester avec des gens poisseux.
– Rejoignez-nous du côté obscur de la force ! On a de bien meilleurs gâteaux ! » ne pus-je m'empêcher de dire.
Traduction : Devenez un clochard.
… venais-je vraiment d'essayer de convaincre Marian Cross de passer du côté sombre, ce qui dans ma tête voulait dire se transformer en un être à qui les gens associent une hygiène douteuse, une mendicité et une assez mauvaise réputation ?
L'enflure en sans-abri. Quelle drôle d'image mentale...
Cross tenta une manœuvre que j'esquivai. Il s'arrêta ensuite. Il semblait être redevenu sérieux, mais la phrase qu'il me sorti n'avait littéralement ni queue ni tête.
« Quel message veut-on me transmettre ? »
…
… euh... joker ?
OoOoO
Le bateau, comme je l'avais prévu, avait sombré quelques heures plus tard. Néanmoins, cela n'empêchait pas le capitaine du bateau et l'ensemble de l'équipage de hurler sur le fait qu'un Akuma modifié pour obéir aux ordres de Cross allait permettre à l'enflure de se barrer, les laissant seuls en plein milieu de l'océan, sur des barques de secours.
Ce qui, au passage, prouvait ma théorie comme quoi l'enflure aurait largement pu trouver un autre moyen pour se déplacer, mais qu'il ne l'avait pas fait pour des raisons de confort. Complètement con, mais Chomesuke – le nom de l'Akuma modifé – aurait largement pu porter, sans que ce ne fut aussi grand qu'un galion ou aussi petit qu'une barque, un bateau. Et ce jusqu'à sa destination, de manière bien plus rapide que par la voie normale. Et si elle s'épuisait, son maître n'aurait qu'à appeler un autre de ses sbires. Enfin, de ce que je savais.
Mais bref. Étant moi-même accrochée au bateau de Cross, mouillée jusqu'à l'os – le crevard ne me laissait pas monter en appuyant sur ma tête avec son pied – je me demandais vaguement comment il était possible que tout le monde soit en vie. Probablement à cause du fait que l'autre abruti m'ait écoutée quand je lui avais dit que la probabilité de chance que tout le monde s'en sorte s'il ne faisait rien était de zéro.
Aurait-il été piqué dans sa fierté ? Avait-il concocté un plan ?
… nous nous ressemblions trop de ce point de vue-là. C'était flippant.
Au moment où je parvins à me hisser sur le bateau, Chomesuke eut l'excellente idée de suivre un ordre de Cross. A savoir, la retraite stratégique.
Et ce fut ainsi que la barque du maréchal Cross s'envola, et moi avec, en laissant les matelots dans la mer, livrés à eux-mêmes.
Bon, avant que le bateau sombre, ils avaient envoyé un message à l'aide. Un autre bateau devrait les prendre, donc ils s'en sortiraient. En théorie.
