Quelques semaines plus tard, Elizabeth Swann était assise au bord de la falaise irlandaise, les cheveux balayés par le vent. Elle inspira l'air chargé de sel marin. Les vagues pleines d'écume se fracassaient contre les falaises.

Will, j'aimerais que tu sois là. Cet homme avait raison, la vue est superbe. Je m'y sens bien. D'ici, je pourrais voir le Hollandais Volant arriver de loin. C'est un cadre sécurisant pour élever notre enfant, loin des Caraïbes, loin de la piraterie, loin des conflits et des dangers de la potence. Ici, il pourra grandir sereinement.


Après avoir regardé longuement le paysage et son hoirzon, Elizabeth se résolut à gagner le village le plus proche : Lough North. Elle avait le projet de s'installer ici pour les dix prochaines années : il lui fallait trouver du travail et un logement.

Quand elle arriva en ville, elle découvrit que Lough North était un bourg fait d'une multitude d'échoppes, d'un marché et d'une église. Cette ville lui faisait d'une certaine façon penser à Port-Royal et cette pensée lui réchauffa le cœur. Pour fuir les dangers de la milice de la couronne anglaise, elle se présenta comme Elizabeth Turner. En effet, à part l'équipage du Black Pearl et du Hollandais Volant, qui savait qu'elle s'appelait désormais ainsi ?

Elle entra dans les différentes boutiques pour proposer ses services contre rémunération. Le menuisier du village lui indiqua :

- Allez voir le Père Pettyjohn à l'église. Cela fait quelques jours qu'il nous dit chercher quelqu'un.

Le Père Pettyjohn était un vieux monsieur corpulent, manifestement dépassé par son activité d'homme d'église anglicane. Responsable de plusieurs évêchés, il passait son temps à sillonner la route pour prêcher ses sermons et effectuer les différents sacrements. Il confessa n'avoir plus le temps pour s'occuper correctement de l'entretien de l'église de Lough North.

Elizabeth Swann accepta volontiers cet emploi qui lui permettrait une première assise financière pour subsister à ses besoins. Son logement de fonction, attenant à l'église, remplissait son unique exigence : la nécessité d'avoir une fenêtre avec vue sur l'océan qui pourrait lui permettre de se sentir plus proche de Will d'une part, et d'autre part de voir arriver le Hollandais Volant au cas où.


Sa grossesse sous silence, Elizabeth s'occupait donc de l'église et de son petit entretien : elle balayait, passait la serpillère dans les allées, rangeait, astiquait les objets liturgiques, nettoyait les vitraux et l'orgue de l'église, arrangeait les fleurs avant chaque messe. A l'occasion, lorsque le Père Pettyjohn partait en déplacement et revenait tard, elle préparait – maladroitement – un repas qu'il n'avait qu'à réchauffer à son retour au presbytère.

Après ces mois passés en mer auprès de pirates sans foi ni loi, éloignés au plus haut point de toute morale chrétienne, Elizabeth nota l'ironie de la vie qui l'avait amenée à poser ses bagages au sein d'un temple anglican.

Le Père Pettyjohn n'était pas un homme exigeant et ne demandait pas des comptes à son employée sur les tâches effectuées. Il lui faisait confiance en son absence. Occupé à sillonner les routes irlandaises, il faisait en réalité preuve d'une légère indifférence auprès de la jeune anglaise.

Elizabeth ne s'en plaignait pas. Chaque jour, lors de ses pauses, elle s'installait sur un petit banc situé derrière l'église qui faisait face à la mer. La vue de l'océan avait des vertus thérapeutiques et l'apaisait. De plus, l'horizon lui faisait penser à Will et lui donnait de la force et l'espoir de son retour.

Will, que fais-tu au moment où je pense à toi ? Comment se passent tes journées ? A quoi penses-tu ?


Alors que quelques jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée d'Elizabeth dans la ville de Lough North, tout bascula au sein de la petite église.

- Ah, Madame Chatterton ! Quel plaisir de vous voir !, s'écria le Père Pettyjohn.

Madame Chatterton, une des bigotes du village, remontait tranquillement l'allée centrale afin de saluer l'homme d'église.

- Mon père, je venais m'enquérir de vos nouvelles. Comment allez-vous ?

- Très bien, je vous remercie. J'ai justement eu des récentes nouvelles de mon confrère, le père O'Neil, qui est en déplacement en Prusse. Il était venu célébrer les dernières Pâques avec moi, vous vous rappelez ?

- Bien sûr mon Père. Comment se passe son séjour en Prusse ?

- Très bien, ma foi. J'étais en train de réfléchir au courrier que j'allais rédiger afin de répondre à sa dernière missive. Je pensais le rédiger intégralement en allemand mais ma maîtrise en est un peu rouillée. Je voulais l'informer des travaux concernant le vitrail de l'aile nord mais comme je ne sais pas dire « vitrail » en allemand et que...

- Kirchenfenster.

Le couple fit volte-face. Près de la sortie de l'église, chargée d'un seau d'eau propre, se tenait Elizabeth Swann qui revenait du puits du presbytère.

- En allemand, vitrail se dit Kirchenfenster – précisa la jeune anglaise.

Indifférente de l'ahurissement provoqué, Elizabeth poursuivit son chemin.

- Alors ça ! s'écria Madame Chatterton. Une bonne qui parle allemand !


Après cet épisode inattendu, le Père Pettyjohn étudia la jeune femme avec plus d'intérêt.

Alors qu'il pensait avoir affaire à une paysanne désargentée, il nota avec surprise pendant qu'elle nettoyait l'autel qu'elle avait des longues mains blanches, lisses et douces. Les mains d'une aristocrate.

Il continua son enquête en échangeant quelques propos avec elle, par-ci par-là, mine de rien. En plus d'une excellente maîtrise de l'allemand, Elizabeth Turner possédait une connaissance pointue du français, de l'espagnol et de l'italien. Le grec et le latin n'avaient pas de secret pour elle. Elle s'exprimait avec aisance sur les œuvres des philosophes classiques et contemporains. Il testa son employée sur sa connaissance des textes bibliques et sa maîtrise des principes théologiques était impeccable.

Conclusion : Elizabeth Turner possédait une éducation bourgeoise extrêmement raffinée, à faire pâlir de jalousie les grenouilles de bénitier du village. Que faisait une femme de sa condition à récurer le dallage d'une église ? Qui était cette femme ?

Alors que les semaines s'écoulaient et que sa curiosité grandissait, il nota un élément étrange alors qu'elle astiquait un vitrail. Son profil présentait une anomalie qui n'était pas présente auparavant.

- Bonté divine ! Elizabeth, vous êtes enceinte !