► Please, not now ◄
Des larmes. Des reniflements. Des mouchoirs. Du noir. Des fleurs. De la musique. Du soleil.
Au fond d'elle, Julie bouillonnait. Le temps se jouait-il de son malheur ? Pourquoi faisait-il grand beau alors que le jour était vraisemblablement le jour le plus triste de sa vie ? Pourtant, son visage ne laissait passer aucune émotion. Elle était juste là, entourée de proches et d'amis de la défunte. Pas une larme n'emplissait ses yeux secs, pas un tremblement ne venait secouer ses lèvres pincées et sa poitrine ne se soulevait pas sous les hoquets de tristesse. Elle était juste là, figurante parmi les acteurs de cette tragédie. Au centre, le personnage principal, enfermé dans un cercueil d'ébène, s'apprêtait à rejoindre sa demeure éternelle sous terre.
Si Julie ne laissait rien paraître, tout son être était ravagé. Un de ses piliers était parti et un vide qui ne sera plus jamais comblé rongeait son jeune coeur. Elle leva les yeux et observa la cérémonie mortuaire qui se déroulait. Sa mère et son père approchèrent du cercueil verni et posèrent une rose rouge sur celui-ci. Beaucoup de personnes passèrent après eux et le noir brillant devint rouge sang. Plus personne n'avança, tout le monde attendait. Julie comprit que c'était son tour d'avancer. Elle regarda la timide fleur qui attendait sagement son tour dans sa main. Elle avança doucement vers le lit de l'éternité et seulement quand elle fut à quelques centimètres de celui-ci, un tremblement secoua sa lèvre inférieure. L'adolescente tendit le bras et posa délicatement sur toutes les roses déjà déposées; une rose jaune.
-Je sais que ce sont tes préférées, murmura-t-elle. Garde celle-là contre ton coeur dans l'au-delà, comme ça tu penseras toujours à moi. Tu vas me manquer grand-mère.
Elle recula. Elle se coupa du monde. Quand elle revint à la réalité, elle était chez elle.
Trois semaines et trois jours s'étaient écoulés depuis l'enterrement. Julie avait à peine bougé de sa chambre. Elle n'allait plus en cours et s'alimentait à peine, juste de quoi survivre même si elle n'en avait pas plus envie que ça. C'est sa grand-mère qui avait fait son entière éducation alors que ses parents travaillaient d'arrache pied toute la journée. Sa grand-mère avait toujours été là pour elle et grâce à ça, Julie ne s'était jamais sentie abandonnée. Maintenant elle était toute seule. Elle en voulait à sa grand-mère. Elle lui en voulait de l'avoir abandonnée, de l'avoir laissé seule sur cette Terre sans même lui avoir dit au revoir.
Les médecins étaient formels. Elle était morte de vieillesse. Dans la même ville, dans le même hôpital, d'autres médecins avaient lancé un autre diagnostic, mais cette fois-ci à propos de Julie, après un malaise du à une déshydratation. Elle souffrait de dépression. Pas étonnant. Ses amis ne venaient pas la voir car ils avaient pitié d'elle. Et Julie ne voulait pas de pitié.
C'était un soir. Nous étions en avril et même si les journées étaient chaudes, dès que la nuit tombait, le froid s'installait. Il faisait clair ce soir-là. Alors Julie décida de s'installer à sa fenêtre grande ouverte. Elle serrait fort contre sa poitrine une photo qui immortalisait sa grand-mère et elle. Leur sourire était intact alors que les coins étaient cornés d'épuisement. Julie leva la tête et regarda les étoiles.
-Grand-mère... Tu me manques tellement. Je me sens tellement seule. Je suis là, abandonnée par tous. Maman est encore plus dans son travail. Papa c'est du pareil au même sauf qu'il n'ose pas regarder maman. Il a peur de la voir triste. Tu te souviens de ce que tu me disais ? "Sens toi toujours jeune dans ta tête Julie. Ainsi l'âge ne pourra jamais te rattraper." Mais tu es morte de vieillesse grand-mère. Comment peux-tu dire que l'âge ne peut pas nous rattraper ? Tu disais ça pour me rassurer hein ? Pour que je pense que tu étais immortelle et que jamais tu ne me laisserais ?
Des perles salées dévalèrent comme des torrents sur les joues de l'adolescente. Les premières depuis la mort de sa grand-mère bien aimée.
-Est-ce que tu penses que quelqu'un peut m'aider à m'enfuir de ce sentiment indescriptible qui me ronge de l'intérieur ? J'ai besoin d'aide ! cria-t-elle. Est-ce que quelqu'un peu m'aider ? Aidez-moi !
Seul le silence lui répondit. Julie se replia sur elle-même, à bout de souffle. Elle hoquetait entre deux sanglots, elle se mordait la lèvre pour ne plus crier. Puis, au loin, elle entendit un chien aboyé, ce qui lui fit prendre conscience qu'elle était toujours dans le monde réel. Elle regarda à nouveau les étoiles.
-Je pense qu'il y a quelqu'un pour m'aider. J'y crois.
_Somewhere far far away_
"J'y crois..." "J'y crois..."
Ces deux mots résonnaient entre les arbres, sur les collines, sur les roches.
-Tu as entendu ?
-Oh oui, je l'ai entendu.
-Ça faisait tellement longtemps que l'on n'avait pas entendu ça...
-Très longtemps.
-C'est l'heure ?
-Oui. Enfin...
