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Chapitre 1: 'Je prendrai soin de toi'

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Sam était remonté environ une ou deux heures plus tard, pour voir comment allait son frère. Il trouva la couverture que lui et Bobby avaient posée sur lui repoussée au bout du lit, la chambre était vide. Sam en sortit, marchant rapidement jusqu'où il savait qu'il trouverait son frère.

La porte de la chambre de Dean et Castiel était repoussée, mais pas fermée. Sam la poussa, essayant de ne pas faire de bruit, et entra.

La pièce était dans le noir complet et il dû attendre que ses yeux s'habituent au manque de lumière pour arriver à discerner quelque chose. Il n'osa pas appeler son frère, n'ayant aucune idée de comment celui-ci réagirait à son intrusion, s'il ne l'avait pas encore vu. Cela lui vient à l'esprit que peut-être il ne devrait pas être là. Peut-être que Dean ne voulait pas qu'il soit là.

Une fois sa vision fut adaptée. Il vit que Castiel était assis dos contre la tête de lit, les jambes étendues, sa tête droite et son regard céruléen fixé sur un point invisible devant lui. A côté de lui, Dean était dans une position similaire. Sauf que sa silhouette à lui était plus tassée, légèrement penchée sur le côté vers celle de l'ange. Sa tête reposant sur son épaule, les yeux fermés.

Sam se rapprocha lentement d'eux. Il remarqua vite que Dean était endormi contre Castiel, le visage paisible. Alors qu'il allait faire demi-tour et partir, il vu que la main de son frère tenait celle de Castiel. Celui-ci avait entremêlé leurs doigts, ses doigts refermés sur le dos de la main de l'ange, alors que ses doigts à lui étaient lâches dans la main de Dean, se contentant d'être serrés sans le faire en retour.

Le cadet inspira profondément avant de relever les yeux sur le visage de son frère. L'imaginant fixer leurs mains, fixer les doigts immobiles de Castiel. Et il sortit de la pièce, se passant une main sur le visage, le cœur serré en pensant à son frère.

Il repoussa la porte, la replaçant dans sa position initiale, et redescendit auprès de Bobby. Il devait être environ trois heures du matin, et le vieux chasseur s'était écroulé de sommeil sur un de ses livres. Cela faisait des mois qu'ils dormaient à peine tous les trois. Sam lui-même sentait le sommeil arriver, mais il ne voulait pas aller se coucher. Il voulait aider. Il ne savait juste pas comment faire.

Il n'arrêtait pas de penser à son frère, à la façon dont celui-ci devait se sentir. Il avait vu Dean s'écrouler aujourd'hui après avoir tenu bon durant des mois.

Sam reprit un des livres qu'il avait déjà lus, se replongeant dedans, relisant les mêmes mots encore une fois. Il n'aurait pas plus de résultat, il le savait très bien. Il continua de lire jusqu'à ce que la fatigue ne le rattrape et qu'il s'endorme sur le canapé.

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Sam retourna dans la chambre tôt le lendemain matin pour voir comment allait Dean. Il s'arrêta devant la porte de la chambre, se demandant s'il devait frapper, mais il finit par simplement pousser la porte. Il entra silencieusement, au cas où Dean soit encore en train de dormir.

Sauf que ce n'était pas le cas. Son frère avait la même position que lorsqu'il était endormi contre Castiel la veille, mais maintenant, ses yeux étaient ouverts et il regardait tristement leurs mains liées. Il n'avait pas lâché l'ange, leurs doigts toujours entremêlés, ceux de Dean serrés, ceux de Castiel lâches. Il caressait la peau de ce dernier lentement avec son pouce.

Il était tellement absorbé par son mouvement qu'il n'avait pas du tout remarqué l'arrivé de son frère. Lorsque celui-ci manifesta sa présence en toussotant, Dean sursauta légèrement. Son regard passa rapidement de son frère à sa main dans celle de Castiel, qu'il lâcha brusquement avant de se redresser. Il se racla la gorge pour se préparer à parler.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il

Sa voix était aussi grave que d'habitude, aussi assurée, sans aucun tremblement, et si Sam ne l'avait pas vu quelques secondes plus tôt, il aurait pu croire que son frère n'était pas atteint par la situation. Dean avait repris son apparence de dure à cuire qui ne laissait rien le toucher. Ce visage que Sam savait depuis un moment n'être qu'un simple mensonge, un masque que son frère prenait pour se cacher, sa barrière la plus fiable.

- Je venais savoir si tu avais faim, menti Sam en réponse.

C'était sur l'état de Dean en général qu'il était venu se renseigner. Mais au final, son appétit avait toujours été un bon indicateur.

- Non merci, ça va, répondit Dean.

Et l'indicateur était dans le rouge.

Sam acquiesça avant de lâcher un « Okay » très rapide et de s'en aller. Il n'avait aucune envie de déranger son frère, même s'il s'inquiétait. Il n'avait pas non plus envie de le voir triste, même s'il aurait voulu le soutenir. Et il savait que Dean n'avait aucune envie qu'il le voit comme ça. Si celui-ci avait mis du temps à partager son bonheur, ce n'était pas pour se précipiter à montrer sa peine.

Le cadet redescendit et en un seul regard échangé avec Bobby, celui-ci comprit. Il se contenta de soupirer en rangeant le troisième bol qu'il venait de sortir. Le vieux chasseur se laissa tomber sur sa chaise. Il enleva sa casquette et la balança sur la table, se passant une main sur le front avant de soupirer à nouveau. Sam vient s'assoir en face de lui.

- Il était comme ça, quand … ?

- J'n'en sais rien, répondit Bobby.

Sam oubliait souvent que Dean était parti de son côté, rompant contact avec tout le monde, après qu'il soit tombé dans la cage. Parfois, il se demandait comment leur père de substitution avait géré la situation, seul, les ayant perdus tous les deux. Mais ce n'était pas la question aujourd'hui.

- Toujours aucune idée de ce qu'on peut faire ? demanda Sam avec espoir.

- Pour ça faudrait déjà savoir ce qu'il a.

- Il ne réagit à rien. Même pas à Dean. Il est allé dormir près de lui. Je l'ai vu lui tenir la main et Cas … c'est comme s'il était mort.

- Il n'est pas mort, affirma fermement Bobby.

- Je sais, ce que je veux dire …

- Il n'est pas mort, répéta lentement Bobby en détachant chaque mot, regardant Sam droit dans les yeux.

Sam serra la mâchoire et quitta le regard du chasseur.

- Et s'il n'est pas mort, on peut faire quelque chose, continua-t-il.

Sam lui aurait bien demandé quoi, mais Bobby deviendrait certainement encore plus grognon s'il le faisait, alors il se contenta d'acquiescer avant de se servir des céréales.

Il savait qu'ils devaient y croire, au moins pour son frère, mais il ne pouvait s'empêcher de se demander si celui-ci supporterait de perdre quelqu'un d'autre, de le regarder partir en étant incapable de faire quoique ce soit. Sam connaissait assez son ainé pour savoir qu'il se sentirait à jamais responsable, même s'il n'y avait rien qu'il aurait pu faire de différent. Il avait tout surmonté jusque-là, mais c'était de Castiel dont il était question. C'était grâce à lui que Dean avait surmonté le reste.


Dean regarda sa main serrer celle de Castiel. Même la première fois qu'il l'avait fait, l'ange avait compris d'instinct qu'il était censé serrer en retour. Mais là ses doigts n'avaient absolument pas réagi. Son corps entier était resté de glace au contact de leurs peaux. Certes, Dean ne s'attendait pas à un sursaut et un retour total de Castiel, cela aurait été trop beau, mais l'ange était comme Pinocchio avant que la fée bleue n'ait fait de lui un vrai petit garçon, un simple pantin sans vie. Dean pouvait supplier autant qu'il le voulait auprès de l'étoile la plus brillante de la nuit, celui qu'il priait et la raison de sa prière était la même personne. Il pouvait le considérer autant qu'il le voulait comme son ange, en cet instant il n'était rien d'autre qu'un corps.

- Cas …, supplia Dean d'une voix cassée et presque inaudible.

Audible pour qui de toute façon ? Il avait prié pendant six mois, il avait supplié toute la nuit. Rien n'avait changé. Son ange n'était toujours pas là.

Dean se redressa, s'écartant de Castiel pour voir son visage. Il posa une main sur sa joue, lui tournant la tête pour que leurs regards se rencontrent.

- Cas, appela-t-il encore.

L'un de ces regards était vert, brillant d'un espoir qui commençait à s'éteindre, humide à cause de larmes naissantes et retenues. L'autre était d'un bleu magnifique, envoutant, sauf que rien n'y brillait et que le vide qui le remplissait faisait perdre le charme de sa beauté initiale.

- Castiel.

Il se mit à genoux, passant une jambe de chaque côté du corps de l'ange, s'asseyant à califourchon sur ses cuisses. Dean dépassait Castiel, baissant la tête pour le regarder. Il ne lâcha pas sa main, serrant même plus fort. Il glissa son autre main de sa joue à son menton, le saisissant et forçant le pantin qu'était devenue la personne qu'il aimait à le regarder. Ses yeux étaient deux billes bleues dont le seul éclat était le reflet de la lumière qui entrait par la fenêtre.

Il l'appela encore une fois. Puis, Une autre. Et encore une. Il ne compta plus. Répétant son nom, le diminutif ou en entier. Il aurait aimé pouvoir l'appeler autrement, il ne l'avait jamais fait, il n'allait pas commencer maintenant.

- CASTIEL !

Il ne savait même pas quand est-ce qu'il s'était mis à crier. Il venait juste de s'en rendre compte. Mais il se fichait que Bobby ou Sam puissent l'entendent. Il voulait que Castiel l'entende.

Il ne réfléchit pas non plus lorsqu'il posa ses lèvres sur celles de l'ange. Elles étaient sèches, mais encore douces. Il força l'accès bien que rien ne se défende contre entrant, prenant, laissant sa langue caresser celle de Castiel. Il commença à l'embrasser avec passion, attirant le visage de l'ange le plus près possible, collant leurs nez, faisant s'entrechoquer leurs dents. Il ne s'arrêta que lorsqu'il ne senti absolument aucune réaction chez l'autre. Rien. Ses lèvres ne lui répondaient pas, ne pressaient pas contre lui, sa langue restait immobile, insensible. Ni mouvement de recul, ni mouvement dans son sens. Juste un corps abandonné de toute conscience. Dean s'écarta, dégoûté par lui-même.

A quoi tu t'attendais, imbécile ?

Il reposa son front contre celui de l'ange, laissant une larme lui couler sur la joue alors qu'il s'empêchait d'ouvrir les yeux. Encore un baiser qu'il lui aura volé.

Des images commencèrent à affluer sous ses paupières closes. Des yeux bleus brillants d'excitation alors qu'il s'approchait de lui, illuminés de fierté lorsqu'il comprenait enfin quelque chose que Dean avait pris du temps à lui expliquer. Les sensations revinrent elles aussi, faisant renaître des contacts perdus sur sa peau. Une main qui serrait la sienne, des lèvres qui courraient sur son visage cherchant leurs jumelles. Il entendit un rire, une voix rauque et profonde. Il sentit le souffle des mots murmurés contre son oreille. Il sentit leur poids et leur chaleur.

Je veillerais sur toi.

Maintenant c'était à lui de veiller sur l'autre. Et il n'avait aucune idée de comment faire ça.

Il s'écarta brusquement, se relevant, quittant Castiel, lâchant sa main, son visage. Il prit le fauteuil qui était contre l'un des murs de la chambre et il le tira jusqu'au chevet de Castiel. Il s'assit dessus, expira tout l'air qu'il avait dans les poumons avant de relever les yeux.

Rien n'avait changé chez Castiel par rapport à quelques minutes plutôt, comme si rien ne s'était passé.


Sam était revenu vers midi pour demander si Dean voulait manger. Il avait répondu que non et son frère était reparti. Il n'avait pas fait de remarque sur le fait que Dean soit maintenant assit sur le fauteuil à fixer Castiel, au lieu d'être assis à côté de lui.

Le fait que Sam fasse comme si rien de bizarre ne se passait énervait et plaisait à Dean en même temps. Cela l'énervait parce qu'il avait l'impression que son frère s'en fichait. Cela lui plaisait parce qu'il ne le forçait pas à parler.

Sam, lui, aurait volontiers secoué Dean en le giflant. S'il savait que cela ne servirait à rien sur Castiel – il avait essayé, de même que Bobby, de même que le chasseur qui l'avait trouvé – il pensait que cela pourrait avoir un bon effet sur son frère. Il se disait que celui-ci essayerait au moins de lui en coller une en retour, ce qui serait certainement plus rassurant que de le voir dans un état presque aussi apathique que celui de l'ange qu'il veillait.

Le cadet avait observé son frère pendant cinq bonnes minutes avant de signaler sa présence, sans quoi Dean ne l'aurait jamais remarqué. Cinq minutes à le voir regarder fixement Castiel sans bouger, presque sans respirer.

Quand Sam fit part à Bobby de son refus de manger, le vieil homme se contenta de soupirer et de le traiter d'idiot.

- Qu'est-ce qu'il va faire ? Une grève de la faim ? marmonna-t-il.

- J'en sais rien, Bobby.

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Ce soir-là, Dean refusa de manger encore une fois. Il refusa également de quitter le chevet de Castiel. Aucun des deux autres chasseurs ne sut s'il dormit. Sam aurait voulu le forcer à dormir, au moins une petite heure, voir même seulement quelques minutes.

Le lendemain, la même journée sembla se répéter. Refus de manger. Refus de dormir. Refus de bouger de ce fichu fauteuil. Mais au moins il répondait quand on lui parlait. Sam et Bobby échangeaient tour à tour des regards inquiets et exaspérés. Si Dean comptait se laisser mourir, il devrait aller ailleurs, car aucune d'eux ne le laisserait faire.

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- Dean, il faut que tu manges, répéta encore Sam.

Dean se contenta de soupirer sans quitter l'ange des yeux. Au moins l'exaspérer rendait possible la perspective qu'il se lève.

- Je te jure que je te pousse dans les escaliers si tu ne descends pas maintenant !

Sam avait l'impression de jouer les mères en colère – sauf qu'une mère ne menacerait certainement pas son fils de le pousser dans les escaliers. Ce n'était vraiment pas un rôle auquel il était habitué, et il ne l'appréciait vraiment pas. Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il n'aurait jamais dû avoir à faire ça.

- Pas faim, redit Dean d'un ton calme.

- Tu veux que j'appelle Bobby ? Parce que je le ferais, le menaça son petit frère.

- Comme tu veux.

Son ton n'était même pas un ton de défi, d'amusement, ou je-m'en-foutisme, il ne disait simplement rien. Ça ne ferait réellement aucune différence. Bobby lui crierait dessus, mais au final ils devraient le trainer jusqu'à la cuisine et le forcer à manger en lui fourrant directement la nourriture dans la bouche, exactement comme la première fois. Et si Dean n'avait pas été aussi exténué à ce moment-là, ils n'auraient eu aucune chance que cela marche.

Sam soupira et descendit les escaliers. Essayant de ne pas en vouloir à son frère. Essayant de ne pas en vouloir à Castiel. Ni de ne pas s'en vouloir à lui-même de se plaindre alors qu'il n'était pas le plus malheureux de cette histoire.

Bobby releva la tête et soupira en voyant que Dean n'était pas avec lui. Il se leva, claquant son livre sur son bureau et se dirigea vers la cuisine en jurant.

Si Castiel les inquiétait par son manque total de réaction, Dean était tout simplement insupportable. Ils étaient bien trop fatigués pour ça. Si rien ne changeait, quelqu'un dans cette maison allait devenir dingue et finirait par tuer quelqu'un. Cette personne serait très certainement Bobby, et sa première victime serait certainement Dean. Il y avait beaucoup de chose que cet homme pouvait supporter, mais ce genre d'attitude de la part de celui qu'il considérait comme son propre fils ne rentrait définitivement pas dans cette catégorie.

Sam l'aurait bien emmené sur une affaire pour qu'il change d'air, mais ils ne pouvaient décidemment pas laisser Dean seul ici. Il se laisserait mourir de faim, de soif, ou même de fatigue au point où il en était. Sans compter qu'il pouvait à tout moment quitter son état actuel et craquer. Ils l'avaient entendu hurler au début de la semaine, juste avant qu'il ne devienne totalement apathique. Ils s'étaient tous les deux retrouvés près de la porte se questionnant du regard pour savoir s'ils devaient entrer. Puis ils l'avaient entendu bouger le fauteuil, ils avaient regardé discrètement par l'ouverture de la porte, et considéré la crise comme passée en le voyant assis. Sauf qu'elle ne faisait au contraire que commencer.

Bobby revient avec une assiette chargée de nourriture. Certainement la quasi-totalité de ce que devait contenir son frigo. Dean ne mangerait pas tout, ni même la moitié, ni même peut-être quoique ce soit.

Il la tendit à Sam et retourna s'assoir. Le cadet soupira à nouveau. Il avait l'impression de ne faire plus que ça en ce moment : tenter de forcer Dean à manger, ce qui était mission impossible. Il aurait pris n'importe quelle chasse pour s'éloigner de ça. Sauf qu'il se serait senti coupable pour l'éternité de laisser son frère dans un moment pareil. Les crises existentielles, Dean était nul pour les gérer, que ce soit les siennes ou celles des autres, se taire était son plan dans les cas là. C'était vraiment un mauvais plan, et Sam était pourtant devenu un expert des mauvais plans avec le temps.

Le cadet remonta malgré tout, rentra dans la chambre et demanda à Dean d'au moins le regarder, ce qu'il ne fit évidemment pas. Il commença à argumenter sur pourquoi est-ce qu'il devait manger, le fait que c'était important pour sa survie, ce qui semblait moyennement convaincre son frère. Sam utilisait cet argument depuis le début de la semaine, faute de trouver mieux que sa survie comme moyen de persuasion. Au bout de quelques minutes, il en eu assez.

- T'as raison. Crève de faim. Ça le fera peut-être réagir de te voir mourir. On aura plus qu'à lui expliquer que t'es mort à cause de lui, lâcha-t-il en laissant tomber bruyamment l'assiette sur la petite table de chevet à côté de son fauteuil.

Il sortit à grands pas de la chambre, mais il ne s'éloigna pas. Il se demanda si Dean ferait attention au bruit qu'il avait fait en partant, et s'il comprendrait qu'il se tenait juste à côté de la porte de la chambre, appuyé contre le mur. Il aurait dû se douter que non, que son frère était bien loin de se soucier de ça, ou d'être même capable d'y penser.

Il n'y eut aucun son pendant un moment. Et Sam s'apprêtait à partir quand il entendit un mouvement. Il soupira de soulagement et sourit lorsqu'il entendit Dean prendre l'assiette et manger quelque chose, ne regrettant soudain plus son accès de colère.

C'était le second repas de Dean en une semaine.

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Sam ignora pourquoi l'argument « survie » fonctionna lorsqu'il fut accompagné de l'argument « Castiel ». Et d'un autre côté il se frappa mentalement pour ne pas y avoir pensé plus tôt.

Dean n'avait pas fini l'assiette, mais lorsque Sam était revenu plus tard, lui demandant de manger à nouveau, celui-ci n'eut même pas à discuter pour que son frère reprenne l'assiette et la finisse.

Lorsqu'il était redescendu avec l'assiette vide, Bobby le regarda en haussant les sourcils.

- Tu l'as aidé à finir ?

- Non, répondit Sam avant de sourire.

Dean reprit un rythme de repas presque normal. Il mangeait peu, mais il mangeait. Il mit une autre semaine à descendre pour prendre ses repas avec Bobby et Sam. Ceux-ci essayaient alors de faire la conversation, mais Dean n'y participait pas. Les deux hommes se demandèrent s'il écoutait même ce qu'ils racontaient. Mais c'était mieux que l'apathie totale.

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A la fin de la deuxième semaine après le retour de Castiel, Dean descendit les escaliers et se retrouva dans le salon, sous les regards ébahis de Sam et de Bobby. Dean se planta devant une des vieilles étagères remplies de livres, le regard passant d'un ouvrage à l'autre. Il finit par en choisir un. Il le tira, créant un petit nuage de poussière, et regarda la couverture. Il eut un léger acquiescement pour lui-même et il repartit de là où il était venu.

Il n'avait rien dit. Il n'avait même pas regardé les deux membres de sa famille qui le regardaient comme s'ils étaient témoins d'un miracle. Dès que Dean sortit de leur champ de vision, ils échangèrent un regard stupéfait et se précipitèrent pour le suivre. Celui-ci ne sembla même pas remarquer leur agitation, ou alors il s'en fichait. Probablement les deux.

L'ainé avait pris l'un des seuls livres de la bibliothèque de Bobby qui ne parlait ni de démons, ni de monstres, ou quoique ce soit qui ait un rapport à la chasse. Sam ne put s'empêcher de noter que c'était un cas rare. Puis, il était retourné s'assoir dans son fauteuil, ouvrit le livre à la première page et lu le titre à voix haute, suivis du nom de l'auteur.

Puis il commença simplement à lire. Sa voix était stable, calme, claire, mettant le ton là où il le fallait, comme celle d'un véritable conteur. Il semblait avoir fait ça toute sa vie, et Sam eut le souvenir lointain que ça avait peut-être été le cas, un jour, il y a des années.

Bobby finit par redescendre, mais le plus jeune des frères resta, adossé contre le mur, observant son ainé concentré dans sa lecture. Ce dernier ne relevait jamais les yeux du livre, ceux-ci glissant rapidement sur la page au rythme de sa propre voix.

Dean prenait soin de Castiel. Il prenait soin de lui de la seule façon dont il savait prendre soin de quelqu'un. Parfois, Sam laissa son regard dériver sur l'ange, ressentant un pincement au cœur à chaque fois en le voyant rester tellement vide.

Dean lisait page après page, sans jamais commencer à buter sur les mots. Il semblait connaitre le livre par cœur, et pourtant Sam savait qu'il ne l'avait jamais lu. Quand la voix de son frère se fit plus rauque, qu'il commença à se racler la gorge, Sam alla prendre un verre dans la cuisine, le remplit d'eau et le posa à côté du conteur improvisé.

Celui-ci fit comme si de rien n'était, comme s'il n'avait pas vu son frère. Et pourtant une minute après qu'il l'ait posé, Dean s'arrêta pour prendre une grande gorgée d'eau. Puis il reprit sa lecture. Sam se laissa glisser contre le mur, s'asseyant à même le sol, bercé par la voix de son frère, fermant les yeux pour voir les images qu'il décrivait. Que ce soit les paysages sans fins, des grandes prairies vertes ensoleillées aux cavernes rocailleuses sombres et humides, ou bien ces dizaines de visages différents avec chacun leurs expressions propres lorsqu'ils parlaient, leurs façons de marcher et de combattre. Sam voyait leurs images prendre vie contre ses paupières closes, vivant leur quête au son des mots que prononçait son frère.

Parfois il s'attendait presque à ce que Dean fasse des commentaires sur l'histoire, mais ce dernier ne s'arrêta pas une seule fois.

Sam vit lentement la lumière de la pièce décliner alors que le soleil se couchait. La chambre prit des nuances orangées avant de devenir trop sombre pour que Dean puisse continuer de lire convenablement. Même s'il ne dit rien à ce propos, Sam se leva sans qu'on le lui ait demandé pour allumer la lumière.

Bobby arriva avec trois assiettes, en donnant une à Sam, posant l'autre sur la table de chevet et allant s'assoir à côté du cadet avec la dernière. Les deux hommes firent le moins de bruit possible pour ne pas troubler la narration de Dean. Et le cadet se leva une fois pour remplir le verre d'eau.

Dean était environ au trois quart de l'épais livre qu'il avait pris lorsque le plus âgés des trois hommes se leva pour aller près de lui et tendit la main.

- Ça te gènes si je continue pendant que tu manges quelque chose ? demanda-t-il.

Il avait demandé ça simplement, doucement, presque comme s'il parlait à un enfant. Dean se tut quelques secondes avant de tendre le livre à Bobby. Le vieil homme s'assit au bord du lit, juste à côté des jambes étendues de Castiel, et reprit là où l'homme aux yeux émeraude s'était arrêté.

Il s'avéra être lui aussi un assez bon narrateur, bien que sa voix soit moins claire et qu'il articulait moins. Dean mangeait en silence, les yeux posés sur Castiel. Lorsqu'il finit, il tendit la main vers Bobby pour reprendre le livre. Alors qu'il reprenait la lecture, l'autre ramassa les trois assiettes et les redescendit. Sam se demanda s'il devait le suivre, puis décida finalement de rester. Parce que son frère pouvait avoir besoin d'un autre verre d'eau. Et surtout parce qu'il ne voulait pas le laisser.

Le cadet s'endormit contre le mur, à même le sol, inconfortablement assis, bercé par l'histoire que lui contait son ainé. Bien que Castiel soit le réel destinataire de cette lecture.

Lorsqu'il se réveilla, Dean lisait encore. Mais le livre avait changé, il était plus petit et l'histoire n'était plus la même. L'assemblé de petits hommes marchant perdus dans une immense forêt avait laissé place un petit garçon blond qui aimait les moutons et les roses.

Au fond l'histoire n'avait pas d'importance. C'était le geste. C'était faire quelque chose. Et Sam comprenait ce besoin.

Il se leva, descendant voir Bobby qui s'apprêtait apparemment à rapporter le petit déjeuné. Ils auraient certainement de nouveau du mal à faire manger Dean, puisqu'il faudrait l'arrêter dans ses lectures, mais ce n'était plus vraiment un souci.

Dean avait trouvé une réponse à la question : qu'est-ce qu'on fait ? Bien que cela ait très peu de chance d'avoir un quelconque effet.

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La nouvelle résolution de Dean était donc de lire à Castiel tout ce qui lui passait sous la main. Il avait dans un premier temps privilégié les livres qui ne servaient pas de documentation, mais ils étaient venus à manquer assez rapidement. Il avait donc commencé à les lire eux aussi. Il évitait soigneusement les ouvrages en langues étrangères, ou de sortilèges, ou qui pouvait contenir une quelconque invocation ou quelque chose du même genre, mais Bobby et Sam faisaient néanmoins attention à chaque fois que Dean se servait. Ils n'avaient pas vraiment besoin d'ennuis supplémentaires.

Bobby ayant beaucoup de livre, Dean mettrait un certain temps avant de les avoir tous lu. Cependant, si Castiel continuait d'être dans cet état, il finirait par en avoir fait le tour assez rapidement.

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-Qu'est-ce qu'il fera après lui avoir lu l'intégralité de ma bibliothèque ? avait fini par demander Bobby alors que Dean remontait à l'étage avec un nouveau livre pris dans la bibliothèque du chasseur.

Sam haussa simplement les épaules. Il ne voulait pas y penser. Cela faisait un peu plus d'une semaine que Dean s'était mis à lire. Le cadet souhaitait plus que tout qu'il se passe quelque chose qui empêcherait son frère de devoir trouver un nouveau plan. Parce qu'il n'avait aucune idée de comment il pourrait réagir. Sam pensa que si nécessaire, il irait à la bibliothèque. Et le si nécessaire risquait d'arriver assez tôt.

-Qu'est-ce qu'il a pris cette fois ? demanda Sam.

-La bible, grogna Bobby.

Sam renifla, presque amusé. Il savait que Dean serait capable d'en rire, peut-être même de regarder Castiel avec un regard plein d'ironie et de lui annoncer fièrement sa prochaine lecture. A condition évidemment qu'il lui fasse la lecture parce que l'ange était malade et coincé au lit, ce qui était totalement stupide vu que les anges de tombaient pas malade. Non, Dean allait simplement lire comme il avait lu tout le reste. Avec le ton, concentré, en n'ayant aucune idée de ce qu'il était réellement en train de lui raconter.

Il entendit vaguement la voix de Dean émaner de l'étage. Il se demandait comment il pouvait continuer à lire comme ça sans jamais en avoir assez, sans que jamais sa voix ne se brise, car elle restait toujours stable, peu importe depuis combien de temps il lisait. Il semblait agir par pure automatisme, et Sam se demanda s'il aurait eu la force de faire quelque chose comme ça. Il était égoïstement heureux de ne jamais avoir eu à le faire.

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Dean lu le dernier mot du petit livre qu'il tenait. Il était incapable de résumer l'histoire qu'il venait de lire, ni même de donner le nom du personnage principal, si tant est qu'il y en ait un. Son esprit se contentait de déchiffrer les mots les uns après les autres et d'ordonner à sa bouche de les prononcer. Il n'avait aucune idée de ce qu'il lisait.

Il fixa l'espace blanc suivant la dernière phrase. Le silence bourdonnait dans ses oreilles. Il remarqua seulement à ce moment-là combien il faisait sombre, la seule lumière étant celle d'une lune voilée par des nuages.

Dean soupira. Il lui fallait un autre livre. Il devait donc descendre au rez-de-chaussée et espérer que Bobby et Sam soient tous les deux endormis pour qu'il n'ait pas à sentir leurs regards le suivre comme s'il était une bombe à retardement qu'ils étaient prêt à désamorcer au moindre signe inquiétant de sa part.

Il releva enfin les yeux sur Castiel. Ce corps qui n'avait toujours pas bougé. Dean passa sa langue sur ses lèvres avant de se mordre la lèvre inférieure. Ses yeux commencèrent à mieux discerner les détails, lui laissant le plaisir d'admirer chacun des traits du visage de son ange. Chaque centimètre qu'il avait déjà parcouru de ses lèvres à plusieurs reprises.

Son menton, ses joues, ses pommettes, ses tempes, son front, l'arrête et le bout de son nez, ses lèvres, et ses paupières sur lesquelles il déposait de doux baisers, quand l'ange ne pouvait résister à les fermer lorsqu'il succombait à qu'il ressentait. Ces paupières qui cachaient le plus magnifique des bleus que Dean ait vu de sa vie, ce bleu dont les nuances changeaient imperceptiblement selon ce que ressentait l'ange, ces centaines de différentes teintes que l'homme était le seul à connaitre.

Dean focalisa son regard les yeux qu'il aimait le plus au monde, souhaitant les voir refléter le peu de lumière dans laquelle baignait la pièce. Mais il ne vit rien. Il n'y avait aucune tâche de bleu sur le visage de l'ange. Parce que ses paupières fermées formaient une barrière de cils noirs qui les avait fait disparaitre derrière elles.

Parce que l'ange avait les yeux clos pour la première fois depuis son retour.

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