Le Kurgan s'enfonce dans la forêt. Il est maintenant suffisamment loin pour prendre le risque de s'arrêter quelques instants, il a besoin de reprendre son souffle.
Qui sont ces gens ? Qu'est-ce qu'ils lui veulent ? Ce ne sont pas des Immortels, il n'a senti aucune présence…Mais pourquoi des mortels s'en prendraient à lui ?! Ça n'a pas de sens…
Des mortels… Avec eux, il ne faut compter sur aucun code d'honneur, aucune règle…
Ils sont nombreux et décidés à en découdre, lui est seul et désarmé . Ça ne les arrêtera pas. Il n'a pas le choix : cette fois-ci il doit fuir, il ne peut pas les combattre…
Tout est calme autour de lui. Si ça se trouve, ils le cherchent encore autour des bâtiments…
Sauf que…
Merde. La boue. J'ai dû laisser plein d'empreintes… Ils savent que je suis dehors.
Si le Kurgan est très expérimenté pour se battre, il est nettement moins doué pour fuir discrètement. C'est quelque chose qu'il n'a pas souvent eu à faire au cours de sa vie. En plus de ça il est affaibli et n'a pas les idées très claires… et comble de malchance il est habillé de blanc. Tellement facile à repérer…
S'il s'en sort, ça tiendra du miracle.
Le Kurgan ne sait pas où il est. Il continue droit devant lui à travers la forêt. De nuit, il est un peu moins repérable. S'il arrive à semer ses poursuivants avant le lever du jour, il a peut-être une petite chance.
Heureusement, ses poursuivants se sont dispersés pour couvrir plus de terrain. Au moins, il ne sera pas écrasé sous le nombre. Pas tout de suite. Les deux premiers lui tombent dessus par pur hasard, et le Kurgan s'en débarrasse rapidement. Il profite de l'effet de surprise, les assomme tous les deux contre un arbre, et pousse les corps dans un fossé plein de feuilles mortes.
Mais leurs camarades ne sont pas loin… Le Kurgan entend du bruit et des voix qui se rapprochent, voit la lumière de leurs torches électriques, et se réfugie juste à temps dans un épais fourré.
Ils n'ont pas trouvé ses deux victimes étendues dans le fossé. Ils sont passés tout près sans les voir…
A présent ils se rapprochent dangereusement. Cette fois, c'est un petit groupe, le Kurgan ne pourrait pas tous les liquider avant qu'ils ne donnent l'alerte…
J'ai besoin d'une diversion.
Un peu plus tôt, il est passé près d'une mare. Ça lui donne une idée. De loin il y lance une poignée de gros cailloux.
Comme espéré, ils touchent l'eau avec un plouf ! sonore. Le bruit de quelqu'un pataugeant dans l'eau. Ses poursuivants se ruent aussitôt dans cette direction.
Le Kurgan s'éloigne prudemment en se glissant de buisson en buisson. Tout est de nouveau silencieux autour de lui, et il commence à croire qu'il leur a échappé pour de bon, quand trois de ses poursuivants surgissent des bois, juste devant lui.
Immédiatement le combat s'engage. Le Kurgan se défend mal, ses réflexes sont plus lents, ses gestes moins vifs que d'habitude, il a moins de force…
D'autres hommes arrivent, des coups de feu claquent.
Le Kurgan se bat avec l'énergie du désespoir. Il finit par leur échapper, mais il est blessé. On lui a tiré dessus, et il a reçu plusieurs coups de couteau.
Ils ne veulent pas le reprendre. Ils veulent le tuer.
Et ils peuvent très bien y arriver, il suffirait qu'ils le décapitent après l'avoir neutralisé. Et s'ils l'attaquaient en nombre, il n'aurait pas une chance d'en réchapper.
En plus, ses blessures qui ne se referment plus en quelques minutes comme il en avait l'habitude depuis si longtemps. Qu'est-ce qui se passe ?
Il continue son chemin comme il peut à travers la forêt, finit par arriver au bord d'une route. Il est surpris par le passage d'une voiture, avant qu'il n'ait pu fuir ou se cacher. Les phares l'éblouissent…
Encore eux, c'est sûr. Et cette fois-ci c'est fini.
Charlie Edwards, officier de police à New York, rentrait tranquillement de vacances, lorsqu'il voit soudain débouler cette silhouette blanche sur le bord de la route…
Un homme pieds nus et seulement vêtu d'un léger pyjama blanc par ce froid glacial. Ses vêtements sont lacérés et couverts de sang…
Je ne suis même pas encore rentré et déjà le boulot me rattrape.
Au premier abord, Charlie a du mal à l'imaginer en victime. C'est un grand gars solidement bâti, pas une proie facile pour un agresseur.
Alors, tout ce sang, ce n'est peut-être pas le sien.
Et cette bizarre tenue blanche… Il s'est peut-être échappé d'un hôpital,…ou d'un asile psychiatrique ?
Prudence…
Il se gare au bord de la route, va à la rencontre du grand gars. Il n'a pas l'air dangereux, plutôt perdu et affolé… Il est sérieusement blessé, et semble à bout de forces, prêt à s'effondrer.
En voulant s'échapper, il trébuche, et Charlie le retient au moment où il va tomber… Le blessé se débat :
« Foutez-moi la paix ! Lâchez-moi ! Laissez-moi partir !
« Calmez-vous. Vous n'iriez pas loin dans cet état. Qu'est-ce qui vous est arrivé ?
« Il y a toute une bande de types armés qui sont après moi, et …»
Un bruit dans la forêt le fait violemment sursauter. Ses agresseurs ne sont pas loin, ils le cherchent, et vont bientôt rappliquer. Charlie ne tient pas à affronter toute une bande de fous furieux. Ils rejoignent rapidement la voiture.
Le blessé a besoin de soins, il faut au plus vite le conduire à l'hôpital, ensuite il signalera l'incident et reviendra avec des renforts…
A côté de lui, le géant aux cheveux noirs garde les yeux rivés sur la masse sombre des bois qui borde la route. Tous ses sens en éveil, il guette l'apparition de ses poursuivants… Même là, il ne se sent pas en sécurité. Ils ne vont certainement pas s'avouer vaincus comme ça, sans encore tenter quelque chose.
Il est en état de choc. Un survivant d'une guerre… Ses blessures sont impressionnantes. Charlie n'arrive même pas à s'expliquer comment il peut encore être en vie et conscient après avoir perdu autant de sang.
« Vous êtes en sécurité maintenant. On va vous soigner et tout ira bien… »
L'homme a l'air ailleurs, comme s'il ne l'avait pas entendu. Charlie essaie d'engager la conversation :
« Vous ne m'avez pas dit comment vous vous appelez ?
« Victor Kruger…
« Vous êtes du coin ?
« Non. »
Le silence s'éternise… Il faut le faire parler, pour qu'il reste conscient. A présent que la tension de la poursuite est retombée, il faiblit rapidement.
« Vous n'êtes pas bavard, Victor… Vous avez de la famille ? Des gens à prévenir ?
« Non. Ça fait longtemps que je suis seul. »
Une phrase entière, cette fois. On progresse.
« Ah… Et vous venez d'où ?
« De Russie.
« Qu'est-ce qui vous amène aussi loin de chez vous ?
« C'est compliqué…
« Ces gens qui étaient après vous… qui c'était ? Qu'est-ce qu'ils vous voulaient ?
« Je ne sais rien sur eux. J'étais à New York quand ils me sont tombés dessus. Et après, je ne sais plus... Ils m'ont enfermé quelque part, dans une sorte de souterrain. Je devais être drogué ou je ne sais pas quoi…
« Est-ce qu'ils avaient d'autres prisonniers ?
« Je ne sais pas… Je ne crois pas…enfin ne peux pas vous dire. J'étais dans les vapes la plupart du temps, et quand je me réveillais, j'étais seul. »
Le Kurgan garde le silence quelque instants. La nuit est claire, on distingue très bien le paysage qui défile au-dehors. Il ne reconnaît rien. Il est sûr de ne jamais être venu là.
D'ailleurs, où diable est-ce qu'ils sont ?
Le Kurgan hésite un moment à poser la question. Pour la première fois depuis une éternité, il se sent très vulnérable. Autant ne pas laisser voir qu'en plus il est complètement perdu…
Finalement, la curiosité est la plus forte, il se lance : « Où est-ce qu'on est ?
« Dans le New Jersey. S'ils vous ont pris à New York ils ne vous ont pas emmené très loin.
« Et euh, on est en quelle année ? »
Question stupide, mais il n'a pas pu s'en empêcher…
« Ben… on est en 2013, pourquoi ?
2013... Alors ça fait vingt-huit ans !
Il réussi à se contrôler assez pour répondre d'un ton parfaitement neutre : « Pour rien.
Et qu'est-ce qu'ils m'ont fait durant tout ce temps ?
Enfin, ils arrivent à l'hôpital. Le Kurgan se bat contre l'évanouissement. Il ne perçoit plus clairement ce qui l'entoure, mais quelque chose lui rappelle le lieu où il a été retenu prisonnier.
Il a été repris.
Il se débat, veut s'échapper. Charlie le retient alors qu'il va tomber.
« Calmez-vous, ça va aller… Vous êtes en sécurité ici, c'est un hôpital, ils vont vous soigner »
C'est tout ce qu'il peut lui dire avant d'être refoulé hors de la salle d'examen.
Un homme gravement blessé dans une fusillade et qui se bat pour rester en vie…ça rappelle désagréablement à Charlie la mort de son équipier, quelques mois plus tôt. Il espère que ce gars aura plus de chance et s'en sortira…
Pour l'instant, il ne peut rien faire de plus. Il s'en va, après avoir indiqué où on peut le joindre en cas de besoin.
