Substitute for love 2
Le soleil était déjà bien levé et réchauffait la ville et ses habitants qui s'affairaient avec effervescence. Aramis avait lancé son cheval au triple galop à travers les rues de la capitale. Le capitaine lui avait confié la tête de la compagnie pour quelques jours, et voilà qu'au premier matin elle était en retard! Toutefois, elle n'avait cesse de prendre de grandes et profondes inspirations, tentant d'ignorer les haut-le-cœurs qui la tenaillent depuis la nuit.
« Oh non… » avait-elle dit tout haut en baissant la tête avant d'arrêter son cheval brusquement, de descendre de sa monture, de s'appuyer contre un arbre d'une main tandis que l'autre retenait sa chevelure par derrière, et de vomir pour la énième fois. Par chance, cet endroit était désert : il aurait été plutôt humiliant de la voir dans cette position des plus dégradante. Elle toussa et secoua la tête, dégoutée par le goût amer et acide qui lui brûlait la gorge. Que n'avait-elle un peu d'eau…
Elle reprit son souffle et remonta lentement en selle, alors qu'elle se sentait un peu mieux, malgré le mal de tête qui lui martelait le cerveau. Ça lui apprendra, à trop boire! Pourtant, la soirée avait bien commencé…
Elle était en compagnie de Rochefort, ça elle s'en souvenait. Ils avaient parlé longuement, tout en buvant, puis ils avaient marché ensemble…mais le reste était complètement néant…Elle eut alors un sourire : Néant… mis à part le délicieux songe qu'elle avait fait! Dommage qu'il ait pris brusquement fin…
Elle arriva finalement à la demeure du capitaine de Tréville.
« Pardonnez-moi, je suis très en retard. J'ai été pris d'une affaire des plus urgentes, » mentit-elle aux quelques apprentis qui l'attendaient dans la cour, sans oser croiser leur regards. Ouais…aussi urgent que le besoin de laver mes cheveux souillés de vomissure!
Elle prit une autre profonde inspiration et leur fit face tout en essayant de sourire.
« Vous allez bien, monsieur Aramis? » fit l'un d'eux, visiblement inquiet. « Vous êtes affreusement pâle… »
Non seulement elle avait le mal de crâne du siècle en plus d'être nauséeuse, elle était épuisée par sa nuit passée sur le sol de sa chambre, trop ivre pour être capable de remonter sur son lit…mais ô combien le plancher froid avait-il été confortable quand, une fois réveillée, les murs de sa demeure s'étaient mis à tourner dans tous les sens! Même le seau nauséabond qu'elle avait gardé non loin d'elle et qui se remplissait un peu plus à toutes les heures avait donné sa part de réconfort.
« Ça va, ça va, » fit-elle en se massant les tempes. « Allons, nous allons répéter les exercices d'hier après-midi. » En soupirant de fatigue, elle tira sa propre épée de son fourreau, invitant ses élèves à l'imiter. « Messieurs, mettez-vous en position. En gu-… »
« Je vous salue, messieurs les mousquetaires! »
Il n'y avait qu'un homme dans tout Paris qui avait cette voix. Aramis et le petit groupe d'aspirants se tournèrent d'un bloc en voyant Rochefort entrer dans la cour de l'hôtel, son habituel air provocateur plâtré sur ses lèvres, sa salutation toujours fidèle au sarcasme dont il était capable. Son unique œil, par contre, brillait avec encore plus de malice qu'à l'accoutumée.
Le cyclope s'approcha, toujours en souriant. Il se tourna vers Aramis.
« Renvoyez ces abrutis. » Dédaigneusement, il agita la main en direction des apprentis. « J'ai à vous parler. »
« Non, mais? » Profondément insultés, les jeunes hommes avaient déjà leurs épées mises à nu et se préparaient au carnage.
Aramis les arrêta d'un simple mouvement du bras. Elle lança au nouveau venu un regard noir en lui disant « Qu'importe la raison de votre présence ici, vous n'avez pas à insulter mes camarades de cette façon! Parlez d'abord, puis je règlerai votre cas avec la pointe de mon épée! »
Un rictus malin et narquois le fit plisser les joues alors qu'il dénudait ses dents. « Je doute fort que vous teniez réellement à ce que les autres entendent ce que j'ai à vous dire. »
Elle sentit son cœur s'arrêter, l'espace d'un bref instant, alors que des sueurs froides parcoururent rapidement son dos. Est-ce que cela avait un rapport avec leur soirée de la veille? Avait-elle, en paroles ou en gestes, sous l'effet de l'alcool, eut des gestes déplacés, ou divulgué des informations confidentielles? A son sujet? Malgré son soudain malaise, elle parvint toutefois à garder un masque impassible. Le silence qui s'était installé entre les deux soldats était lourd, presque palpable…
« Pratiquez vos mouvements sans moi; je vous rejoindrai dès que j'en aurai fini avec lui » fit-elle à l'endroit des mousquetaires tout en faisant de la tête un petit mouvement en direction du comte. Les jeunes grognèrent quelques insultes à l'intention de Rochefort alors que celui-ci s'éloignait vers la demeure de Tréville en compagnie d'Aramis.
« Sage décision, si vous voulez mon avis… » murmura suavement le borgne en se penchant à l'oreille de la jeune femme. Elle haussa dédaigneusement les épaules en guise de réponse.
« Je vous écoute, » dit-elle lorsqu'ils furent enfin seuls dans la salle commune.
« Pas ici…les murs ont des oreilles. »
Elle poussa un soupir exaspéré et les conduisit vers le bureau personnel du capitaine. Qu'y avait-il de si confidentiel à dire? Elle n'osait trop y penser…encore une fois, la soirée de la veille lui revint à l'esprit: qu'est-ce qui c'était passé qu'elle n'arrivait pas à se remémorer?
Rochefort, de son côté, avait été bien aise de suivre le mousquetaire jusqu'à l'étage, ayant mis à profit le fait qu'il la suivait et pouvait admirer les formes de sa croupe…
« Alors, monsieur le comte? Ça vous convient, ici? » dit-elle en ôtant puis balayant son chapeau sur le sol, alors qu'elle faisait une révérence avec toute l'ironie possible.
Rochefort ne dit mot et inspecta la pièce du regard. Il retourna vers la porte et, à l'aide de la clé demeurée dans la serrure, la verrouilla. « Voilà qui est mieux. »
Elle eut un mouvement de nervosité. Pourquoi toutes ces précautions?
« Je déteste me faire déranger lorsque je discute de choses…-il s'arrêta, cherchant l'adjectif le plus convenable – sensibles. »
« Sensibles? »
« En fait, je voulais vous inviter chez moi…prendre un verre…. »
La nausée qui l'avait quittée revint soudainement en force, l'idée du vin ne faisant pas bon ménage avec sa mémoire. Il le remarqua alors qu'elle se remit à respirer profondément.
« D'accord, peut-être pas de vin ce soir… »
« Venez en au fait, monsieur! » s'écria-t-elle, irritée. Le regard en feu, les cheveux légèrement défait, elle avait, aux yeux de l'homme, cet air sauvage et farouche qui le faisait tant fantasmer.
Il sourit et émit un petit rire. « Vous êtes vraiment charmante quand vous vous fâchez. »
Quoi?
« Ne faites pas ces grands yeux écarquillés, » fit-il avec une fausse pointe de dédain. « Ca vous donne l'air d'un poisson. »
Insultée, elle tira rapidement son épée et en mit la pointe sur la gorge de son interlocuteur. « Qu'un de vos sous-fifres me traite de femme sur la place publique m'importe peu. Je n'ai pas à m'abaisser au niveau de ces maroufles. Mais, seuls ici, Monsieur de Rochefort, je me ferai un plaisir de vous embrocher! »
« Allons, je ne voulais pas vous vexer! » Entre deux doigts, il prit calmement la pointe de l'épée d'Aramis et la poussa de côté. « Je croyais que je pouvais être franc avec vous…puisque vous m'avez-vous-même avoué votre identité, hier soir. »
Tout au bout de son bras bien tendu, l'arme de la jeune femme se replaça aussitôt sur la gorge de Rochefort. Immobile, sauf sa main tremblante et son visage qui se décomposait de plus en plus, elle soutenait son regard, tentant de lire son adversaire. Aucun doute possible : il disait la vérité.
Dans un bruyant grognement où se mélangeait rage et honte, elle jeta son arme au sol et lui tourna le dos en s'éloignant. Une main sur le bas de son dos, elle se passait nerveusement l'autre dans ses cheveux pour se calmer, mais surtout pour mettre de l'ordre dans ses idées.
Pourquoi avait-elle bu autant? Pourquoi ?se maudissait-elle en serrant les dents. Combien de fois Tréville avait-il répété à ses hommes qu'il avait horreur des excès de boisson, parce qu'ils faisaient commettre des actes et dire des choses irréparables? De plus, ne lui avait-il pas dit qu'il irait à Noisy pour s'assurer de corriger les événements, si ceux-ci s'avéraient à mal tourner pour elle? En s'enivrant de la sorte et en révélant son identité à Rochefort, elle venait de saboter tous les efforts du capitaine. Elle ne le se pardonnerait jamais!
Aussi, lorsqu'elle se retrouva face au mur de la pièce, elle n'eut qu'une idée à l'esprit : s'y fracasser le crâne. Elle rejeta légèrement la tête en arrière pour se donner un élan, mais lorsque son front eut été supposé rencontrer le plâtre, il frappa une paume chaude et gantée de cuir.
« Rien ne sert de vous blesser, cela ne changera rien à votre nature. » La voix de Rochefort était si…sérieuse. Dans son œil ne brillait aucune malveillance. Son sourire carnassier avait disparu. Il ne restait qu'un homme, un quasi inconnu aux yeux d'Aramis, qui la regardait –était-ce possible?- avec respect.
Bouche bée, elle le fixait en silence, ignorant ce qu'elle devait faire ou dire devant ce nouvel homme. Ils se regardèrent ainsi, pendant plusieurs secondes.
« Votre secret ne m'intéresse pas, » poursuivit l'homme en errant soudainement ici et là dans le bureau, les mains croisées derrière son dos, reprenant son attitude hautaine coutumière. Il prenait un objet, le regardait avec désintérêt sous tous ses angles avant de le remettre à sa place, replacer les mains derrière son dos et répéter le manège quelques pas plus loin.« Ou plutôt, si, il est intéressant…mais non pour les raisons que vous pourriez penser, » mentit-il.
Aramis fit face à la fenêtre et regardait à l'extérieur. Qu'est-ce que le comte voulait insinuer?... Intensément plongée dans ses pensées, elle ne perçu pas la présence de Rochefort juste derrière elle. Elle sursauta lorsqu'il posa ses mains sur ses bras et, subtilement, la caressait, tout en chuchotant à son oreille.
« Bien sûr, si vous n'êtes pas gentille, je pourrai utiliser votre secret à mon avantage, c'est-à-dire contre vous, et spécialement contre votre capitaine, et toute la compagnie. Après tout…Un pour tous, tous pour un, n'est-ce pas? (*)
Dans cet agréable rapprochement, il dut faire appel à toutes ses forces intérieures pour se retenir de ne pas dévorer le cou d'Aramis de ses lèvres. Le parfum de cette femme était si enivrant, et son souffle court, tel celui d'une proie acculée dans une impasse où aucune issue n'était possible, était des plus excitants. Rochefort était un homme qui aimait le pouvoir : il aimait voir ses victimes le supplier, l'implorer, le remercier de sa clémence, l'affubler de sobriquets comme « Votre Grandeur », « Votre Excellence »…. Par contre, il n'aimait pas la cruauté gratuite. Ce qu'il appréciait par-dessus tout, c'était de voir la peur dans les yeux de ceux qui étaient à sa merci, et le sentiment de puissance lorsqu'il faisait plier l'échine de ses interlocuteurs…Comme celle de cette belle amazone, têtue, froide, soucieuse de son honneur...
Ah! La voilà, la différence avec Milady! Différence qu'il avait cherché tout le reste de la dernière nuit, après avoir soulagé ses pulsions primaires d'un rapide mouvement du poignet. Différence minime, mais qui creusait un large fossé entre ces deux femmes : Aramis, contrairement à Milady, était une femme d'honneur. Il avait eut beau menacer la belle anglaise de nombreuses façons, celle-ci ne tenait ni à sa pureté ni à sa vie autant que son allégeance était volage. Il lui avait été impossible de lui faire du chantage. Aramis, par contre, ne travaillait pas pour son propre compte et mettrait dans le pétrin bien plus qu'elle-même s'il advenait que…
Rochefort sourit malicieusement. Bien qu'elle ne le regardait pas, elle avait sûrement pressenti ses desseins, car elle frissonna.
« Je comprends… » se résigna-t-elle en poussant un faible soupir. « Qu'attendez-vous de moi? »
Il la fit pivoter pour la voir en face. Dieu qu'elle était intrigante avec son regard déterminé! Bien qu'elle savait parfaitement l'emprise qu'il avait sur elle, elle refusait de baisser les bras : elle se battrait jusqu'au bout…Ooh, pensa-t-il, comme la chasse sera palpitante…d'autant plus qu'il n'avait utilisé contre elle qu'un seul des trois atouts qu'il avait gagné la nuit dernière!
« Nous pourrions en discuter plus ouvertement ce soir…Je me répète : je vous invite chez moi. » Il s'inclina poliment et s'éloigna. « J'ai d'excellents remèdes contre les lendemains de cuite… »
Aramis attendit que la porte se soit refermée et que les bruits de pas se soit éloignés pour frapper violemment son poing contre le mur. Maudit soit-elle, maudit soit-elle! Pour avoir laissé quiconque, mais surtout un homme aussi dangereux que Rochefort avoir l'avantage sur elle! Mais surtout – elle s'en mordit les lèvres de honte– d'avoir frémit de plaisir lorsqu'elle avait sentit ses mains sur ses bras et son souffle chaud caresser son cou, malgré qu'il murmurait des menaces à son oreille. Où avait-elle déjà pu apprécier cette délicieuse et familière tiédeur? Vraiment, depuis qu'elle avait accompli sa vengeance, sa moralité en prenait un coup…
Au moins, la nausée l'avait quittée.
A suivre!
