La seule ville des alentours suffisamment grande pour accueillir un centre commercial digne de ce nom était Shreveport. Nous prîmes la voiture de Debbie car Josh avait besoin de la nôtre pour rentrer du lycée et nous nous mîmes en route gaiement. Le trajet dura une heure pendant laquelle nous papotâmes de beaucoup de choses mais qui tournaient essentiellement autour de Jesse Jackson. Il était clair que dans les prochains jours à venir, il serait notre principal sujet de conversation. Je commençais à me dire que c'était plutôt une bonne idée que Josh ne soit pas venu avec nous. Il aurait détesté notre conversation.
Le centre commercial de Shreveport se situait sur les berges de la Rivière rouge. Nous nous garâmes à quelques rues de son entrée principale.
« C'est parti ! » s'écria joyeusement Debbie quand nous franchîmes les portes automatiques de l'immense bâtiment.
Faire les magasins a toujours été une de mes occupations favorites. Le seul souci, c'était l'argent. Mais ce jour-là, j'avais cinquante dollars en poche, le fruit de plusieurs mois d'économies.
Après trois heures d'essayages, d'indécisions, de doutes et d'éclat de rires, je ressortis du centre commercial avec une nouvelle jupe rose pâle, un chemisier blanc en dentelle et une paire de sandale.
J'aimais bien les couleurs pâles même si ce n'était pas ce qui me seyait le mieux. Avec mes cheveux bruns bouclés et ma peau mat, j'aurais dû porter des couleurs chaudes comme le marron, le beige ou l'orange. Mais je ne m'y résignais pas.
La nuit était tombée sur Shreveport. Sans nous préoccuper de l'obscurité grandissante, Debbie et moi, nous nous dirigions vers la voiture. Debbie avait passé son bras sous le mien et nous conversions aimablement.
Soudain, Debbie se raidit.
« Qu'est ce que c'était ? » demanda-t-elle en scrutant l'autre côté de la rue qui était plongé dans le noir.
« Quoi donc ? » fis-je surprise, en regardant tout autour de moi.
La rue dans laquelle nous nous trouvions descendait vers le fleuve. C'était un quartier d'affaires et donc les bâtiments qui bordaient la rue étaient vides et obscurs.
« Non, rien. J'ai dû rêver. » Me répondit Debbie en fronçant les sourcils.
Nous reprîmes la route en silence. L'inquiétude de Debbie avait refroidi l'ambiance. Je réalisais que nous étions totalement seules dans la rue. Debbie dut s'en rendre compte également car elle accéléra l'allure.
Tout d'un coup, je perçus un déplacement d'air près de nous. Je lâchais un hoquet de surprise. Nous nous arrêtâmes net.
« Tu as senti ? » me demanda Debbie, une pointe de panique dans la voix.
Cette fois, j'acquiesçais. Je scrutais les ténèbres qui nous entouraient sans rien détecter mais je sentais le danger tout autour de nous.
Un nouveau déplacement d'air au dessus de nos têtes nous fit tressauter. J'agrippais le bras de Debbie. La panique m'envahit.
« Cours! » soufflais-je.
Debbie me regarda sans comprendre. Je lui pris la main et l'entraînais à ma suite.
Les déplacements d'air inexpliqués se multipliaient autour de nous, nous forçant à foncer vers le fleuve. Je lâchais la main de Debbie pour fouiller dans mon sac à main. Tout en courant à perdre haleine, je tentais de sortir mon téléphone portable. Mais, dans la panique, je le laissais tomber par terre.
« Merde! » m'exclamais-je.
Je fis demi-tour pour le récupérer. Je perdis de vue Debbie pendant quelques secondes le temps de me baisser pour le ramasser. Quand je me retournais le portable à la main, elle avait disparu.
« Debbie ! » criais-je.
Mais la rue était déserte. Je pouvais entendre la rivière qui coulait en contrebas de la route. Je m'approchais du rebord et scrutais les flots sombres. Debbie avait-elle plongé dans le fleuve?
Un déplacement d'air près de moi me ramena à la réalité. Je composais le numéro d'urgence de la police et portais le téléphone à mon oreille.
Je n'eus le temps d'entendre qu'une seule sonnerie avant que quelque chose ne me frappe de plein fouet dans le dos. Sous l'effet du choc, je lâchais le portable.
Je me retrouvais plaqué au sol, la chose toujours accroché à mon dos. Je hurlais. Une main se plaqua sur ma bouche pour étouffer mon cri. Je réalisais enfin que la chose qui m'agressait était un homme. Je tentais de me débattre mais mes mains étaient bloquées contre mon corps par ses jambes. Il m'écrasa le visage contre le sol.
Je l'entendis ricaner.
« Sois sage ! » me murmura-t-il dans l'oreille.
Je sentis qu'il me mordait à la base du cou. Je lâchais un cri silencieux. En plus de la douleur qui me vrillait la clavicule, j'entendais les affreux bruits de succion de mon agresseur alors que celui-ci aspirait mon sang. Je gigotais dans tous les sens pour me dégager.
L'homme grogna. L'image d'une sangsue s'imposa à mon esprit. Il était tellement collé à moi que je le sentais déglutir à chaque gorgée de sang. Mon dieu, il boit mon sang ! Réalisais-je avec horreur.
Au bout de quelques instants, je vis danser des étoiles devant mes yeux.
Puis soudain, un nouveau choc me projeta contre la rambarde de sécurité qui longeait les berges de la rivière. Je roulais au sol tel un pantin désarticulé. Mon agresseur m'avait lâché. C'était inespéré. J'avais bien cru qu'il allait me saigner complètement. Je tentais de me relever mais une vive douleur se propagea dans mon corps. Je retombais lourdement, haletante.
Non loin de moi, se tenait deux hommes qui se faisaient face. Je compris qu'ils se battaient même si mes yeux n'arrivaient pas à percevoir la moitié de leur mouvement. Ils bougeaient à une vitesse inhumaine et grognaient comme des fauves. L'un des deux propulsa l'autre contre une voiture garée le long du trottoir ; les vitres des véhicules explosèrent et la carrosserie s'enroula autour du corps de l'homme. Ce dernier se releva sans une égratignure et se rua à une vitesse fulgurante sur l'autre type.
Mue par l'instinct de conservation, je me détachais de ce spectacle effrayant et rampais sous la rambarde de sécurité. Je ne voyais qu'une seule échappatoire : le fleuve. J'atteignis les berges qui étaient en pente et m'y laissait glisser.
Je dégringolais pendant quelques secondes tournant et roulant dans les buissons puis atteignis les eaux du fleuve.
Avec soulagement, je sentis le courant m'emporter loin des deux monstres. Je devais mettre le plus de distance possible entre eux et moi. Au début, j'essayais de nager mais mes bras et mes jambes ne répondaient plus. Aussi je tâchais de me maintenir droite dans la position de la planche pour garder la tête hors de l'eau.
Je pouvais voir les lumières de la route qui longeait la rivière. Ainsi, je pus mesurer la vitesse à laquelle le courant m'emportait. J'en conclus qu'à cette allure, je serais bientôt hors des limites de la ville. Je lâchais un gémissement.
Malgré l'eau froide dans laquelle j'étais plongée, mon corps me brûlait affreusement. J'étais terrorisée.
J'ouvris la bouche pour appeler au secours mais une vague s'écrasa sur mon visage au même moment. Mon cri se transforma en un crachotement inintelligible.
Le temps que je rétablisse mon équilibre, les lumières de la ville avaient disparu. J'étais plongée dans le noir. La seule chose que je pouvais encore apercevoir était le ciel étoilé.
Je songeais à tout ce qui pouvait vivre dans le fleuve : les serpents, les alligators ou encore les ragondins. Un vent de panique se répandit en moi : je ne voulais pas être bouffé par des bestioles alors que je venais juste d'échapper à un cannibale!
Et comme si ça ne suffisait pas, une nouvelle vague de souffrance me ravagea. Mais cela me permit au moins de penser à autre chose que la faune du fleuve. Je m'exhortais au calme. Il fallait que je garde les idées claires. Excepté cette atroce souffrance qui me paralysait, j'étais vivante. J'avais réussi à échapper à mes agresseurs.
Je cherchais les raisons de cette étrange douleur. C'était comme un feu qui semblait me ravager de l'intérieur. J'avais l'impression de me consumer. Pourtant mon agresseur n'avait fait que me mordre au cou. Ce genre de blessure était certes douloureuse mais pas à ce point!
Je dérivais au fil de l'eau pendant ce qui me parut des heures. Mon esprit divaguait complètement à cause de la souffrance qui me ravageait. J'étais confuse, terrorisée et totalement perdue.
Soudain, le courant s'accéléra et des vaguelettes commencèrent à me recouvrir. Je luttais pour maintenir la tête hors de l'eau mais j'étais ballottée tel un vulgaire morceau de bois par les rapides. A plusieurs reprises, l'eau me recouvrit complètement. Et à chaque fois, je finissais par remonter à la surface, haletante.
Enfin, les rapides se calmèrent. J'étais exténuée.
Soudain, mon corps heurta quelque chose de dur. Un rocher isolé, songeais-je. Mais, à nouveau, je m'abîmais contre des saillies rocheuses. Le fond ! Réalisais-je. Je tentais de me raccrocher en vain, mes bras se contentant de racler mollement le sol. J'estimais le niveau d'eau à environ 50 cm de profondeur ce qui signifiait que je n'étais pas loin du bord.
Je gigotais de toutes mes forces et il me sembla que le niveau d'eau baissa encore. J'y étais presque. Le fond devint limoneux. Mon dos racla la vase puis s'immobilisa. J'étais encore à moitié immergée mais au moins je ne risquais plus de me noyer.
Je remarquais que le ciel commençait à rosir. Il était l'aube! J'avais passée toute la nuit dans l'eau ! Je n'en revenais pas. Il m'avait semblé qu'il s'était seulement écoulé quelques heures.
Je réalisais que cela signifiait que j'avais donc dû dériver sur des dizaines de kilomètres. J'ignorais totalement où je me trouvais. Outre les clapotis de l'eau, je captais les bruits familiers d'un sous-bois : le bruissement des branches agitées par le vent, le déplacement de petits rongeurs dans les herbes hautes, le chant des oiseaux au petit matin, ...
Je songeais à Debbie. J'espérais qu'elle avait pu s'enfuir et qu'elle avait donné l'alerte. Peut-être qu'on était à ma recherche? Je me raccrochais à cet espoir de toutes mes forces. Mais une petite voix apeurée me murmurait que Debbie s'était fait avoir par les deux monstres et que personne ne savait où j'étais.
La douleur morale vint s'ajouter à la douleur physique. C'en était trop.
Poussée par le désespoir, je me concentrais sur l'image de mon frère et l'appelais mentalement de toutes mes forces.
« Josh! Aides moi! Je t'en prie. J'ai besoin de toi. Mon frère, viens à mon secours. » Je pensais à lui, à son image, à son sourire. Je tendais mon esprit vers lui car je savais que c'était la seule personne au monde sur laquelle je pouvais compter. La seule qui me rechercherait sans relâche et qui me trouverait. Peut-être sera-t-il alors trop tard mais je savais avec certitude qu'il me trouverait. Cette pensée me rasséréna. Non, je n'étais pas seule. J'avais Josh, mon frère, ma moitié, et il ne me laisserait pas tomber.
Le soleil était maintenant haut dans le ciel. J'avais mal, terriblement mal. La douleur était intolérable. A certain moment, je souffrais tellement que je n'arrivais pas à avoir une pensée cohérente. Je tentais de me concentrer sur mon agression pour essayer de comprendre ce qu'il s'était passé. La rapidité de l'attaque. La morsure. La disparition de Debbie. La vitesse surnaturelle des deux hommes. J'en conclus que ce qui m'était arrivé n'était pas « normal ».
Aucun être humain n'aurait pu se mouvoir avec une rapidité telle que mes yeux ne pouvaient pas le suivre. Ces gars-là étaient quelque chose d'autre, quelque chose de mauvais, qui se nourrissait de chair humaine. Les bruits de succion de mon agresseur me revinrent en mémoire. Non, pas de chair humaine. De sang humain.
Soudain, la lumière se fit dans mon esprit. La force, la vitesse, le sang, ces gars-là étaient des vampires! C'était totalement incroyable et irréelle et, en même temps, complètement logique.
Je tentais de me rappeler tout ce que je savais sur ces créatures. Je me souvenais des films que j'avais vu, des histoires que j'avais entendues. Tout collait. L'attaque avait eu lieu la nuit, le vampire m'avait mordu dans le cou pour aspirer mon sang.
Restait la douleur atroce qui me paralysait. Une angoissante éventualité s'insinua alors dans mon esprit.
Est-ce que j'étais en train de devenir un vampire ?
