Hoy! Merci énormément pour tous les retours très sympas sur le chapitre 1. Honnêtement, je ne m'y attendais pas. Mais le début c'est facile (cf le nombre de fics inachevées sur le site), je vais essayer de tenir le challenge de la distance. J'espère y arriver. Encore merci pour les encouragements.

Donc, voici le chapitre 2 qui aurait dû être mis en ligne avec le premier si je n'avais pas été interrompue par les aléas de la vraie vie.

Et ho, Cheshire: Merci d'être revenue me lire et de me pardonner d'avoir, pour l'instant, misérablement planté "la théorie". Je sais que je finirai par y revenir mais j'ai très très mauvaise conscience. Minable de moi.


Chapitre 2

Mon cerveau est toujours en activité. Il carbure du réveil au coucher sans s'arrêter. J'ai toujours été comme ça et ma captivité n'y a rien changé. C'est une malédiction par moment.

J'ai échafaudé mille plans pour le tuer, fait mille calculs, étudié mille détails, je n'ai jamais rien tenté. Mille fois, j'ai rêvé de son sang sur mes doigts et de son regard agonisant et incrédule sur moi, pourtant, pendant les 1.222 jours qu'ont duré mon asservissement à ce monstre, j'ai toujours été d'une docilité irréprochable.

Ça fait sûrement de moi une névrosée de premier ordre mais quelle importance ? Ce qui est important, ce qui est fondamental, c'est que le jour où je me déciderai, sera le dernier de sa misérable existence. Car je suis consciente qu'il n'y aura pas de deuxième chance.

Je ne veux pas et je ne peux pas rater. L'échec me terrifie plus que la mort. Mon échec signifierait sa victoire totale et définitive. Ce n'est pas une option. C'est la raison pour laquelle j'ai appris la patience, je sais que le jeu en vaut la chandelle.

Mais, pour l'instant, l'occasion ne s'est jamais présentée parce que je ne le sers pas directement.

Sa Maison comprend deux catégories de serviteurs : ceux qui sont à son service privé et les grouillots. Je suis un grouillot. Depuis que je suis arrivée, je me contente de nettoyer les cadavres sur son passage et d'éplucher les légumes. Je fais aussi partie de son cortège d'ombres quand il apparaît en public. C'est tout. Et c'est très insuffisant pour l'approcher vraiment.

Au début, on m'a intégrée dans la catégorie des grouillots parce que c'est le sort de tous les nouveaux esclaves. C'est un temps d'adaptation nécessaire pour apprendre le saïyajin et les usages du Prince. C'est aussi le temps de réaliser qu'il n'y a plus d'autre espoir que celui de survivre au jour le jour, le temps de sortir de l'hébétude et d'apprivoiser l'idée qu'on est devenu subitement un simple meuble.

Quand j'ai passé ce temps, la haine avait déjà germé en moi.

J'aurais pu être affectée à son service personnel depuis longtemps. J'ai toutes les qualités requises : j'ai appris le saïyajin, j'ai un esprit pratique, je suis assez intelligente et réactive pour anticiper les désirs et les besoins de ceux que je sers. En plus, j'ai maintenant trois ans d'expérience, et c'est assez inespéré ici.

Pourtant, je suis toujours restée un grouillot. Les choses ne sont pas si simples en réalité.

C'est l'intendante qui choisit la place de chacun ici, et elle ne m'a jamais nommée au service personnel du Prince. En premier lieu, c'est certainement parce que je suis une terrienne. Les terriens ont mauvaise réputation parmi les ombres. Nous ne sommes une race ni très sage, ni très intelligente, nous sommes une source d'ennuis. D'ailleurs, à part moi, il n'y a plus de terriens depuis longtemps au service du Prince et j'en ai vu peu dans les autres Maisons. Mais je ne crois pas que ce soit la seule raison pour laquelle l'intendante met autant d'application à me garder à distance du Prince. En fait, je crois qu'elle a deviné la haine que j'ai de lui.

C'est une femme sans âge, d'une race étrange, à la peau incroyablement laiteuse et aux yeux jaunes fascinants. Elle est la plus ancienne d'entre nous, mais personne ne sait depuis combien de temps elle survit ici. Même elle, a fini de compter. Elle connaît la moindre des habitudes du Prince, elle décrypte la moindre de ses humeurs et devine la moindre de ses envies. Je suis convaincue qu'elle est tellement conditionnée que si Végéta lui-même la libérait demain, elle resterait à son service. Exaucer le moindre de ses désirs est devenu sa raison d'être au point qu'elle en vient presque à lui porter une forme d'affection. Cette femme me fait froid dans le dos.

Toujours est-il que c'est elle qui décide qui fait quoi parmi les ombres, et elle a toujours farouchement veillé à ce que je ne m'approche pas de lui. Je me demande si elle ne lit pas les pensées, il y a des choses tellement étranges ici.

Donc, je fais toujours partie de l'arrière-garde de sa Maison et j'ai, en définitive, peu de chance que ça change un jour. Je nettoie derrière lui et je l'accompagne en public mais dès qu'il passe le seuil de ses appartements privés, je disparais de son existence.

Les domestiques en charge de son confort personnel et de son intimité sont les femmes de chambre et les valets. Ils ont un statut « privilégié », si on peut considérer qu'il y a des misères plus avantageuses que d'autres. Végéta connaît même le nom de certains d'entre eux; c'est une marque d'attention notable, et ceux-là sont, en apparence, un peu plus que des meubles. Ils sont le dessus du panier. Façon de parler.

Quoiqu'il en soit, les valets et les femmes de chambre ne racontent rien à personne. Jamais. Il existe entre eux cette loi du silence qui met Végéta un peu plus hors de ma portée quand les portes des appartements princiers se ferment. Je n'ai aucun moyen de savoir ce qu'il fait ou ce qu'il dit en mon absence et je ne pénètre ses quartiers privés que très exceptionnellement, quand les femmes de chambre ont besoin de bras pour le ménage.

Ce mystère ne m'impressionne pas. Il reste aussi détestable à mes yeux et il ne fait aucun doute que ce qu'il fait derrière ces portes closes est aussi abject que d'habitude. Pourquoi en serait-il autrement ? Je le connais suffisamment maintenant, je n'ai pas besoin de savoir ce qu'il est en privé.

Malgré tout, les portes de ses appartements restent un obstacle sur ma route. Je ne suis jamais seule avec lui, je ne le vois jamais sans armure, sans un cortège d'autres domestiques et de soldats autour de lui. Surtout, je ne sais rien de ses vraies faiblesses. Il doit en avoir pourtant et il me faut les trouver.

Invariablement, la première étape de mon plan est donc de passer ces maudites portes.

Je sais que je ne peux pas l'attaquer frontalement, évidemment. Je sais que je n'aurais aucune chance s'il me prenait l'envie de lui sauter dessus avec un couteau. Ce serait stupide et suicidaire. Non, je dois me glisser comme un vers dans le fruit, c'est la seule façon. Mais ces portes… Ces portes sont comme une écorce qui m'empêche de m'infiltrer. Et les femmes de chambres sont si obstinément silencieuses que je manque d'information pour échafauder autre chose qu'un fantasme de meurtre. Je suis trop ignorante de ses failles intimes, c'est comme engager une guerre sans carte.

Cette situation insoluble dure depuis au moins deux ans, et pourtant ma résolution est constante et intacte.

Je dois bien avouer qu'il m'est arrivé de rêver parfois de marcher droit sur lui pour lui planter un couteau dans le cœur, ou de voler une arme pour lui faire exploser la tête en pleine audience princière. Mais je suis toujours restée suffisamment raisonnable pour me contenter d'en rêver, je suis parfaitement consciente que ce genre d'initiative tient du pur délire et je n'ai jamais cédé à la tentation de croire que c'était réalisable. Ce genre de fantasme n'a jamais servie qu'à endormir mon impatience.

Et, malgré cette impasse dans laquelle je me débats depuis si longtemps, je n'ai jamais imaginé un seul instant renoncer à mon projet. Quels que soient les obstacles sur ma route, qu'il s'agisse des portes de ses appartements privés ou d'une armée de saïyens sanguinaires, je crois qu'il n'y aurait que la mort pour me contraindre à renoncer. La frustration n'a jamais affaibli ma détermination, la haine brûlante en moi y a toujours veillé.

Aujourd'hui, le sort semble avoir distribué une nouvelle carte dans mon jeu. La Terre. Ma cervelle tourne toujours. La Terre est un terrain connu et l'occasion soudaine d'y séjourner bientôt éveille un milliers d'hypothèses nouvelles en moi. Et puis, sournoisement, je commence à penser que je pourrais tout à la fois mener mon projet à bien et peut-être en réchapper en m'enfuyant.

Je m'aperçois avec amertume que mon esprit malade n'envisage même plus la liberté comme une perspective suffisante. Mon ambition n'est même plus d'être libre. Je dois surtout satisfaire cette haine. C'est devenu ma priorité. La liberté est un bonus improbable.

Je le hais à ce point maintenant et, d'une certaine manière, c'est un peu comme s'il m'avait déjà tuée, mais je compte bien l'emporter avec moi dans la tombe.

Peut-être notre halte inespérée sur Terre me donnera-t-elle enfin une occasion de le faire ? Il faut que je trouve comment.

Une main me secoue énergiquement et mes yeux s'ouvrent automatiquement. Je ne cherche même pas à savoir qui m'a réveillée, je m'assois en une fraction de seconde et je descends du troisième étage du lit superposé que j'occupe dans le dortoir.

Il y a cinq lits superposés, tous identiques, et la plupart sont occupés encore. Je tourne les yeux vers l'horloge qui est notre seul repère temporel lorsque nous voyageons dans l'espace. Nous sommes officiellement en pleine « nuit ».

Autour de moi, trois ou quatre ombres ont également surgi de leur couchette. Je me dirige vers mon casier et je retire ma chemise de nuit sans m'inquiéter de ma nudité. La pénombre et l'anéantissement de ma pudeur me préservent suffisamment de ce souci. J'enfile ma tunique, puis mon pantalon, je ficèle mon foulard sur mes cheveux et je quitte la pièce d'un pas mécanique.

L'intendante nous attend, les bras croisés. Nous sommes six au total, deux autres serviteurs nous ont rejoints depuis le dortoir des hommes.

- Allez nettoyer chez le Prince, ordonne-t-elle nerveusement.

Elle a l'air plus anxieuse que d'habitude. Son Altesse a encore eu une crise. Je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement. Ses yeux jaunes me fixent subitement avec sévérité. Je crois vraiment qu'elle lit les pensées.

On s'équipe de sceau, de brosses et de produits en tous genre avant de se diriger silencieusement vers les appartements princiers.

Il n'y a pas un bruit dans les couloirs du vaisseau endormi. Trois officiers se tiennent devant les portes de ses appartements. Ils chuchotent entre eux, comme s'ils craignaient de réveiller quelqu'un. En fait, les chiens redoutent leur maître. Ils ne nous voient même pas quand nous passons devant eux pour entrer chez le Prince.

Sur le vaisseau, les appartements ne sont pas aussi spacieux et luxueux que dans les Palais, mais ils restent impressionnants comparés à l'austérité du reste de l'appareil. Il aime son confort et il aime qu'on se souvienne de sa puissance.

Au sol, on a posé une moquette épaisse et très vite, mes yeux tombent sur des taches de sang. Dieu, j'ai horreur quand ça commence comme ça. Je ne sais pas ce qui m'attend.

Il y a un saïyen mort. Encore un officier. S'il continue à ce rythme-là, le Prince n'aura plus d'état-major avant qu'on arrive sur Terre.

Celui qu'il a tué dans l'après-midi était l'un des commandants de bord. Il a mal manœuvré et nous avons percuté un astéroïde qui a endommagé l'appareil. C'est pour ça que nous sommes obligés de nous diriger sur la Terre.

Celui-là… Celui-là, je ne sais pas ce qu'il a fait. Certainement était-il au mauvais endroit au mauvais moment. Avec Végéta, c'est amplement suffisant. De toute façon, peu importe, un chien de moins, qui finira dans l'évacuateur.

Le corps git dans une mare de sang bouilli. Il est à moitié brûlé, sûrement par une décharge d'énergie et une odeur écoeurante de viande grillée émane de lui. C'est immonde. Je n'arrive pas à m'habituer. Je suis obligée de détourner les yeux un instant, pour rassembler mon courage.

Mauvaise idée. Il y a un autre cadavre dans le coin de la pièce et mon regard tombe pile dessus. C'est un cauchemar. Cette fois-ci, c'est une malheureuse femme de chambre. Elle aussi baigne dans son propre sang, mais son corps n'a pas brûlé. Je m'approche d'elle instinctivement. Certainement parce que son sort me touche plus que celui de l'autre.

En regardant de plus près, je m'aperçois que la majorité du sang provient de ses cuisses entrouvertes. A cet instant très précis, comme il en a l'habitude, mon cerveau coupe. Tous ses rouages cessent subitement de tourner. Je ne veux pas savoir.

Je m'agenouille et je replie ses bras sur son ventre. Deux de mes compagnons la soulèvent et l'emmènent. Je suis obligée de les arrêter. Le sang goutte sur la moquette, créant un petit sentier de pointillés sombres. C'est du travail en plus. Ils la reposent et l'enroulent dans un large drap, puis repartent. Evacuateur.

Mes yeux reviennent sur la moquette. Une auréole sombre marque l'emplacement du corps qu'on vient d'emmener. Je sais qu'il va falloir frotter longtemps. Je vaporise avec le produit et je frotte.

On m'a amené un seau d'eau. Je mouille, je frotte. Je vaporise, je mouille, je frotte. C'est comme une musique dans mon crâne gelé. Mon esprit s'échappe, je me souviens d'un dessin animé, d'une chanson. Ce n'est plus du sang, c'est juste une tâche maintenant.

C'est interminable. A quelques mètres de moi, les autres s'activent sur les traces beaucoup plus conséquentes du saïyen. Personne ne parle.

Mon cerveau est anesthésié mais il finit par enregistrer les protestations de mes bras fatigués. Je cesse un instant mes gestes machinaux et je relève la tête. C'est aussi l'occasion d'observer cet endroit qui m'est interdit en temps normal. Je sais qu'il ne vit pas ici, on est juste sur l'un de ses vaisseaux, mais j'espère toujours relever un détail utile pour me renseigner sur ses habitudes.

Subitement, je m'aperçois qu'il est là. Je frémis. Je n'avais pas remarqué.

Nous sommes dans sa salle de réception et il est adossé à la table, les bras croisés. Il regarde fixement les traces de sang que nous nous efforçons de faire disparaître de sa vue. Il est silencieux et paraît pensif. Depuis combien de temps est-il là ? Aucune idée. Peut-être depuis que nous sommes arrivés.

Je ne peux m'empêcher de détailler ses traits. Je n'ai pas si souvent l'occasion de le voir de près. Je ne devrais pas le regarder. C'est une attitude de défi intolérable pour un meuble, mais il est si perdu dans ses pensées que je n'ai pas l'impression de prendre un risque sérieux.

Il est soucieux et encore un peu en colère. Je sais déchiffrer ses expressions. Il se remet si difficilement de ses contrariétés. Je ne réalise même pas qu'un très léger sourire courbe mes lèvres.

Soudain ses yeux noirs croisent les miens.

Je baisse la tête aussitôt pour me remettre au travail. Merde. Merde. Merde. Quelle stupidité. M'a-t-il vu sourire? Il n'y a rien qu'il ne déteste plus que le sourire d'un être faible comme moi.

- Toi ! interpelle-t-il.

Je relève craintivement la tête. Evidemment, c'est moi qu'il pointe du doigt. Merde. Une vraie boule se noue en un instant dans mon estomac. Je me lève sur des jambes tremblotantes et je m'avance vers lui sans le quitter des yeux. Ses prunelles sont noires comme l'enfer, il me terrifie. Je le hais mais il arrive encore à me terroriser d'un simplement froncement de sourcils.

Je me plante devant lui et rive mes yeux au sol. J'attends. J'attends le coup. Pourvu qu'il soit net et sec. Propre. Rapide. Je sais qu'il sait faire ça, je l'ai déjà vu à l'œuvre.

Il saisit mon menton et relève ma tête brutalement. Je serre les dents. Ça se présente mal, il a l'air d'humeur joueuse. Il me dévisage longuement tandis que je n'arrive plus à éviter son regard.

- Tu es terrienne, n'est-ce pas ? grogne-t-il.

- Oui, Altesse.

Je ne sais pas si c'est la bonne réponse. Je n'arrive plus à penser. Derrière moi, les autres domestiques continuent à frotter, apparemment indifférents à la scène qui est en train de se jouer. Je sais qu'ils sont en train de prier, une fois de plus. Certainement pas pour moi.

Tout d'un coup, il arrache mon foulard noué sur ma tête et mes cheveux tombent en cascade sur mes épaules et dans ma nuque. Je vois ses yeux s'agrandir sous l'effet de la surprise. Il lâche mon menton.

- Je me souviens de toi, reprend-il, tu es la servante de Kakarott.

Je le hais viscéralement à cette minute. Pas tellement parce qu'il me prend pour la servante de Gokû, mais parce qu'il ne se souvient même pas de moi. Il ne se souvient même pas qui je suis, il ne se souvient pas m'avoir arrachée si violemment aux miens. Alors qu'il a ruiné ma vie, la seule chose qu'il a retenue de moi, c'est ma putain de couleur de cheveux. Je suis habituée à bien peu de considération depuis trois ans que je suis devenue un meuble, mais, venant de lui, ça continue à enflammer un irrésistible sentiment de révolte en moi.

Je vais le tuer. Je veux qu'il me regarde juste au moment où son âme quittera son corps. Je veux que mon visage reste imprimé dans sa rétine au moment où la vie s'y éteindra. A cet instant, je saurais qu'il n'oubliera plus jamais qui je suis. Il emportera mon souvenir en enfer.

Dans l'immédiat je serre les dents et je m'efforce de rester impassible. Il plisse les yeux en continuant à me dévisager avec curiosité.

- Tu vas la remplacer, décrète-t-il subitement, en pointant du doigt la trace sanglante du corps de la femme de chambre.

Je hoche frénétiquement la tête en comprenant qu'il ne me fera peut-être pas de mal. Pas aujourd'hui en tout cas. Il continue à me regarder un instant, puis fourre le foulard dans ma poche.

- Dépêchez-vous un peu, j'aimerais être tranquille, marmonne-t-il avec humeur.

Il n'attend pas la réponse, il n'y a rien à répondre de toute façon. Il me tourne le dos et disparait dans une autre pièce.

Je rejoins rapidement ma place. Pas un de mes compagnons n'a levé la tête ou ralenti sa tâche tout le temps que ça a duré. Je reprends la brosse et je m'active avec ferveur.

Mon cerveau est reparti à toute allure, mais il ne considère plus ce que je suis en train de faire, il réfléchit à cette opportunité inespérée qui vient de m'être donnée.

Je vaporise, je mouille je frotte. Ma vision est déconnectée, mes mains agissent sans moi. Mon adrénaline est à son maximum. Il me semble qu'un horizon nouveau vient de se lever sous mes yeux, c'est comme un lever de soleil de prometteur.

Il n'a pas réalisé un instant ce qu'il venait de faire. Il vient enfin de laisser le vers entrer dans le fruit. Après trois ans de patience impuissante, trois ans à sentir la haine se développer en moi sans espoir concret de la satisfaire, je vais enfin pouvoir m'approcher vraiment de lui et agir.

L'excitation fait bourdonner le battement de mon cœur à mes oreilles mais je m'efforce de ne rien laisser paraître. Je vaporise, je mouille, je frotte. Et un sourire inconscient étire mes lèvres.

Quand je reparais au mess, l'intendante est contrariée. Je le sais à la façon dont sa bouche se tord en une moue disgracieuse. Elle ne dit rien. Elle ne peut rien dire. C'est le Prince qui a décidé et il n'y a rien qu'elle puisse faire pour s'opposer à sa décision de faire de moi une femme de chambre. Je cache ma jubilation autant que possible.

Une autre femme de chambre se tient à côté d'elle. Elle l'a réveillée pour remplacer celle qui est partie dans l'évacuateur et elle est déjà en uniforme. L'intendante se tourne vers elle avec dépit, consciente que ce sera moi qui reprendrais finalement le service.

- Explique-lui l'essentiel pour cette nuit. Ne traînez pas, Il ne doit pas rester seul, si jamais il avait besoin de quelque chose, siffle-t-elle.

Puis elle disparaît. L'incident dans les appartements a provoqué une certaine agitation chez les domestiques et je sais qu'elle a beaucoup de détails à régler. Je reste seule avec l'autre femme de chambre. Elle me sourit faiblement et s'approche de moi.

Sans dire un mot, elle me tourne vers le miroir abimé qui est fixé au mur.

- Il va falloir arranger tes cheveux un peu. Tiens-toi droite, ordonne-t-elle.

J'obéis du mieux que je peux. Elle soupire.

- Tu dois toujours avoir une présentation irréprochable, particulièrement s'il a des invités. Et il peut en avoir n'importe quand. Nous représentons sa Maison, tu comprends ? explique-t-elle avec sérieux.

Des meubles de luxe. Plaisants à regarder et fonctionnels. Je capte très vite l'idée générale.

- De toute façon, tu vas prendre la place de la femme de chambre de nuit, alors… Ce sera pas très grave si tu n'es pas exactement impeccable, tu verras moins de monde.

Pas exactement impeccable ? Je hausse un sourcil incrédule et je la toise. Elle vient d'une race minuscule, à la peau bleutée et aux yeux fendus. Sa taille est ridicule. Qu'est-ce qui lui fait croire qu'elle est plus impeccable que moi ? De toute façon, je m'en fous, le but n'est pas de jouer les baby-dolls. Et je sais qu'ici, il vaut mieux passer inaperçue.

- La première règle, c'est le silence. Tu ne dois jamais raconter ce que tu vois ou entends. Jamais. Si tu parles, l'intendante le saura tout de suite, tu peux avoir de gros problème, reprend-t-elle gravement.

Je hoche la tête. La loi du silence. Celle-là, je la connaissais. Peu importe, maintenant je vais être aux premières loges pour observer moi-même celui que je compte assassiner.

- Avec lui…

La femme de chambre s'interrompt et réfléchit un instant.

- Tu ne parles pas, tu ne le regardes pas, tu n'écoutes pas et tu ne le touches pas, sauf s'il te le demande, c'est compris ? finit-elle par dire.

- Je connais un peu les règles, quand même…

Elle n'écoute même pas ma réponse. Elle a tiré un foulard de sa poche et commence à entortiller ma masse de cheveux sales et hirsutes dedans pour me le ficeler sur la tête.

- Demain, on s'occupera de tes cheveux, pour cette nuit, tu vas garder ton foulard.

Une douche. Le rêve. Elle se met à ajuster ma tunique avec des gestes précis et agacés.

- Tu n'as pas le temps d'aller chercher un uniforme à la réserve, tu vas finir la nuit comme ça, marmonne-t-elle avec résignation.

A écouter son discours et sa voix contrariée, je m'aperçois que les femmes de chambre prennent leurs rôles très au sérieux. Quelle blague. Elles sont comme nous, leur seul misérable but dans la vie est de survivre et il reste la cause de tous leurs malheurs. Je ne comprends pas qu'elles se soucient de lui comme ça. Il n'y a pas un sarcasme dans leurs bouches, pas une trace d'amertume quand elles parlent de lui, leur dévouement semble viscéralement sincère. Même si leur conditionnement me soulève le cœur, je dois m'en inspirer pour que personne ne devine mes véritables intentions.

- Qu'est-ce que je dois faire au juste ?

- La femme de chambre de nuit a un rôle un peu particulier. Tu verras, il y a une petite chambre avec une banquette. C'est la tienne. S'il a besoin de quelque chose, tu le sers. Sinon, tu restes dans ta chambre et tu dois être prête à te mettre à son service à n'importe quel moment de la nuit et quoiqu'il arrive. Je te conseille de ne pas t'endormir, sauf si tu es capable de te réveiller en une fraction de seconde et au moindre bruit.

Parfait. Ça n'a pas l'air compliqué. Et j'ai même un placard réservé où on peut me ranger. Quel luxe.

- Je te préviens, tu es seule la nuit. S'il y a un problème, tu peux sonner et on t'envoie un renfort, mais pour le reste, tu dois te débrouiller pour assurer tout son service toute seule.

Toute seule. Avec Lui. Je ne pouvais pas rêver mieux. Mon cerveau commence à fantasmer sur les mille possibilités qui s'ouvrent subitement à moi. Je me reprends aussitôt, je ne dois pas m'emballer, je dois observer d'abord, ce ne sera pas forcément si simple. Tuer un saïyen est difficile, mais tuer leur Prince demande une grande habileté. J'ai ce qu'il faut, mon heure viendra si j'arrive à garder la tête froide.

En revenant dans les quartiers princiers, je croise l'équipe des grouillots nettoyeurs. Ils referment les portes sur moi et je reste là, debout dans l'entrée marbrée.

J'entends le bruit assourdi de la douche. Très bien, il est occupé. Mes yeux naviguent sur le décor autour de moi, je dois me familiariser avec le lieu où je vais désormais passer toutes mes nuits.

D'un côté, l'entrée ouvre directement sur un salon douillet dont elle est séparée par une marche, de l'autre, une porte entrouverte laisse apercevoir ce qui semble être un bureau. Je le laisse derrière moi et je me dirige lentement vers le salon.

Mes yeux scannent l'endroit avec précision, repérant en premier lieu tout ce qui me sera utile pour mon service, le bar, l'interphone, le tableau de commande pour la musique et l'éclairage. Je m'immobilise un instant. La musique. J'ose à peine imaginer ce sauvage écoutant de la musique. Un requiem de Mozart ou une marche funèbre à la limite. Un concert de musique expérimentale pour détraqué profond plutôt. Je hausse les épaules et passe mon chemin.

Au fond du salon, une nouvelle porte ouvre à son tour sur la salle de réception où nous venons de faire le ménage. Mes yeux se posent instinctivement sur l'emplacement des cadavres. Il n'y a plus rien. Juste les traces d'humidité et une odeur de produit de nettoyage.

Je me force à regarder le reste de la pièce. Une immense baie vitrée ouvre sur l'espace infini et offre un spectacle étourdissant. Je fixe un instant la nuit noire, avec l'espoir d'y voir apparaître une petite planète bleue. Mais bien sûr, il n'y a rien. Nous voyageons lentement à cause de l'avarie, d'après ce que j'ai pu comprendre.

Je traverse la salle gigantesque. La table où il mange est colossale, elle doit pouvoir accueillir une bonne vingtaine d'invités. Je redoute déjà d'avoir à faire le service lorsque les dîners s'attarderont.

Au fond de la salle, une nouvelle porte est fermée. Je colle mon oreille pour vérifier que ce n'est pas la salle de bains avant d'ouvrir. C'est la chambre. Elle est grande mais pas autant que je l'aurai cru. Le lit est disposé contre une baie vitrée identique à celle de la salle de réception.

Je suis instantanément hypnotisée par le lit. Il y a un matelas évidemment. Ouaouh. Ça fait trois ans que je suis privée de ce luxe. Il a l'air incroyablement moelleux. Mon corps répond tout de suite à mon cerveau et mes muscles fatigués me signalent subitement leur lassitude. Il n'y a pas de couverture, juste un drap dans une matière légèrement luisante. Ça ressemble à de la soie.

Avant que j'aie pu réaliser ce que je suis en train de faire, je me suis avancée jusqu'au lit et mes doigts caressent le tissu doucement. Je retire ma main aussitôt. J'écoute la douche. Il est sous la douche. Je remets ma main et teste le moelleux du matelas. Ooohhh… J'en pleurerai. J'ai une envie irrésistible de me laisser tomber dessus et de m'endormir dans la seconde. Je me mords les lèvres pour éloigner cette pensée impie.

Je scrute le reste de la pièce. Un petit salon a été aménagé dans le renfoncement au fond de la chambre et une étagère y supporte un entassement impressionnant de livres. Des livres ? Des livres de stratégie militaire et des manuels de torture sûrement. Je suis incapable de lire le saïyajin pour vérifier ma théorie mais je n'en ai pas besoin, je le connais suffisamment.

Dans un coin, son armure Princière trône sur un mannequin. Je m'approche. Je détaille les mécanismes d'harnachement. Je sais que ce sera mon rôle de la fixer sur son corps tous les matins. C'est ironique de penser qu'il m'appartiendra de vérifier, chaque jour que Dieu fait, que cette armure soit correctement attachée pour le protéger, pour éviter qu'il soit blessé quoi qu'il arrive.

Mes doigts courent doucement sur les plaques du plastron. Voici l'incarnation de sa protection physique. Celle qui lui est assurée au combat. Celle qui fait qu'il est encore vivant à cette heure. Celle qu'il dépose ici chaque soir, à l'heure où moi, je prendrai désormais mon service. Je m'aperçois à quel point ce brusque changement d'affectation est providentiel pour moi. Je vais le côtoyer au moment et à l'endroit où il se croit le plus en sécurité.

Il y a une certaine excitation en moi. Je dois m'en méfier. Je peux être impulsive et il ne faut pas qu'une initiative malheureuse ne ruine tous mes plans. Je dois rester prudente.

Subitement une porte s'ouvre à l'opposé de celle par laquelle je suis arrivée. Il en sort en se frottant le corps avec une serviette. Je retire précipitamment ma main qui caresse encore l'armure et je baisse les yeux. Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. Bordel. Il m'a foutu la trouille et en plus, il est nu.

Il ne m'a pas vue mais quand il se rendra compte de ma présence, il va rentrer dans une fureur qui sonnera mon glas. J'hésite. Je suis trop loin de la porte, le temps que j'y arrive, mon mouvement aura attiré son attention. Je jette un œil sur lui. Il finit de se sécher.

Je suis frappée par une cicatrice impressionnante sur ses côtes. Il n'a pas l'air d'en souffrir, elle est ancienne. Pourtant, elle est encore très marquée. Je ne peux m'empêcher de me demander quel crétin a pu louper son coup si lamentablement alors qu'il était si proche de le tuer.

Mais dans l'immédiat, c'est plutôt ma vie qui est en jeu.

- Sers-moi un verre, grogne-t-il sans cesser ce qu'il est en train de faire.

Ma gorge se noue. Il savait que j'étais là. Je me souviens brutalement que je ne suis qu'un meuble. Il n'a aucune raison de se cacher de moi. Que je sois là ou pas, ça n'a aucune importance pour lui. Je suis à ce point devenu un meuble.

Je me tourne vers le bar que j'ai repéré dans un coin de la chambre. Il y a pleins de bouteilles et je ne sais même pas ce qu'elle contienne. Qu'est-ce qu'il veut ? Qu'est-ce qu'il aime avant de dormir ? De quoi a-t-il donc envie ? Je ne suis pas censée demander, je suis censée savoir. Merde.

- Du Mestryl, dit sa voix derrière moi, comme s'il avait lu mes pensées.

Du Mestryl ? Qu'est-ce que c'est que cette connerie ? J'en ai pas la moindre idée et tout est écrit en saïyajin. Je suis là, indécise, le verre dans ma main tremblotante, sur le point de choisir au hasard. Une sorte de roulette russe inversée.

- C'est la verte, ajoute-t-il.

Je prends la bouteille verte et je le sers. Est-ce qu'on met des glaçons avec ça ? Où sont les glaçons de toute façon ? Je ne vais jamais y arriver. Je décide de lui apporter le verre comme ça.

Quand je me retourne, je constate avec soulagement qu'il a enfilé un pantalon en toile. Il s'avance vers moi et me prend le verre. Il ne dit rien sur les glaçons.

Il boit une gorgée sans me lâcher des yeux. Je devrais baisser la tête mais ses yeux noirs m'hypnotisent. J'imagine que c'est ce que doit ressentir la souris face au serpent ou un truc dans le genre. Je dois apprivoiser cette fascination morbide qui m'anesthésie à chaque fois que je suis en sa présence car le jour où je passerai à l'acte, je n'aurai pas droit à une seconde d'hésitation.

Il finit le verre d'un coup et me le rend, ses yeux noirs toujours fixés sur moi. Il s'essuie les lèvres du revers de la main.

- La prochaine fois, mets des glaçons, marmonne-t-il.

Je hoche la tête. Il avance la main vers moi et j'ai un furtif mouvement de recul. Il suspend son geste un instant, comme pour me faire comprendre qu'il ne va pas me faire de mal. Je m'immobilise et essaie de dominer ma méfiance instinctive. A nouveau, il approche sa main. Il attrape doucement le foulard sur ma tête et le retire lentement. Ma chevelure lamentable tombe en masse emmêlée sur mes épaules, dans mon dos et sur mes yeux. J'écarte fébrilement les mèches qui gênent ma vue.

Il m'observe un instant et penche la tête de côté d'un air dubitatif, puis fourre le foulard dans ma poche.

- Je vais dormir. Laisse-moi tranquille, ordonne-t-il.

Je baisse la tête en signe d'obéissance et je quitte la pièce en prenant soin de fermer la porte. Jusque-là, je ne m'en sors pas trop mal.

ooo0ooooo0oooo