Depuis leur fuite du château du pic, le petit groupe n'avait pas pris un seul instant de repos. Des nuages noirs s'étaient amoncelés au-dessus d'eux en quelques minutes et un vent à la morsure glaciale s'était levé. Bien vite, de gros flocons de neiges commencèrent à tomber de la voute. Mais ces derniers était clairsemés et chutaient avec une certaine lenteur.
Cela n'empêchait donc pas les voyageurs de continuer à progresser mais ces derniers furent considérablement ralentit dans leur périple. Le monde prit alors un aspect bien étrange. Les montagnes alentours commencèrent à disparaître au sein d'une brume glacée. Seules leurs silhouettes fantomatiques venaient parfois hanter l'océan vaporeux et diaphane.
Le groupe n'apparaissait plus que comme des silhouettes indéfinies de gris et de noirs qui avançaient penchées, oscillant au gré du vent. Le spectacle était étrange de fragilité et il semblait presque qu'une rafale un peu violente aurait suffi à les faire disparaître, à les volatiliser.
Mais rien de cela ne se produisit et ils continuèrent à endurer la montagne, silencieusement, alors que le temps ne paraissait plus s'écouler vraiment, qu'il n'était plus qu'une notion indistinct dans ce monde réduit à un océan de bruine.
Chacun des voyageurs semblaient profondément plongés dans ses pensées. Seul le guide, l'un des jeunes soldats, fils d'un berger, veillait à ne pas se perdre. Knil, quant à elle, s'était couverte d'une pèlerine écrue qu'un des gardes lui avait donnée. Elle avait passé sa capuche sur sa tête au premier flocon et depuis, elle en couvrait son visage, laissant ses traits dans l'ombre.
Elle n'avait eu guère le temps de réfléchir aux événements qui venaient de lui arriver. Parfois, le souvenir de sa mère agonisante venait bouleverser son cœur. Et quand la route se faisait plus simple à emprunter, la jeune fille n'avait plus rien autour d'elle pour détourner son attention de ses sombres pensées.
Une boule d'angoisse se formait dans sa gorge et des larmes gagnaient ses yeux. Elle n'avait jamais vraiment comprise pourquoi sa mère l'avait toujours détestée. Elle se souvenait bien de sa jalousie dissimulée sous son intransigeance, de ses stratagèmes pour la pousser à la faute et ainsi l'abaisser, l'humilier pour mieux la dominer.
Cela avait fonctionné un temps et elle aurait pu devenir un automate docile, une poupée de chiffon sans âme s'il n'y avait pas eu son grand père, s'il n'y avait pas eu Zelda. Ces deux êtres l'avaient aimée si profondément, de manière si spontanée et absolue que la jeune fille avait pu se construire auprès d'eux.
Sa mère était vraiment une femme terrible de méchancetés et d'injustices envers elle. Alors, pourquoi ? Pourquoi était-elle si triste de l'avoir perdue ? Pourquoi l'idée de ne plus jamais la revoir l'emplissait d'une incommensurable mélancolie ?
Sa gorge se noua en un nœud serré et douloureux alors qu'elle dissimulait difficilement un sanglot. Elle avait envie de fondre en larmes, de crier de toutes ses forces, de hurler sa peine au monde. Mais, elle ne fit rien de tout cela. Non pas qu'elle se retint. Mais, il lui semblait impossible d'agir ainsi, comme si quelque chose en elle le lui interdisait formellement.
Incapable de résoudre ses questions intérieures, elle continua à marcher. Mais son esprit lui paraissait lourd comme une pierre et son cœur lui semblait froid comme la glace. Le monde autour d'elle prit une teinte plus sombre à ses yeux. Ses forces parurent lui manquer et chaque difficulté rencontrée prenait des formes insurmontables.
Pourtant, pas une seule fois, elle n'émit une plainte. Pas une seule fois, elle ne ralentie le petit groupe dans sa progression. Enfouissant en son cœur ses doutes et ses craintes, elle avançait, motivée par la féroce nécessité de survivre.
C'est avec un certain soulagement qu'à la nuit tombée, le groupe chercha un endroit ou se reposer. Tous étaient fourbus et ils furent heureux de trouver sur leur route, une bergerie installée contre la pente, en bordure d'une vaste clairière précédent une grande forêt d'épineux.
Le jeune guide les avait menés à la bergerie de son père. Ce dernier salua les nouveaux arrivants non sans surprise. Rare étaient les visiteurs à passer si loin de la route du col. Mais son fils expliqua brièvement la situation au berger et ce dernier s'empressa d'aider les voyageurs à s'installer.
Quand Knil entra dans la bergerie, une forte odeur gagna ses narines. Sans être désagréable, elle était tout de même présente. Mais la jeune noble en comprit rapidement l'origine. Dans cette bergerie bien entretenue, de nombreuses brebis passaient l'hiver sur un lit douillet de pailles en se nourrissant de foins à s'assiettée. Ces dernières en mâchonnaient d'ailleurs quelques brins en fixant les nouveaux arrivants d'un regard inexpressif.
La jeune fille resta un instant stupéfaite par ce spectacle. Il ne lui avait pas vraiment été donné l'occasion de visiter ce genre d'endroit dans sa vie et une grande curiosité mêlée d'une certaine crainte emplie son cœur encore meurtri. La chaleur qu'émettaient les bêtes était impressionnante et Knil pu rapidement retirer la pèlerine pour s'approcher des moutons avec prudence.
Elle s'arrêta à la barrière et regarda les bêtes manger. La plus proche continuait de mâchonner son brin tout en la fixant d'un air éteint. Duncan se porta au côté de la jeune fille et après avoir coulé sur elle un regard bienveillant, il posa ses yeux noirs sur la bête qui les regardait.
- Tu n'as pas envie de la caresser ?
Knil sursauta et se tourna vers l'homme en secouant la tête et les mains négativement.
- Oh, non ! C'est bon. Ça ira.
Duncan haussa légèrement les sourcils, pressant ses lèvres avec une moue dubitative. La réaction soudaine de la jeune fille le laissait visiblement perplexe puis il haussa mentalement les épaules, un sourire regagnant ses lèvres. Il ouvrit la barrière pour passer.
- Viens.
La jeune demoiselle ne comprenait pas plus que lui sa réaction disproportionnée. Il lui semblait qu'elle ne savait plus trop ou elle en était et que cela la rendait forcément bizarre. Elle suivie néanmoins Duncan pour s'approcher du mouton. A l'invite de l'homme, elle porta une main hésitante sur l'animal et commença à passer sa main dans son pelage.
- La laine de ces brebis doit faire de très bon vêtements.
Exposa Duncan d'une voix paisible, cherchant visiblement à apaiser la jeune fille. Cette dernière acquiesça mollement sans quitter la bête du regard.
- C'est chaud…
Finit-elle par souffler alors que sa main enfouie dans la laine pouvait sentir le cœur puissant de l'animal battre intensément. Une étrange émotion la gagnait sans qu'elle n'arrive vraiment à la définir.
- Elle va sûrement bientôt mettre bas.
Informa Duncan.
- Pardon !?
Il se fendit d'un nouveau sourire.
- C'est en cette saison que les petits naissent. Et regarde, elle est pleine.
Knil regarda l'animal de nouveau et se rendit compte que son ventre paraissait particulièrement distendu. Sans bien savoir pourquoi, une nouvelle émotion vint s'ajouter au trouble qui régnait déjà en elle. Ce n'était pas désagréable, au contraire, mais l'épuisement, la faim et le froid nourrissaient sa confusion. Il lui semblait presque la brume extérieure avait envahie son esprit et ne l'avait pas quitté sur le pas de la bergerie.
Ainsi donc, plongée dans ses pensées, perdue au milieu de sentiments contradictoires, elle resta silencieuse. Son regard se perdit dans le vide alors que sa main continuait à caresser le flanc de la brebis.
Duncan fronça légèrement les sourcils d'un air soucieux, partagé entre inquiétudes et afflictions. Il se rappela que les légendes devaient rester des légendes et qu'au lieu d'une héroïne, il avait bien là une jeune fille d'un peu plus de quinze ans ayant perdue sa mère et son foyer dans des circonstances tragiques.
C'est alors que leurs autres compagnons de voyages appelèrent aux repas. Les deux personnes laissèrent l'animal à son foin et allèrent se restaurer. Le repas aurait pu alors être frugal si le berger n'y avait pas ajouté le fromage de ses brebis.
Knil se découvrit un appétit d'ogre quand elle mordit dans son pain. Tous mangèrent avec gourmandises ce que le berger leurs offraient et bien vite, ils furent pleins et satisfaits. L'atmosphère se détendit naturellement autour du repas. Les trois soldats ainsi que le berger partageaient volontiers leurs histoires, parlant de leur pays avec une certaine fierté. Et pour peu, on en oubliait presque qu'ils étaient peut-être pourchassés par les hommes du duc.
Seul Duncan restait attentif et allait parfois jeter un regard à l'extérieur de la bergerie. Le berger lui assura que la tempête empirerait dans la nuit et que ceux piégé au-dessus d'eux auraient bien du mal à continuer la descente, le lendemain matin.
Knil ne tarda pas à somnoler et à dodeliner de la tête. Tenue à l'écart d'une conversation dont elle ne comprenait pas forcément tout, la fatigue commençait à avoir raison d'elle. C'est ainsi qu'elle alla s'installer au fond de la bergerie, non loin des brebis. Là avait été disposé de la paille et quelques couvertures de laines. Elle s'enroula dans l'une d'elle puis elle ferma les yeux.
Les soldats ne tardèrent pas à aller se coucher à leur tour. Seul Duncan paraissait ignorer la fatigue. Et même si son visage était marqué par les traces d'une longue et éprouvante journée, il n'avait montré aucun autre signe de son épuisement. Ce fut donc en dernier qu'il alla se coucher, laissant au chien du berger le soin de monter la garde.
La seule place qu'il se trouva fut auprès de Knil. Cette dernière était recroquevillée dans un coin et n'esquissait aucun mouvement. Il prit soin de s'installer sans faire de bruit puis il se couvrit de sa propre couverture et resta ainsi sur le dos à fixer le plafond de la bergerie.
Il s'inquiétait beaucoup pour Knil et il commençait à se demander si elle n'était pas trop jeune pour faire face à ce qui l'attendait. Peut-être avait-il fait une erreur en voulant l'initier ? Bien sûr, il y avait de la vaillance en elle et elle était très douée pour son âge. Nul doute que si le temps lui était laissé, elle accomplirait de grandes choses.
Mais le temps était exactement ce qui lui manquait et il n'avait pas le choix. De plus, il ne devait pas douter d'elle. Il était la dernière personne à en avoir le droit. Car c'était lui qui allait l'entrainer sur un chemin semé d'embuches. Non, il devait croire en elle et ne jamais y déroger. C'était sa responsabilité, son rôle.
- Duncan ? Tu dors ?
Il hausse les sourcils et tourna son visage vers Knil.
- Non.
La jeune fille se détourna alors vers ce dernier, ses yeux azures parfaitement éveillés fixaient l'homme avec une grande intensité. On pouvait y deviner une petite flamme vacillante de détresse.
- Dis-moi… Quand j'ai demandé pourquoi je pleurais ma mère ? Pourquoi m'as-tu répondu que cela était parce que mon cœur n'était pas encore brisé ?
Demanda-t-elle. Duncan la regarda un long instant avec une étrange détermination dans le regard. Il se redressa et invita Knil à en faire de même. Ils s'éloignèrent tout deux pour aller s'asseoir de l'autre côté de la bergerie, emmitouflée dans leurs couvertures. Une fois installé tous deux, il répondit à sa question.
- Parce que c'était le cas. Au lieu d'assassiner ta mère quand tu en avais l'occasion, tu l'as laissée en vie. Et quand tu as compris que tu pouvais la perdre, tu as commencé à pleurer.
- Je sais tous cela.
Se renfrogna la jeune fille qui ne semblait tirer aucune fierté de ce constat.
- Mais qu'en penses-tu, toi ?
- Que je suis une belle idiote.
- Est-ce vraiment pour ta mère que tu pleurais ?
Knil voulu répondre immédiatement mais se ravisa avant de se plonger dans le silence, le temps de sonder son cœur, son regard quitta celui de Duncan pour se perdre dans la paille.
- Non, je ne crois pas. J'étais profondément triste mais…
Elle hésitait. Il lui semblait qu'elle était en train de penser des choses ignobles et interdites.
- Je crois que je pleurais pour moi. Parce que...
Elle voulait se trouver un prétexte, une excuse, quelque chose d'un peu plus glorieux mais il ne lui vint qu'une vérité spontanée.
- Parce que je perdais ma mère…
Son visage se tordait en une expression complexe de tristesse et d'affliction.
- Mais, je ne comprends pas ! Je la détestais tellement et… Je la déteste encore, Duncan !
Des larmes venaient mouiller ses yeux alors qu'elle braquait ces derniers vers lui.
- Mais malgré tout, je n'ai pas envie de la perdre. Je n'ai pas envie que ma mère soit morte car si c'était le cas…
Elle hésita comme on hésite sur le pas d'une porte ouvrant sur une nuit sans lune.
- Oui ?
- Si c'était le cas, je ne pourrais plus attendre quoi que ce soit d'elle. Je ne pourrais plus… Ah, c'est trop bête !
S'énerva la jeune fille, bouleversée.
- Continue.
L'encouragea Duncan.
- Je ne pourrais plus… Je ne pourrais plus avoir l'espoir qu'un jour… Non c'est idiot. C'est absurde. Mais c'est ce que je ressens !
Knil paraissait lutter contre elle-même pour sortir ce qu'elle avait sur le cœur.
- Je ne pourrais plus avoir l'espoir qu'un jour, elle me donne ce dont elle m'a privée durant mon enfance.
- Oui… En effet, quoi que de plus normal… Et pourtant, c'est impossible. Tu le sais. Le passé ne peut être changé. Ces instants ne peuvent être modifiés.
Répondit l'homme avec une ferme douceur. La jeune fille ne put retenir quelques sanglots alors qu'elle s'affaissait contre Duncan. Elle ne pouvait plus retenir la tristesse et le désarroi qui la submergeait maintenant qu'elle comprenait d'où elle provenait.
Dans un lointain passé, une petite fille avait longtemps pleuré après sa mère. Isolée dans sa chambre, les ombres seules avaient partagés sa peine et son affliction. Et désormais, par un écho lointain, ces mêmes ombres faisaient de nouveau surgir ses sentiments en pleine lumière.
Duncan, l'entoura de ses bras et l'amena contre lui, partageant sa propre couverture. Il la rassura autant par sa présence que par son calme. Sa main vint caresser la tête de la jeune demoiselle, venant adoucir et soulager la peine qui consumait le cœur de cette dernière.
- C'est dure… Tellement dure… d'avoir vécue cela… Si tu savais…
Murmura pitoyablement la jeune fille d'une voix brisée.
- Je n'en doute pas, Knil. Mais tu as traversée cela sans te perdre.
Lui répondit tendrement l'homme.
- Il faut être courageux, hein, pour supporter ça ?
Demanda-t-elle d'un air pitoyable.
- Très courageuse.
Dit-il en acquiesçant profondément avec sincérité. Elle blottit alors sa tête contre son cou et laissa les larmes chaudes couler librement sur ses joues. Elle sentait son cœur s'allégé à mesure que ces dernières coulaient. La chaleur et la douceur qui l'entourait la gagna et bientôt, elle sombra dans un profond sommeil. Duncan veilla sur elle jusqu'à ce qu'elle finisse par respirer régulièrement.
Puis, il chercha le sommeil à son tour, même si ses pensées se perdaient sombrement vers le sud. Là où ou d'autres ténèbres les attendaient.
