Jiraya se réveilla à cause d'une sensation d'absence. Tournant la tête, il constata que la place à ses côtés était vide. La vision des draps froissés lui arracha un soupir et il mobilisa les forces nécessaires pour se redresser. S'extirper de ses couvertures dans son état demandait un effort de volonté considérable.

Chaque mouvement provoquait des élancements douloureux dans son épaule gauche et son torse. Ces parties de son corps avaient été les plus grièvement blessées lors de leur dernière mission. L'onde de choc due à l'explosion d'un dépôt d'armes l'avait projeté à plusieurs mètres de sa position initiale et il se trouvait chanceux d'être toujours en vie. Au lieu de lui briser quatre côtes l'impact aurait pu faire éclater des organes et il en serait mort. Quand à son épaule, et bien, un ennemi l'avait transpercée de part en part avec son katana alors qu'il gisait sur le sol. Comme il visait son cœur, Jiraya considérait qu'il avait échappé à la mort deux fois en l'espace de quelques minutes ce jour là.

Sortir de son lit était néanmoins devenu une opération douloureuse. On n'avait pas idée du nombre de muscles dorsaux, abdominaux et pectoraux sollicités pour passer d'une position allongée à assise. Maintenant qu'il sentait chacun d'entre eux parcouru d' un élancement douloureux, il comprenait mieux les sautes d'humeur de Tsunade quand elle potassait ses cours d'anatomies.

«La vache, elle en plus elle doit en retenir les noms !»

C'est en avançant à petits pas précautionneux qu'il parvint jusqu'à la porte de derrière, celle qui donnait sur la cour. Comme il s'y attendait, Orochimaru était là et s'entraînait malgré la pluie. Il était arrivé juste à temps pour le voir se défouler violemment contre un rocher.

Sans un mot il rebroussa chemin jusqu'à la cuisine et mis de l'eau à bouillir pour le thé. Il avait envie de l'arrêter, de lui dire qu'il se faisait inutilement du mal. Cependant, il connaissait Orochimaru, et il savait quand il fallait tenir sa langue.

Il n'était pas un fin tacticien comme lui, et il n'avait pas suivi de cours sur la psychologie comme Tsunade. Mais il y avait trois choses pour lesquels il était devenu un expert : la taille de soutif des filles, la prédiction des sanctions données pour ses bêtises, et la meilleure façon de s'y prendre avec Orochimaru.

Bien sûr, ce n'était pas une science précise. Chaque situation exigeait une analyse détaillée. Mais il avait quand même une liste mentale de réactions appropriées à adopter de façon générale. Sous la mention « Encourager ses tentative d'extériorisation», il ajouta en sous-thème «Le laisser piquer sa crise contre un gros caillou». Il partait du principe que les risques qu'il s'en prenne à un être vivant par la suite étaient grandement diminués.

La porte s'ouvrit alors qu'il terminait de verser le thé infusé dans les tasses. Pour ménager son pauvre torse, il se retourna lentement dans la direction du courant d'air. Orochimaru se tenait sur le seuil, pieds nu et ruisselant de pluie. Ses mèches gouttaient misérablement et il frissonnait de froid. Sans un mot, Jiraya lui indiqua la salle de bain d'un geste autoritaire.

À la façon d'un enfant pris en faute, Orochimaru rentra légèrement la tête dans les épaules et s'empressa de s'exécuter. Cette réaction fit mal à Jiraya.

En temps normal Orochimaru l'aurait envoyé se faire foutre et l'aurait engueulé comme du poisson mort d'avoir quitté le lit. Mais voilà, son amant culpabilisait.

Quand il revint dans la cuisine, il avait quitté son habituel kimono lilas pour un autre d'une belle couleur ambre. Tsunade lui avait offert à l'un de ses anniversaire car il faisant ressortir l'iris de ses yeux. Il avait aussi attaché ses cheveux en queue de cheval pour les empêcher de goutter dans son col, car il détestait ça.

Avec un sourire, Jiraya posa une tasse pleine et fumante à côté de la sienne, l'invitant sans un mot.

Mal à l'aise, Orochimaru s'assit, osant à peine le regarder. Il entoura la tasse de ses deux mains, et n'osa plus bouger pendant que le liquide refroidissait.

«Il ne vaudrait pas mieux que tu retournes te coucher ?finit-il par souffler.

Jiraya haussa les épaules.

- Je ne peux pas dormir quand je sens que tu vas mal.

- Mais je vais bien. opposa fermement Orochimaru.

Jiraya se contenta de sourire.

- Dans ce cas je suppose que ce rocher a vraiment dit quelque chose d'ignoble pour te mettre dans cet état.

Son cadet détourna le regard dans un réflexe de fuite franchement exaspérant.

- Tu… tu étais là ?

- Je suis toujours là. C'est ce que tu devrais te mettre dans le crâne.

- Tu agis avec autant de mièvrerie qu'une fille ! railla Orochimaru en lui cédant quand même la main qu'il venait de saisir.

Jiraya eut un petit rire qui lui faisait mal aux côtes.

- C'est parce que je ne suis pas en états pour te foutre une belle raclée. Akachan, ce n'était pas ta faute !

Orochimaru tiqua, il détestait ce surnom qu'il trouvait ridicule. Mais quand Jiraya le disait avec tellement de douceur, il oubliait de le lui faire remarquer.

- C'est moi qui ait fait exploser ce dépôt d'armes. Je vois mal comment on pourrait imputer la responsabilité de ton état à quelqu'un d'autre !

- C'est la mienne Oro ! J'étais là où je n'était pas sensé me trouver, au moment où j'aurais déjà dû avoir terminé ma part de la mission ! En plus tu m'as sauvé la vie en tuant ce ninja de Kiri. Tu as fait ce que tu devais faire. Sans commettre au-cu-ne erreur !

- Aucune erreur ! J'ai…

L'éclat de voix d'Orochimaru s'amenuisa dans un murmure à peine audible.

- J'ai failli te perdre. »

Jiraya soupira doucement, pressant la main qu'il tenait toujours. Maintenant, il savait qu'il ne s'y était pas pris de la bonne façon. Aujourd'hui, ce n'était pas la logique qui dictait le comportement d'Orochimaru, mais son cœur. Il ne savait pas si cela lui faciliterait la tâche, ou la lui compliquerait. Son amant avait toujours eut des émotions très complexes. Tout comme lui il avait été brisé, et ses émotions, sa façon de penser, s'en trouvait parfois perverties, déséquilibrées.

Il l'entoura de ses bras, lentement. Autant pour protéger son corps endolori que pour prévenir un geste de rejet. Il n'y en eut aucun. Au contraire, Orochimaru s'agrippa convulsivement à ses bras.

Il était en mauvais état. Ce qui s'était passé l'avait vraiment bouleversé et Jiraya se sentit stupide de ne pas avoir pensé plus tôt à l'impact de ce qui venait de se passer. Orochimaru avait perdu ses parents, puis sa tante, puis son tuteur. Chaque personne à qui il s'était attaché profondément était morte. Les seuls vivants qui avaient su se faire une place de choix dans son cœur étaient Tsunade, leur maître, et lui-même.

Ce n'était pas seulement à la peur et la culpabilité qu'il faisait face. C'était à ses deuils jamais vraiment faits, à ses pans passés de sa vie qui avaient été marqués par la présence puis la mort d'être aimés.

« C'est mon pouls, sous tes doigts, murmura-t-il à son oreille. C'est ma chaleur, tout autour de toi. C'est mon souffle sur ta peau. Je suis là Oro, je suis là, je ne te quitterais pas.

- Tu ne peux pas le promettre, protesta faiblement Orochimaru d'une voix étranglée. Personne ne le peut.

Jiraya eut un sourire un peu hésitant.

- Tu sais, parmi toutes les choses que mon père pouvait dire, il y en avait une qui était particulièrement vrai.

Orochimaru se tendit de surprise autant que d'appréhension. C'était la première fois qu'il entendait Jiraya évoqué son père librement, et il n'était pas en état de secourir quelqu'un en détresse émotionnel aujourd'hui. Il se retourna dans l'étreinte de son amant pour lui faire face, mais il ne présentait aucun signe de détresse à cet instant.

- Je suis un fils de pute très coriace, souffla Jiraya sur un ton neutre. Ho ! Je ne suis pas invincible, mais celui qui voudra ma peau a intérêt à se lever tôt. J'ai survécu à huit ans d'enfers Oro. Ce n'est pas pour mourir bêtement de la main d'un type qui brandit un Katana avec la grâce naturelle d'une guenon enceinte (1).

Orochimaru eut un petit rire, presque à contrecœur.

- Il était si terrible que ça ?

Jiraya haussa un sourcil, affichant un air un peu condescendant.

-Voyons voir, j'étais à terre, j'avais des côtes cassées, je souffrais d'hémorragie interne et j'étais contusionné. Mais je l'ai quand même tué avec un kunai. Je crois qu'il n'existe pas de mot assez fort dans notre langue pour décrire sa nullité.

Orochimaru sourit. Un sourire fragile, mais un sourire tout de même.

- Si tu n'avais pas fait sauter l'entrepôt, Orochimaru, tu serais mort à l'heure qu'il est, reprit-il avec un sérieux qu'il employait très rarement. J'ai lu ton rapport de mission. Tu m'as laissé plus de temps que tu n'aurais dû pour t'assurer que j'étais en sécurité, te mettant en péril du même coup. Tu n'as rien à te reprocher. Au contraire, tu as sauvé les vies de toute l'équipe. C'est moi, qui n'ai pas été à la hauteur. Et quand je serais remis, je compte sur toi pour me botter le cul afin que ça ne se reproduise plus.

Orochimaru réfléchit quelques instants avant qu'une lueur joueuse ne traverse son regard.

- Je crois bien que je laisserais à Tsu cet honneur, juste pour être sûr que le message passe bien.

Cette fois, le sourire qui s'afficha sur son visage en voyant Jiraya blanchir était grand et franc.

- Tout bien réfléchi, continue à culpabiliser inutilement. »

Orochimaru éclata de rire. Tout n'était pas subitement réglé, il se sentait toujours très mal, mais sa culpabilité lui était moins oppressante et sa peur calmée par le pouls de Jiraya, encore sous ses doigts. Ce n'était pas parfait. Mais c'était un grand pas en avant et pour aujourd'hui cela suffirait.