Ne dis rien

Grillby a dû mal à calmer son rythme cardiaque. Il ne sait pas par où commencer, une avalanche de questions s'écroule sur lui, et ce mot : comment ? Comment peux-tu être ici aujourd'hui ? Je te croyais mort.

« Sans, c'est bien toi ? »

Il s'approche de nouveau mais en face de lui, l'ombre recule. Son visage toujours à moitié caché, elle jette des regards inquiets autour d'eux.

« Tu es poursuivi ? » demande à voix basse le barman.

Sans pose son regard quelques secondes sur son ami. « Je… » commence-t-il mais sa voix brisée se perd dans les flocons. Il se retourne, observe intensément quelque chose, l'endroit où est parti son frère.

« Faut pas qu'on me voie… » murmure-t-il.

Grillby regarde à son tour les alentours, méfiant, mais aucun monstre n'est visible, ni garde.

« On devrait pouvoir aller chez toi…

– Non ! » le coupe-t-il en portant instinctivement la main à la partie de son visage toujours cachée. « Papyrus… Papyrus doit pas me voir… Personne doit savoir que je suis ici. » Il prend des risques à rester là, sous la neige, près d'un lampadaire, à la vue de tous.

Le barman, déconcerté, ne peut s'empêcher de demander : « Pourquoi ? Il t'attend depuis si longtemps… Il est désespéré… »

Le squelette baisse la tête et serre les poings. Il dit quelque chose que son ami n'entend pas, alors celui-ci le fait répéter.

« Depuis combien de temps ? demande l'ombre. Depuis combien de temps il m'attend ? Dis-le-moi. »

Et toute l'angoisse du monde se tient dans cette voix tremblante.

« Ça fait… » Grillby hésite. Son ami semble au bord du gouffre alors il ne sait que faire, atténuer la réalité, lui dire la vérité, toutes ces heures, toutes ces minutes passées sans lui, à l'attendre, et le temps n'avait plus aucun sens. « Ça fait plus d'un an. »

Sans encaisse le coup. Une année entière passée loin de ses proches, une année de poussière que le vent emporte. Il serre les dents et ne bouge plus. Peut-être aurait-il voulu rester pétrifié ainsi pour l'éternité.

Le barman croit entendre du bruit, mais il hallucine.

« Allons chez moi. »

Son ami acquiesce en silence. Ils se mettent à marcher, le bar est à quelques pas. Le squelette boite. Une de ses jambes ne le porte qu'avec difficulté et il avance lentement. Sous le tissu usé qu'il utilise pour se cacher, il est nu. Grillby ne dit rien, mais il sent son estomac se tordre à cette vision.

Ils entrent dans l'établissement ; l'homme de feu allume la lumière.

« Eh. On dirait exactement le même bar que dans l'Underground » remarque Sans.

Il s'approche d'une table et passe les doigts dessus. Ce sont bien les mêmes qu'autrefois. Il n'aurait jamais pensé revoir cette pièce. Sa main tremble; il la cache vivement.

Grillby avance vers lui.

« Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux dormir ou… Tu as faim peut-être ? Ou… »

Des taches au sol attirent son attention. De petites gouttelettes rouges ont atterri sur le plancher.

« Tu es blessé ? s'alarme-t-il.

– C'est rien.

– Sans, tu… tu boitais. Il faut que tu te fasses examiner.

– N'appelle personne ! » Pour la deuxième fois, il hausse le ton mais, immédiatement, il reprend sa voix traînante. « Je vais bien. On m'a déjà… soigné. » Le dernier mot semble lui avoir coûté. Ses traits se durcissent. « Je… Je t'en supplie, dis à personne que je suis là. J'étais pas censé rencontrer quelqu'un… S'il te plaît, fais-le pour moi.

– Mais… Pourquoi ?

– Je veux pas… Je veux pas qu'il me voie comme ça. »

Encore une fois, il porte la main à la moitié de son visage toujours invisible.

« Qu'est-ce que tu caches ?

– T'as pas envie de voir ça. »

Grillby soupire de chagrin. Il se met à la hauteur de son ami.

« Sans… Je suis prêt à ne rien dire, à te cacher s'il le faut, mais tu dois me montrer. S'il te plaît. »

Le squelette rit amèrement. Cependant, comme le barman ne bouge pas, il hausse les épaules.

« Comme tu veux. »

Il fait tomber le tissu de son visage et retire sa main.

Sans semble épuisé. Ses pupilles tremblent et brillent très faiblement. Des cernes se sont creusées sous ses orbites, ainsi que des traits durs. De la boue – ou du sang – colore ses os. Des égratignures et des bleus le recouvrent. Mais surtout, son orbite gauche est agrandie par un immense trou d'environs quinze centimètres. C'était comme si un coup avait fait voler en éclat une partie de son crâne. De cette blessure part des fêlures qui zigzaguent jusqu'à l'arrière de sa tête. Lorsque trois craquelures se rencontrent, elles forment un petit triangle dont il manque l'intérieur.

Défiguré. Il était défiguré. Et méconnaissable.

Grillby ne dit rien. Face à lui, le squelette, mal à l'aise, finit par se tourner et remettre sa main devant la blessure, bien qu'on la voie entre ses doigts.

« As-tu besoin de quelque chose ? demande son ami.

– Une douche ferait du bien. »

L'homme de feu acquiesce.

« Je te prépare quelque chose, en attendant.

– Merci. »

L'appartement du barman est à l'étage. Sans monte les marches de l'escalier une à une, lentement. Comme il refuse son aide, Grillby se contente de se tenir derrière, au cas où il tombe. Lorsqu'ils sont arrivés, il lui trouve des habits – les plus petits qu'il a – et Sans s'enferme dans la salle de bain.

Il retire le long et unique tissu qu'il porte et le jette dans un coin. Il n'a qu'une seule envie : enlever les traces qu'il a sur son corps. Comme si, en même temps que les marques, il pourrait se débarrasser de ce qu'il a vécu, arracher ce passé de lui-même, le laisser couler avec l'eau et disparaître dans les égouts.

Un mouvement attire son attention et il se retrouve face à son reflet. Sa main tremblante vient rencontrer le centre de toutes les fêlures que porte son crâne. Il s'est déjà observé dans une vitre ou une flaque d'eau, il sait à quoi il ressemble, mais il ne s'était pas attendu à ce que ce soit si horrible. Il portait bien son nom de monstre à présent. C'était à en pleurer.


Hey !

Oui, très joyeux u.u Qu'en as-tu pensé ? Qu'a-t-il bien pu arriver à Sans ? N'hésite pas à commenter ^^

En relisant, je me suis rendu compte à quel point je donnais beaucoup (ou très peu) d'informations d'un coup. Faut pas s'inquiéter, le rythme va se calmer et tu vas (enfin) comprendre ce qu'il se passe !

Petite information: cette fanfiction est aussi postée sur Archive Of Our Own et Deviant Art, où j'illustre l'histoire! N'hésite pas à y jeter un coup d'œil ^^